Société

La rénovation urbaine dans les quartiers populaires : le karcher est passé

Publié le 20 janvier 2016

Joanna Peña-Flores

Alors que l’actualité est marquée par le permis de tuer qu’ont obtenu les forces de police sous l’état d’urgence, avec les derniers assassinats de la police à la goutte d’or et à Cergy, les habitants des quartiers populaires sont dans le même temps l’objet de la reconquête électorale de Francois Hollande. Dans ce contexte, où le gouvernement tente de reconquérir cette base électorale, nous revenons sur l’action de l’Etat en direction de ces quartiers et de leurs habitants. Celle-ci se résume depuis plus de 10 ans à une surenchère sécuritaire et à des investissements massifs dans le béton, le tout au service du grand patronat du bâtiment.

Depuis le lancement du Programme National de Rénovation Urbaine impulsé par la loi Borloo en 2003, les quartiers populaires, ou « cités », ont radicalement changé de visage. Certains diront qu’ils ont été rénovés, sauvés, dynamisés ; d’autres vous diront qu’ils ne reconnaissent plus le quartier où ils ont grandi, vécu et parfois lutté.

« Casser les ghettos » : disperser les « classes dangereuses » ?

L’une des ambitions affichées par le programme de rénovation urbaine est la « Mixité sociale » : globalement, c’est l’idée que si des ménages plus « aisés » venaient habiter les quartiers populaires, tout le monde en tirerait profit grâce au mode de vie qu’ils incarneraient et au dynamisme qu’ils y apporteraient. Car la « concentration » des classes populaires dans les quartiers devenus sensibles, permet, sur fond de chômage de masse, de stigmatiser à coup de répression policière et de prohibition des drogues, mais représente dans le même temps un certain « danger » aux yeux de l’Etat : « ghettoïsation », spirale ségrégative, enclavement,… En d’autres termes, la création de « zones de non-droit », une expression fortement politisée et dépolitisante pour ne pas dire « terreaux fertiles de contestations et révoltes sociales » (il n’est pas ici question d’ignorer la réalité sociale de ces quartiers, mais de s’émanciper des termes communément employés à leur égard par nombre de figure politiques réactionnaires et de discours médiatiques dominants).

Pour pallier à ce problème que représente la concentration des classes populaires dans les quartiers, pour « casser les ghettos » et impulser une mixité sociale à priori salvatrice, la solution retenue par la rénovation urbaine est la suivante : détruire du logement social, principalement dans les plus grandes barres et tours symboliquement associées à l’image négative des grands ensembles, et reconstruire une offre locative à destination des ménages à plus hauts revenus. Le résultat escompté étant la dispersion des populations « à risque », ou pour le dire de façon plus neutre et inattaquable : réduire les inégalités territoriales.
Or, comme le montrent plusieurs études, cet objectif est loin de s’être réalisé en plus de dix ans. D’autre part la mixité sociale elle-même est une notion discutée : peut-on la faire naître par des politiques d’aménagement ? Ses vertus supposées sont-elles fondées ? Mais surtout, s’inscrit-elle dans l’intérêt de classe des habitants des quartiers populaires ?

« Désenclaver les grands ensembles » : contrôler et encadrer grâce à l’urbanisme ?

