Les enseignant.e.s et la répression

La rafle de Mantes. Quelques réflexions

Boris Lefebvre

La rafle de Mantes. Quelques réflexions

Boris Lefebvre

Une rafle en bonne et due forme, dans la meilleure tradition des corps de répression de « l’Etat français ». A Mantes, les jeunes arrêté.e.s et humilié.e.s montrent à voir ce dont le gouvernement est capable.

Il y a d’abord les images des élèves de Mantes-la-Jolie, à genoux, les mains sur la tête, en rang, certains la face contre un mur ou le visage dans la boue. Autour d’eux et elles, des policiers surarmés. On est le 6 décembre. Il y a ensuite l’ironie malsaine de cette parole de flic : « Voilà une classe qui se tient sage ! ». Il y a enfin le communiqué que le SNES-FSU, le principal syndicat d’enseignants du secondaire, qui est publié le même jour et qui dénonce « toutes formes de violence dans l’expression des revendications » dans un texte signé par l’ensemble des organisations syndicales à l’exception notable de solidaires. Comment un tel décalage est-il possible ? Comment peut-on s’être mépris à ce point sur un État policier et autoritaire au point de croire que « le gouvernement […] a enfin ouvert les portes du dialogue social » et que « le dialogue et l’écoute doivent retrouver leur place dans notre pays » ?

La rafle de Mantes

Les événements de Mantes n’ont pas manqué d’évoquer des images de dictatures ou des périodes sombres de l’histoire. On dit souvent que la démocratie se perd petit à petit sans qu’on y prête attention, mais là, force est de constater qu’il faut être aveugle pour ne pas voir qu’on a changé de paradigme dans la répression de la jeunesse. Si l’on veut être précis pour parler de Mantes-la-Jolie et de ses 153 jeunes, lycéen-ne-s et collégien-ne-s, ce ne sont pas les mots d’arrestation, de nasse ni d’interpellation qu’il faut convoquer. C’est celui de rafle. Les jeunes du Mantois ont payé le prix fort et constituent plus de 10% des jeunes qui ont été arrêtés depuis l’entrée en mouvement des lycées contre les réformes Blanquer et en solidarité avec les Gilets jaunes.

Rafle n.m. : Arrestation massive de personnes. Quand avons-nous vu pour la dernière fois autant de jeunes arrêtés lors d’un mouvement lycéen ? Même lors du CPE en 2006, les arrestations n’ont pas été aussi spectaculaires alors que la jeunesse s’était mobilisée dans un mouvement long, dur et bien souvent tendu. Rafle n.m. : Opération policière exécutée à l’improviste dans un lieu suspect, en vue d’appréhender les personnes qui s’y trouvent et de vérifier leur identité. En quoi l’arrestation des 146 jeunes à Mantes-la-Jolie n’est-il pas le fruit d’une opération policière soudaine mais planifiée, réalisée dans un lieu suspect, en l’occurrence la banlieue, forcément peuplée de personnes suspectes car issu de l’immigration coloniale ?

Par-delà les connotations du terme et le passif historique que la rafle du Vel d’Hiv continue d’avoir dans les esprits, il serait erroné de ne pas reprendre le terme car c’est bien lui qui permet de se rendre compte de ce qui s’est passé et pas un autre. Le caractère massif et militarisé de l’opération en atteste très largement. La rafle de Mantes révèle également « la ségrégation endocoloniale » que Mathieu Rigouste définit dans son ouvrage La domination policière comme « le régime d’exception permanent à travers lequel s’opèrent principalement les transferts et les traductions de dispositifs issus des répertoires militaires et coloniaux en métropole ». Dans cette stratégie de répression des populations issus de la colonisation, « la mise en scène de "l’émeute" » sert à « dépeindre les insoumissions des dominés comme une forme de sauvagerie » et « fournit une arme politique pour soumettre les damnés intérieurs, diviser les classes populaires et masquer les rapports de domination et de surexploitation ». La rafle de Mantes avec a également mis au grand jour les actes de « torture » perpétrés contre ces jeunes : entassement à 15 dans des cellules prévus pour 5, injures raciales, visage dans la boue, sévises corporels. Tout l’arsenal répressif pour mater la jeunesse dans la tradition coloniale française.

