Question de point de vue

La révolution a-t-elle inventé la violence ?

Christa Wolfe

La révolution a-t-elle inventé la violence ?

Christa Wolfe

Ces dernières semaines ont été marquées par l’expression d’une colère sociale profonde et ancienne. La classe politique, dans sa grande majorité, a choisi de réagir en accusant les manifestants de « violences ».

Cette accusation a un double intérêt : d’abord celui d’obliger les manifestants eux-mêmes, et au-delà les militants et représentants des partis et syndicats, de se positionner face à ces phénomènes. Ça range, la violence, ça cimente les camps « pour » ou « contre » la République et l’ordre public. L’accusation permet donc de fortifier un camp adverse, qui s’estime – à tort, bien sûr – « non violent ». Ensuite, ça permet d’agiter le sentiment d’un danger, une fois de plus, puisqu’à la notion de violence on ajoute celle de « débordement » : perte de contrôle, débordement, risque de contagion, expansion. Par la violence qui s’exprime dans la rue, nous serions tous finalement menacés. Il nous faudrait donc tous nous ranger du côté de l’ordre et de sa violence « contenue », préférable parce que mesurée et légitime ? Les forces de l’ordre ne sont-elles pas détentrices, comme le définissait Max Weber, « du monopole de la violence légitime » ?

Violence légitime ou violence légale ?

Lorsqu’il cherche la définition la plus précise pour distinguer l’Etat, Weber recourt en effet à cette définition : l’Etat est ce qui a, dans la société, le monopole de la violence légitime. Mais la légitimité n’existe qu’à condition d’un principe. En régime démocratique, le principe de légitimité se trouve du côté de l’élection, c’est-à-dire de l’expression politique des citoyens et des citoyennes. Les récentes dérives des régimes démocratiques font de plus en plus fonctionner les élections comme principe suffisant à la légitimité – pour mémoire, Macron ne cesse de rappeler que « les Français l’ont élu » – de manière évidemment tronquée, puisque de plus en plus, les élections sont fabriquées de manière à forcer la main aux électeurs – et que parfois, en dépit d’un vote contraire, la bourgeoisie décide de faire passer une réforme (2005 et le référendum européen). Indice sûr de la très mauvaise santé de la démocratie représentative, celle-ci ressemble à s’y méprendre à ces faux régimes que désigne Rousseau dans le Contrat social, où la seule liberté politique consiste à choisir ses maîtres et la longueur de la laisse.

Il nous faut donc revoir au préalable la question de la légitimité pour parvenir à penser l’usage de la force et de la violence par l’Etat, avant même de poser celle des limites à cet usage – qui consiste donc à interroger les limites légales qui s’imposent à l’exercice de la violence par les forces de l’ordre. A quel moment, en effet, la légitimité se perd-elle ? Si elle est acquise par l’élection, suffirait-il d’une nouvelle élection pour la refonder ? Ou bien, la colère sociale, lorsqu’elle semble majoritaire, fait-elle surgir un nouveau principe de légitimité ? La violence n’est-elle réellement qu’un « désordre » ou bien contient-elle, en plus de l’expression d’une colère qu’on reconnaîtra pour légitime – dans la mesure où il est insupportable de ne pas avoir des conditions d’existence normales quand tant de riches baignent dans le luxe et le superflu – une exigence fondatrice ?

La violence des désordres que l’ordre dénonce avec les moyens de la loi fait en fait apparaître la violence contenue dans le droit et dans la loi. En réfléchissant à la question de la violence, Walter Benjamin fait apparaître le caractère transitoire de la violence du désordre : c’est d’abord depuis l’intérieur du droit que la violence surgit, puis elle consiste à ouvrir une brèche dans le droit lui-même jusqu’à imposer une nouvelle forme à la légalité. La violence en ce sens est l’extraordinaire du droit, la figure par quoi se repose la question de l’ordre sommé cette fois de rendre raison de lui-même jusqu’au renversement et à la fondation d’un nouveau droit. Benjamin souligne deux fonctions de la violence : il y a « celle qui fonde et celle qui conserve le droit ». Dans ce contexte, il devient évident que le désordre n’est pas la négation de l’ordre – qu’il n’est pas le chaos que se complaisent à décrire les médias et la classe bourgeoise – mais qu’il est un ordre concurrent qui cherche à se fonder.

En forçant le droit et ses moyens de police à répliquer à la violence, le désordre désigne la violence à l’œuvre dans le droit, qui lui vient de sa fondation même. C’est probablement cela qui rend le désordre insupportable : la violence ordinaire ne devrait jamais se révéler telle qu’elle, dans la mesure où cette révélation peut d’une part la rendre intolérable, et d’une autre part la mettre en vis-à-vis avec celle du « désordre », c’est-à-dire en faire non pas une violence légitime mais simplement l’expression d’une « autre violence », celle qui conserve le droit. Une violence légale.

