^

Notre classe

Grève des travailleurs sans-papiers en IDF

La direction de GLS Roissy persiste et signe, les grévistes aussi !

GLS est une entreprise de transports de colis dans toute l'Europe. Elle a plus de 9000 salariés dans toute la France, dont une centaine sur le site de Roissy (29 rue Jean Moulin, 95700 Roissy-en-France). Depuis le 12 février les travailleurs sans-papiers de ce site se sont mis en grève en même temps ceux de cinq puis six autres entreprises en Île-de-France sous la bannière de la CGT et occupent l'usine où ils travaillent. Alors que sur d'autres sites comme dans le 94 les négociations pour obtenir les documents nécessaires à la régularisation des travailleurs en grève, Christian (prénom modifié) représentant des grévistes nous explique la situation à GLS Roissy. Un rassemblement aura lieu devant l'usine mardi 6 mars à 16 heures.

Crédit photo : Serge d’Ignazio

Je m’appelle Christian, je viens de Côte d’Ivoire, un pays où il y a eu plus de dix ans de guerre civile et où j’ai été étudiant. Quand je n’étais pas encore arrivé en Europe, on me disait « la France c’est le pays des droits de l’Homme ». C’est bien beau que ce soit écrit dans les textes mais bon... sur le terrain d’après mon expérience à GLS, l’égalité, les droits de l’Homme, c’est pas vraiment la réalité.

A GLS où je bosse depuis plusieurs années, je travaille dans le poussage. C’est-à-dire que je dispatche les colis en fonction de leurs destinations. D’abord c’est un travail dur physiquement, mais en plus de cela les conditions sont très mauvaises. Tu peux faire huit heures - voir plus lorsque tu fais des heures supplémentaires - sans avoir de pause. Il n’y a pas non plus de casque de sécurité, ni de vrais toilettes (il n’y a que des toilettes de chantier), et ce n’est que ces derniers jours qu’ils ont ouverts de nouveaux sanitaires. Donc les conditions de travail sont vraiment mauvaises, et encore une fois tu ne peux rien réclamer vu que tu es en situation irrégulière... donc tu la fermes et tu bosses.

Travailler sans-papiers ça veut dire que tu es plus exploitable et manipulable car la direction sait que tu ne peux pas te plaindre. Tu peux travailler tout un mois à temps plein, mais ne pas percevoir la totalité de ton salaire. Par exemple, alors que le SMIC normalement c’est plus de 1000€ [1149€ net par mois], nous il nous arrive de bosser à temps plein et même de faire des heures supplémentaires pour ne recevoir finalement qu’un salaire de 500€ ou 600€ à la fin du mois. Parce qu’en théorie quand tu arrives au boulot et quand tu pars, tu dois pointer. Mais là les chefs le font à ta place, quand ils veulent... donc ils magouillent, et sur la fiche de paie tu te rends compte qu’ils ne t’ont payé que cinq heures par jour alors que tu en as fait sept. Mais tu ne peux pas le prouver, ni changer de boulot car quand tu es sans-papiers tu es déjà content d’avoir trouvé une boîte qui veut bien t’embaucher. Donc tu vas te plaindre chez qui ? Si tu te plains la direction te dit directement « si tu veux pas travailler tu te casses » puisqu’elle sait que nous n’avons pas de papiers.

Pourquoi êtes vous en grève ? Comment vous êtes vous organisés ?

Nous nous sommes mis en grève parce qu’on travaille tous à temps plein dans cette boîte depuis plus de deux ans pour certains, d’autres quatre ans, d’autres plus de cinq ans. Ici tout le monde sait que nous sommes sans-papiers, mais la direction ne veut pas nous donner les documents nécessaires à notre régularisation.

Au départ on s’est organisé avec cinq autres sites en Île-de-France pour préparer ce mouvement que nous avons commencé le 12 février. Aujourd’hui un septième piquet est entré en action. On est 160 grévistes au total sur toute la région. Chaque piquet a ses représentants, et on se coordonne régulièrement. On est tous des travailleurs. On bosse ici, on vit ici depuis plusieurs années. Certains d’entre nous travaillent dans la même boîte avec deux, voir trois noms, et les patrons le savent. Et vu qu’ils savent aussi qu’avec le temps on a appris à bien faire le boulot, lorsque la personne dont nous utilison les nom pour travailler part en vacances à l’étranger, les chefs nous demandent eux-mêmes de trouver un autre nom pour continuer à bosser. Comme ça tu continues de taffer et tu la fermes. Classique.

Maintenant nous sommes 35 grévistes sur ce site. Au début nous devions être plus, mais par la suite quelques personnes ont eu peur et se sont désistées. Par contre, lorsqu’on a commencé, certains ont voulu nous rejoindre aussi. Mais puisque le mouvement a fait connaître notre situation, la direction a viré et remplacé tous les autres collègues sans-papiers pour les empêcher de se mettre en grève à leur tour.

Comment s’est déroulée la grève jusqu’à maintenant ?