La force de cet événement et l’écho qu’il a eu dans les conscience prouve bien qu’on a assisté là à un tournant répressif qui ne peut passer inaperçu. À peine sorti d’une affaire Benalla qui a politisé comme jamais le mois de Juillet, traditionnellement consacré aux vacances, la répression revient avec une force et une intensité qui fait une fois de plus la une de l’actualité. De même que Benalla est devenu l’incarnation de l’arbitraire policier du pouvoir, la rafle de Mantes est devenu le symbole de l’humiliation qu’on fait vivre aux jeunes de ce pays, sommés de se soumettre que ce soit à coup de matraque ou à coup de SNU (Service national universel) et de sélection sociale. Les images très nombreuses de jeunes ou de gilets jaunes reprenant ce symbole, rejouant devant les forces de répression la scène des jeunes agenouillés et brutalisés témoigne d’une blessure profonde dans la conscience collective ainsi qu’un éveil face à la réalité de la répression, qui s’est également actualisé les samedi 1er et 8 décembre, à Paris comme en région.

La rafle de Mantes est le symbole d’une génération sacrifiée que l’on veut mettre au pas pour avoir contesté son anti-avenir prédéfini par Parcoursup et la sévère sélection sociale qu’il promet. En 2016 déjà, lors du mouvement contre la Loi travail, Libération publiait une tribune dans laquelle près de 300 intellectuels dénonçait « Un pouvoir qui matraque la jeunesse est faible et méprisable ». Nous faisions aussi le constat que [toute une frange de la jeunesse faisait au cours de ce printemps comme lors de la mobilisation contre la loi Travail l’expérience de la répression. Aujourd’hui, avec la rafle de Mantes, cette expérience se confirme et s’approfondit pour les jeunes mais aussi pour l’ensemble de la société.

Des vertus du dialogue social à la mobilisation

Côté syndicat de profs, en ce lendemain de résultat des élections professionnelles, on pensait que la situation de désordre ouverte par la montée en puissance du mouvement des Gilets jaunes était l’occasion de redorer le blason des corps intermédiaires, bafoués par Macron depuis le début de son quinquennat. Les appels du pied étaient sans ambiguïté : « le gouvernement […] a enfin ouvert les portes du dialogue social », « le dialogue et l’écoute doivent retrouver leur place dans notre pays ». Peut-on faire plus servile ?

Dès le lendemain, le vendredi 7, nombre d’équipes enseignantes et sections syndicales ont fait remonter leur indignation face au traitement réservé aux élèves de Mantes-la-Jolie, soit en se mettant en grève ou en continuant à débrayer aux côtés de leurs élèves, soit en interpellant la direction du SNES. La vive émotion provoquée par les images a agi comme un révélateur et a provoqué un virage à 180° dans la direction syndicale majoritaire chez les enseignants du second degré : « Les lycéen-ne-s qui manifestent sont la cible d’une répression disproportionnée, appréhendés pour certains d’entre eux et mis en garde à vue, voire humiliés de la plus odieuse façon comme cela s’est passé à Mantes la Jolie, situation qui a été immédiatement condamnée par le SNES et la FSU », ont alors écrit Frédérique Rolet, secrétaire générale du syndicat, et Benoît Teste, Valérie Sipahimalani et Xavier Marand, secrétaires généraux adjoints. On est bien loin de la condamnation du 6 décembre de « toutes formes de violence dans l’expression des revendications », qui exonérait la police de toute violence pour la concentrer uniquement chez les jeunes. Dans la foulée, le SNES-FSU prenait conscience du « refus d’engager tout dialogue » de la part du gouvernement, de « ses propos provocateurs » et de « son traitement uniquement sécuritaire de la situation ».

Mais il en faudrait plus. En témoigne le hiatus entre le retrait du SNES-FSU, jeudi 13, de l’appel intersyndical à la grève du 14, tout en maintenant l’appel à rejoindre la « journée d’action », sans jamais, bien entendu, appeler à rejoindre l’Acte V de la mobilisation contre les mensonges du gouvernement et les reculs partiels de Macron. Et pourtant, localement, les personnels de l’éducation et les lycéennes et lycéens sont mobilisés et tentent de coordonner la colère. Que ce soit lors du mardi noir qui a vu par exemple près de 5000 personnes défiler dans les rue de Toulouse et quelques 450 établissements perturbés rien qu’en Ile-de-France. C’est la seule façon de tisser des liens réels entre les enseignants, les personnels et les élèves, reconstruire des instances d’action toutes et tous ensemble, une façon non seulement de rendre plus supportables des conditions de travail et d’étude de plus en plus dégradées, mais également pour construire des alliances pour gagner, demain, contre Blanquer, mais également Philippe et Macron. Et il faudra bien, un jour ou l’autre, que celles et ceux qui jouent le rôle de pompiers de l’incendie, finissent par rendre des comptes.

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