^

Politique

La police et l’État de classe

La police : « colonne vertébrale » de la République

Les idées ne vivent pas toutes seules : elles ont besoin d'agents pour les faire tenir. Toute tête a besoin de sa colonne vertébrale, et la police est celle de la République.

Visage tendu, mains nerveuses et voix serrée, samedi soir, pour Édouard Philippe lors de son discours de remerciement aux force de l’ordre. Le premier ministre, qui avait déjà pris la parole vers midi le même jour, s’est une nouvelle fois fait le suppléant du ministre de l’Intérieur, remerciant les forces de répression à la place du premier flic de France pourtant présent à ses côtés. L’impression de tension, et presque de peur, qui se dégage de ces deux minutes d’intervention contraste fortement avec l’attitude du premier ministre en 2017, lorsqu’il était encore maire du Havre. Dans un reportage sur celui qu’on présentait comme futur probable premier ministre d’Emmanuel Macron, on voit Philippe afficher sa décontraction dans sa mairie du Havre, face à une manifestation des dockers qui se trouve alors sur le parvis et lance quelques projectiles sur le bâtiment. Philosophe, Édouard Philippe se lance alors dans une réflexion qui prend aujourd’hui une tournure et une signification quasi prémonitoire : « C’est du théâtre, comme la politique, c’est du théâtre. Tout est du théâtre d’une certaine façon, à certains moment, pas à tous ».

Ce moment où les faits ne sont plus du théâtre, il semble bien que Philippe ait eu à le vivre ce samedi, lorsque les violences et les scènes d’émeute quasi-insurrectionnelle ont ébranlé le pouvoir à Paris. C’est alors que les masques tombent et que le premier ministre, dans son discours adressé aux forces de l’ordre, montre le vrai visage de cette république. Après avoir remercié les forces de répression, Édouard Philippe évoque les « discours sur la République » et sur les « valeurs » que font les responsables politiques. Mais, même s’il insiste sur l’importance de ces discours, on sent bien à ses grands gestes que ce n’est pas cela qui va aider le pouvoir à se remettre sur pied. Comme il le souligne lui-même : « La République, ce n’est pas simplement des idées. C’est des gens qui arrivent à tenir. C’est une colonne vertébrale ». Et la police est cette colonne vertébrale.

Ainsi le premier ministre balaie-t-il tout le discours républicain d’un revers de main, toutes les « idées » de liberté, d’égalité et de fraternité, toutes les abstractions de la nation une et indivisible et du peuple uni dans une même démocratie pour rappeler que, une fois discrédités les mécanismes de création de consensus social portés par les institutions de la démocratie, sans les forces de l’ordre pour faire tenir et exister ces idées, ces dernières partent en fumée. En effet, il aurait été bien maladroit de faire un « discours sur la République » et sur les « valeurs » à l’heure même où un des symboles du pouvoir républicain, l’Arc de Triomphe, qui il y a encore quelques semaines servait à réunir les chefs d’État du monde entier pour montrer l’importance de la France, était tagué et tenu par les gilets jaunes. Le 11 novembre dernier, Macron prenait la parole devant ce lieu hautement symbolique du pouvoir bourgeois pour y asséner un discours sur la force de la République et sur l’esprit de sacrifice qui avait animé les soldats pendant le premier conflit mondial. Il gommait ainsi les mutineries et les révoltes des soldats mais aussi le colonialisme et les intérêts bourgeois qui avaient présidé à ce massacre long de quatre ans. L’enjeu de l’Arc de triomphe est bien plus profond que celui de la place la plus célèbre de Paris : c’est un symbole du pouvoir qui aide à faire tenir le mythe républicain.

Avec ces propos, le premier ministre montre que les symboles n’ont que la force qu’on veut bien leur prêter et que s’ils en ont une, ce n’est pas en vertu d’une qualité qui leur serait naturelle mais parce que, en dernière instance, la police les protège. Samedi, les forces de répression n’ont pas été en mesure de protéger l’un des symboles de la République, et ont été tenues en échec dès le matin. Les idées du pouvoir se sont abîmées en même temps que les forces de l’ordre ne tenaient pas le rapport de force. Attaquées dans leur fonction privilégiée, dans leur monopole de la violence prétendument légitime, qui s’exerce au nom et au service de la classe dominante dans la société et qui opprime l’immense majorité de la population, les forces de répression de l’État ont perdu une part de leur prestige tant au niveau symbolique de la fonction que de la peur qu’elle arrivent en temps normal à inspirer. Contre tout idéalisme des « valeurs », la colonne vertébrale de la République s’est vue mise à rude épreuve, au point que la tête de l’État s’en trouve ébranlée et affaiblie.




Mots-clés

Gilets jaunes   /    Édouard Philippe   /    Répression   /    Politique