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Monde

Après la tentative de coup d'Etat

Turquie. La dernière issue parlementaire

Les conséquences du coup d'Etat et de la réaction de Erdogan lui ont permis de raffermir la police d'Etat qu'il a créé il y a deux ans. À la veille du référendum, l'opposition en Turquie arrive bientôt dans ce qui pourrait être la dernière opportunité, dans un futur proche, de pousser à la démocratisation du régime. Yasemin Yilmaz

Lundi soir, le parlement turc a approuvé le premier tour des amendements constitutionnels, passant la première étape pour la présidence alla Turca que souhaite Erdogan. Lorsque l’intégralité du texte sera passé, il permettra au président, directement élu par une majorité de la population, de rester simultanément le président de son parti tout en jurant son impartialité. Ce dernier aura la possibilité de gouverner par décret, pourra dissoudre le parlement, qui lui même n’aura pas droit de révoquer le président de quelque manière qu’il soit. Concrètement, aucun futur parlement n’aura la possibilité de condamner un président, une majorité de deux tiers de députés afin seulement proposer une enquête. Et quand bien même, il sera jugé par la cour suprême, dont la moitié est sélectionnée par le président lui-même. Ainsi, ce qu’Erdogan appelle « un président à la turque » sera le chef de l’exécutif et du législatif, tout en influençant fortement le judiciaire. Autant dire que c’est un rêve devenu réalité !

Cela peut sembler surréaliste qu’un pays puisse être immergé dans un débat constitutionnel, seulement cinq mois après un coup d’Etat avorté, au beau milieu d’une guerre transfrontalière en Syrie. Et cela n’est que l’essentiel de ce qui s’est passé au fil des années.
La Turquie est sous état d’urgence depuis fin Juillet 2016, après la tentative de coup d’Etat du 15 Juillet. Initialement approuvé pour une période de 90 jours, l’état d’urgence a été prolongé pour une deuxième période de trois mois le 4 Janvier. Juridiquement parlant, il n’y a pas de limite au nombre d’extensions que le parlement peut décider. Le dernier cycle d’état d’urgence qui ciblait les villes kurdes, a duré de 1987 à 2002.