Violence ordinaire en régime capitaliste

De quelle violence parlons-nous lorsque l’on désigne la violence légale ? D’abord, il s’agit de celle qui structure les rapports de domination et d’exploitation du travail d’autrui : le droit bourgeois tel que l’ont analysé Marx et Engels. Mais sauf à se contenter de théorie, comment cette violence s’inscrit-elle dans les faits et dans les corps ? A l’époque du plein développement industriel, à l’usine, la violence est dans l’ensemble des conditions faites au travail : bruit des machines, pénibilité du travail, cadences. Elle est vécue dans les corps, tout d’abord à travers la fatigue à une période où la journée de travail pouvait aller jusqu’à 17 heures par jour dans certains secteurs (comme le textile). La « rationalisation du travail » s’est faite essentiellement sur des critères qui s’appliquent encore aujourd’hui, y compris dans les nouveaux contextes du travail : rentabilité, efficacité, productivité, gain de temps. Ensuite, elle est vécue par l’agression que constitue le travail lui-même : les maladies professionnelles (surdité, aveuglements, cancers) et les mutilations diverses provoquées par les machines.

Dans les usines, le travail a continué sur ce modèle. On se souvient de l’édition de Cash investigation sur Lidl, avec la description des conditions de travail dans les entreprises de la logistique, où de nouvelles technologies sont introduites. Et la logique du « management » contemporain dans les services, si elle a trouvé de nouvelles formes à ces critères, continue de les appliquer : dans les centres d’appels, par exemple, où les minutes laissées aux différents besoins humains (se nourrir, aller aux toilettes) sont comptabilisés comme temps d’absence au poste. La violence ordinaire a donc deux points d’application : le corps et les besoins. On pourrait même ajouter la violence intrinsèque aux besoins, lorsque ceux-ci ne sont pas satisfaits : avoir faim, ou ne pas pouvoir se chauffer normalement. François Cusset voit dans cette violence une « effraction » (sur nos corps, sur nos subjectivités). Cette violence est relative, c’est-à-dire qu’elle est politique : elle devient insupportable lorsqu’on la compare à la satisfaction complète, jusqu’à la saturation du besoin lui-même, des classes possédantes.

Pourquoi, pourtant, supportons-nous une telle violence ? Pourquoi ne surgit pas immédiatement la question politique du droit qui encadre les inégalités et juge même coupable le besoin humain qui a cherché à se satisfaire – comme en témoigne les procès faits à ceux qui, ayant faim, ont volé de quoi manger ? D’abord, parce que cette violence est rendue invisible par l’inertie des rapports sociaux. Invisibilité qui ne peut être contrée qu’en faisant surgir le nombre de ceux qui n’ont pas assez pour leurs besoin. Ensuite, parce que le corps est aussi le support de la domestication par la violence. Et qu’il entre dans la logique du corps de se conformer, à force d’habitude, à un certain niveau de violence.

On peut penser, par exemple, à l’usage du néon dans les salles de classe ou dans les usines, ou à celui des spots dans les commerces. Leur lumière peut être considérée comme violente, dans la mesure où tôt le matin, nous sommes encore endormis. Et de fait, leur fonction est de nous maintenir éveillés : un vrai coup de fouet pour les esclaves modernes. Les effets de ces violences quotidiennes sont rarement interrogés, tant nous paraît évident ce type de fonctionnement. Il s’agit en réalité de permettre le fonctionnement de l’économie en dépit des conditions climatiques et des effets des saisons : le régime capitaliste prétend s’abstraire de la chronobiologie, question étudiée par Jonathan Crary dans 24/7 Le capitalisme à l’assaut du sommeil. Pour maintenir un taux de productivité élevé sans répartir le temps de travail, il est nécessaire d’exercer une telle violence ordinaire sur les rythmes biologiques humains.

Cette violence, lorsqu’on la désigne et la pense, fait apparaître la totale déconnexion du régime capitaliste par rapport aux besoins humains et aux limites humaines. Elle rend le capitalisme proprement aberrant ou, simplement, inhumain. Et le droit a pour fonction de défendre et de conserver cet ordre-là. Voilà pourquoi la violence « déborde » : elle montre justement quelque chose des limites qui sont celles atteintes par notre classe, quand la bourgeoisie elle, n’a affaire qu’à sa propre satisfaction.

L’affrontement et la lutte de classes

Dans la logique de la violence, il y a d’une part celle de l’affrontement, dans les phénomènes d’émeutes et dans l’insurrection, avec en face la force policière et d’autre part celle de la lutte de classes, qui se saisit de son rôle dans le fonctionnement global du régime pour s’y opposer, avec en face la classe qui, en temps normal, tire profit de ce fonctionnement. Il y a donc deux niveaux d’expression de la violence, et deux temporalités, qui peuvent converger et se rencontrer. Mais lorsque la classe des salariés se saisit de son travail pour empêcher et faire obstacle au profit des capitalistes, elle se consolide en tant que classe, alors que la logique de l’émeute possède encore le caractère d’un affrontement individuel – et ayant les limites de l’individu, même si le nombre d’individus peut faire basculer l’affrontement.

C’est donc en termes de stratégie qu’il est nécessaire d’évaluer la violence, et nous pouvons laisser à la bourgeoisie hypocrite la question de sa moralité. L’ordre bourgeois articulé à des rapports de violence ne cherche, en condamnant celle des autres, qu’à gommer celle que nous subissons quotidiennement. Autant il a des moyens concrets et policiers pour lutter contre les désordres possibles, autant il restera démuni si le désordre fait apparaître la violence contenue dans l’ordre social : les moyens idéologiques dont un tel ordre dispose pour faire accepter ce que le désordre révèle comme sa violence intrinsèque, se mettent à lui faire défaut. C’est exactement notre situation.

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