La rénovation urbaine poursuit une noble cause : désenclaver et réintégrer les quartiers populaires dans la ville. Mais dans le même temps elle veut gommer les « pratiques déviantes » qui s’y développent : la délinquance, l’occupation déviante de l’espace (les regroupements dans les halls d’immeubles par exemple)… Etrangement, elle affiche une seule et même solution pour ces deux finalités : la transformation de l’urbanisme des grands ensembles.
Il s’agit là d’une méprise (ou d’une escroquerie) classique : penser, ou faire croire, que l’on peut résoudre les problématiques sociales par l’aménagement urbain. Et cette fois, le tour est bien joué, car l’appréciation générale des conditions de vie dans les grands ensembles est sans appel : il a donc été facile d’incriminer leur forme urbaine comme origine des problématiques sociales qui s’y sont développées. Les problèmes sociaux rencontrés dans les grands ensembles seraient ainsi en parti issus de leur conception architecturale « criminogène ». Il a été encore plus facile de présenter la résolution de ces problèmes dans la transformation de l’urbanisme des grands ensembles par la rénovation urbaine chargée de « réparer les erreurs du passé ».
Mais quelles sont ces erreurs, celles-là mêmes qui seraient capables de produire un environnement urbain si pathogène qu’il serait l’une des explications plausibles des problèmes sociaux dans les grands ensembles ? Pour les promoteurs de la rénovation urbaine ces erreurs sont toutes issues de l’urbanisme moderniste et doivent être bannies : urbanisme sur dalle, parkings souterrains, espaces publics et circulation piétonnière séparées des voies de communication routières, trop forte concentration de logement social…
Aujourd’hui, il ne reste plus grand-chose de l’urbanisme des grands ensembles. Partout où la rénovation urbaine s’est appliquée à guérir les quartiers à coups de bulldozers, la même recette fut appliquée : résidentialiser les logements (c’est-à-dire entourer de grilles les ilots d’habitation), redessiner les modes de circulation de façon à contrôler les déplacements, réduire les espaces publics et les rendre plus visibles, éliminer les halls traversants et autres « sources d’insécurité »… Rénovés suivant les principes de l’urbanisme sécuritaire, les grands ensembles autrefois source d’innovation architecturale ressemblent aujourd’hui à des quartiers résidentiels clôturés de toute part, version bas de gamme. Mais le plus important réside dans les possibilités d’occupation sociale de l’espace : dans quelle mesure cet urbanisme sécuritaire permet-il ou empêche-t-il certaines formes d’appropriation de l’espace par les habitants des quartiers populaires ? Permet-il un contrôle, ou une répression accrue des usages sociaux, voire politiques de l’espace ?

En 2005, à peine deux ans après le lancement de la rénovation urbaine, les quartiers populaires s’embrasaient après la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré dans une course poursuite avec la police. Loin d’être un évènement isolé, celui-ci provoqua plusieurs semaines d’affrontement avec la police dans les quartiers et une déstabilisation politique au sommet de l’Etat. Suite à cet épisode, dont les mouvements d’extrême gauche sont restés en retrait, délaissant ainsi un terrain de lutte en effervescence, les espoirs dans la capacité régulatrice de la rénovation urbaine par l’Etat redoublèrent. Elle contenait ainsi l’enjeu d’endiguer toute forme de débordement, de révolte par une transformation radicale de l’organisation urbaine des grands ensembles qui empêcherait les appropriations jugées « déviantes », notamment dans ses formes politiques, de l’espace.

« Changer l’image des quartiers populaires » : au prix de leur mémoire collective ?

Car oui les quartiers populaires sont parfois le théâtre de révoltes sociales spontanées, mais aussi d’initiatives politiques construites, en cela ils ont une histoire politique et ont occupent régulièrement le terrain de la lutte des classes. Mais la rénovation urbaine, c’est-à-dire l’Etat, cherchant à « redorer » l’image des grands ensembles pour les sortir de la stigmatisation, en profite pour effacer les traces de cette histoire : noms de rues, lieux « témoins de luttes »… Faire table rase du passé pour accueillir de nouveaux résidents et banaliser, pour ne pas dire « neutraliser », les quartiers.
Mais les grillages, les digicodes, les nouveaux noms de « résidences », les chemins tracés au sol et les terrains vagues après démolition n’effacent ni les injustices, ni les inégalités sociales, profondément ancrées dans ce système, ni le souvenir des luttes passées, pas plus qu’ils n’empêchent l’histoire politique des quartiers populaires de se poursuivre.

Oui les cités ont bien été nettoyées au karcher comme le promettait Nicolas Sarkozy. C’était la mission confiée à la rénovation urbaine : une politique de classe, sécuritaire, construite à l’échelle nationale, à l’encontre des habitants des quartiers populaires.

Mais c’est oublier que la rue nous appartient.