Dans ce conflit avec la direction pour qu’elle nous transmette les CERFA et attestations de concordance nécessaires pour qu’on soit régularisés, elle refuse de reconnaître que nous sommes ses salariés et du coup elle utilise tous les moyens pour nous mettre des bâtons dans les roues.

Tout d’abord alors que la loi dit que lorsque des intérimaires comme nous font grève, le patron n’a pas le droit de les remplacer par d’autres intérimaires, c’est ce qu’a fait la direction de GLS. De plus, elle empêche l’accès des journalistes au site... ça veut dire quoi, sinon qu’elle a des choses à cacher ?! Depuis que nous avons commencé l’occupation du site elle nous reproche aussi toute sorte de choses : par exemple alors que ce sont les autres travailleurs qui utilisent les douches, la direction nous reproche de les salir. Du coup on a fait deux fois plus le ménage pour ne lui donner aucun prétexte de nous reprocher cela. Pour tout cela, la CGT est très utile, elle nous apporte tout un soutien logistique en nourriture, en eau, en organisation, en santé quand il y a un malade, et en soutien moral aussi.

Ce n’est pas facile, mais si on a accepté de venir jusqu’ici, de travailler tout ce temps comme sans-papiers, d’endurer tout ça, ce n’est pas pour reculer maintenant. Donc on s’est organisés pour occuper les vestiaires de l’usine. On a constitué des équipes pour tenir l’occupation car si on sort, c’est mort. Il faut garder le maximum de personnes à l’intérieur pour que l’on puisse peser. Pour cela on ne pouvait sortir pour aller se doucher que deux fois dans la semaine. Dans ces cas là, un groupe sortait à sept heure le matin, prenait trois heures pour se doucher et rentrait à dix heure. Ensuite une autre équipe faisait dix heure jusqu’à treize heure, et enfin une dernière de treize heure jusqu’à seize heure. Mais hier [le 1er février], l’équipe qui rentrait a été bloquée pendant plus de quatre heures dans le froid à l’entrée du site, et l’un d’eux a même fait une crise d’asthme. A 20 heures, alors qu’on était en train de dîner, le courant a été coupé. Le responsable nous a dit qu’il ferait tout son possible pour le rétablir dans les plus brefs délais, mais jusqu’ici il n’y a toujours pas d’électricité ni d’eau, ni de chauffage, et ils viennent de verrouiller les toilettes également. On savait qu’on était en conflit, mais on ne pensait pas qu’ils en arriveraient jusqu’à ce point d’inhumanité pour nous éliminer. Depuis le début la direction de GLS nous mène en bateau, lors des négociations elle nous dit « OK, on va vous délivrer les CERFA », puis dans les heures qui suivent ils changent d’avis. Ils se foutent de nous ! Donc on va rester là jusqu’au bout, sans casser quoi que ce soit car c’est aussi notre lieu de travail et on ne veut pas donner de prétexte pour faire intervenir la police, mais on ne partira pas sans avoir obtenu gain de cause.

Quelles sont vos revendications ?

Nos revendications elles sont très simples : on travaille sur ce site depuis plusieurs années donc on réclame tout simplement d’être régularisés. De plu,s la loi dit que si tu travailles plus de 18 mois, même en intérim, c’est une obligation pour l’entreprise de t’embaucher. Alors pourquoi pas nous qui bossons depuis tout ce temps ? Pour obtenir satisfaction on est prêt à rester en grève et à continuer à occuper le site le temps qu’il faudra.

Aujourd’hui le gouvernement veut faire passer sa loi [projet de loi Asile et Immigration qui criminalise l’usage des alias pour les travailleurs sans-papiers], mais c’est complètement injuste. Les sans-papiers qui utilisent le nom d’autrui pour travailler le font pour survivre ! Pas pour aller faire des bêtises. C’est pour pouvoir manger et envoyer quelques sous pour aider la famille restée au bled. De plus quand tu travailles avec les papiers d’une autre personne, non seulement tu lui donnes un petit quelque chose à chaque fin de mois, mais surtout, tu paies des impôts sur les revenus qu’il a perçu à ta place. Donc c’est injuste de te faire passer pour un délinquant alors que tu travailles et que tu contribues en payant des impôts. Ça sert juste à laisser les sans-papiers continuer d’avoir peur, pour qu’ils bossent sans rien réclamer. Mais cette loi n’a pas encore été adoptée donc il faut qu’on se batte pour faire reconnaître que nous travaillons ici.

Et par rapport aux autres mouvements sociaux dans l’actualité ?

Par rapport aux mouvement des migrants dans les facs et contre la sélection à l’université, nous on est déjà en prison, c’est-à-dire que c’est compliqué de sortir puisqu’on doit tenir l’occupation du site, mais ce serait avec plaisir de soutenir leurs luttes. Surtout que parmi nous il y en avait aussi qui étaient étudiants au bled, donc on est sensibles aux revendications des luttes étudiantes. Et là encore on se pose la même question : pourquoi des personnes, juste parce qu’elles n’ont pas de papiers, ne peuvent-elles pas avoir accès à l’enseignement ?

Propos recueillis le 2 mars 2018 à 11h.




Mots-clés

Grève   /    Paris   /    Immigration   /    Notre classe