Depuis, le gouvernement Erdogan, avec ses pouvoirs et juridictions étendues, a passé 15 décrets, fermé 155 médias, 1506 fondations et associations (dont 2 équipes de football), a licencié 61 510 fonctionnaires et 4486 universitaires. Le gouvernement justifie ces mesures – évidemment – par la tentative de coup d’Etat. Les faits révèlent des motifs différents. Après les deux premiers décrets, le gouvernement a commencé à cibler de façon importante l’opposition, principalement les organisations Kurdes et leurs sympathisants. Les radios, chaînes TV, journaux et organisations Kurdes ont été fermées, et 41 des universitaires licenciés étaient des signataires de la déclaration de paix, qui critique les tactiques militaires violentes employées dans les villes Kurdes.
En outre, les décrets et l’état d’urgence permettent maintenant des violations des droits de l’Homme. Ils autorisent des périodes de détention pouvant aller jusqu’à 30 jours, permettent à la police d’accéder à des identifiants d’utilisateurs sur internet. Ils permettent également, à elle comme au parquet, de superviser des réunions privées entre des avocats et leurs clients. L’opposition est en plein désarroi, avec les nationalistes soutenant l’AKP fondé par Erdogan et l’échec de la politique capitaliste des kémalistes. Le véritable opposant progressiste est le parti Kurde HDP sérieusement attaqué par le régime de Erdogan, avec ses deux dirigeants Figen Yuksekdag et Selahattin Demirtas emprisonnés, aux côtés de 9 autres députés et de 69 maires. Le parti kémaliste CHP reste distant de la HDP, de peur d’être associé aux « terroristes », même s’il prétend toujours être un parti de gauche/social-démocrate. Le parti nationaliste MHP est au rendez-vous : il préserve l’Etat en s’alignant derrière Erdogan et l’AKP, et consolide le consensus anti-kurdes.
Il était dont facile pour Erdogan d’utiliser le climat politique qui a suivi la tentative de coup d’Etat en accélérant le tournant bonapartiste du régime. Citant ce qu’il appelle la « menace du terrorisme cocktail », il utilise les kulenistes, les kurdes, l’EI et les pays impérialistes pour justifier un régime autoritaire. Selon lui, tous ces groupes conspirent, se coordonnent et coopèrent contre le grand succès de la République Turque. Au delà des manipulations de Erdogan, la vérité est qu’il a envoyé sa police d’état en mars 2014, bien avant le coup d’Etat et le « terrorisme cocktail ». L’organisation de sa police a été approuvé par le Parlement, tout ceci étant justifié par un « paquet interne de sécurité », malgré une forte opposition des partis politiques à l’époque. La nouvelle législation augmente les droits des policiers et restreint la liberté de réunion et d’intimité. Donc lorsque la balance électorale a penché vers le HDP en 2015, ce qui a coûté cher au gouvernement et au AKP, le régime Erdogan a mis son plan de consolidation des institutions de répression, de contrôle et de surveillance en action.
Recourant à sa capacité à mobiliser les forces de l’ordre, l’AKP a accéléré les hostilités dans les villes Kurdes après l’interruption d’une négociation. Le plan était d’attirer le PKK (Parti des Travailleurs Kurdes de Turquie) dans un conflit armé ce qui aurait affaibli électoralement le HDP. La période entre les élections, de Juin à Novembre 2015, a vu une escalade de conflits renforçant le message de « stabilité’ » que l’AKP voulait envoyer. Cependant la stratégie de l’AKP a ouvert la voie à un dilemme auquel il fait maintenant face. L’implication des militaires dans le renouvellement de cette politique et la promotion d’un statut de partenaires dans l’agenda de l’AKP a été crucial dans le développement des forces du coup d’Etat. Les principaux généraux étant les dirigeants des guerres dans les villes kurdes au cours de l’année dernière. Erdogan a aidé et encouragé un monstre – non seulement dans son partenariat avec les « gülenistes », mais par la ré-implication de l’armée dans ses politiques électorales – ce qui a fini par le dépasser.
Aujourd’hui, la suite du coup d’Etat et la réaction d’Erdogan le soir de la tentative lui donnent carte blanche pour raffermir la police d’Etat qu’il a créé il y a deux ans. Les attaques terroristes qui s’ajoutent à l’instabilité politique font resurgir des méthodes telles que l’assassinat de l’ambassadeur Russe. L’opposition à l’offensive de Erdogan, dont le point culminant a été l’arrestation des députés HDP, est fragmentée. Au cours de la campagne électorale du HDP lors les élections de Juin, la possibilité d’un front populaire émergeait, mais un an après, il semble que la possibilité de former une opposition large face à la Turquie d’Erdogan se soit évanouie.
Le seul moyen de sortir du régime Erdogan est de reconstruire le consensus autour du HDP et la politique démocratique, et de forger une réponse massive. Cependant la violence croissante et les attaques menées par le TAK (organisation séparatiste kurde, connu pour son activisme et ses méthodes terroristes) sur le sombre territoire entre la police et les civils fragilise les chances d’une potentielle coalition. Erdogan se dirige rapidement vers une institutionnalisation de son sultanat.
Cependant il fait face à une situation complexe : alors qu’il veut rapidement faire passer les amendements constitutionnels nécessaires, il doit le faire avec une coalition politique très fragile. La rupture avec les « gülenites » laisse Erdogan seul dans la bureaucratie. Il ne peut pas se permettre d’affronter sérieusement les partisans du coup d’Etat dans ses rangs, sans parler du chef de l’agence de renseignement et des commandants en chef qui n’ont pas protégé le régime, eux qui pourtant avaient été alertés du coup d’Etat.
Au delà de son besoin de passer ces amendements, Erdogan est obligé d’entrer dans un cycle électoral, alors que la livre turque a perdu 10% de sa valeur par rapport au dollar au cours des deux seules premières semaines de 2017 et que des attentats à la bombe ensanglantent toutes les deux semaines les plus grandes villes du pays. Alors que Erdogan peut sembler avoir consolidé sa base au travers de ces crises, le nombre d’électeurs reste incertain. C’est sans doute la dernière opportunité que la gauche parlementaire peut saisir.

Trad. K.Z.




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