Société

Lettre ouverte de cheminots en colère à l’adresse des usagers : où va la SNCF ?

La sécurité ferroviaire est l’affaire de tous

Publié le 30 septembre 2016

Aujourd’hui, la politique générale de la direction de la SNCF, à l’instar d’autres grandes sociétés françaises comme La Poste, Air France et ENGIE, révèle sa volonté affichée et assumée de tendre vers une logique de rentabilité.

À ce titre, les plans de restructuration se succèdent, la flexibilité des tâches professionnelles des salariés se pérennise et les économies drastiques mises en œuvre à tous les étages du groupe SNCF transforment en profondeur non seulement les conditions de travail des cheminots, mais également la qualité du service apporté à l’usager.

La contrainte cachée de cet état de fait restant la sécurité de la circulation ferroviaire, principe ô combien non négociable.

Correspondants cheminots

La restructuration ou la stratégie de la privatisation rampante

Les cheminots ne comptent plus les plans de restructuration, qui se sont succédés ces dernières années. D’un statut unique il y a une trentaine d’années où la SNCF constituait un seul EPIC (Établissement Public Industriel et Commercial) ; à la création de RFF (Réseau ferré de France) en 1997, ayant conduit à la séparation de l’exploitation et de l’infrastructure, 2014 aura fait naître l’une des réformes ferroviaires les plus importantes de par l’éclatement du groupe en trois EPIC : SNCF, SNCF réseau et SNCF Mobilités. Sans compter la multitude de filiales de droit privé qui compose aujourd’hui le parc visuel du groupe dans son ensemble, conduisant à la transformation volontaire du statut de cheminot, obtenu avec combativité et détermination, mais considéré par la direction de la SNCF comme étant le frein principal au développement de l’activité ferroviaire.

Depuis quelques années, chacune des activités du groupe SNCF a des comptabilités séparées (Infra, Traction, Gare, Fret,…), permettant ainsi la séparation des « Branches Ferroviaires » les plus rentables, de celles beaucoup plus pauvres. La dernière réforme en date ayant accentué la mise en concurrence entre gares, entités du même métier.

Les filiales de droit privé, tout comme leurs sous-filiales, créées volontairement par le groupe, tendent à réduire les coûts de production en tirant par le bas non seulement les salaires mais également les conditions de travail.

C’est en ce sens qu’on entend régulièrement parler de « dumping social ». En effet, la SNCF organise sa propre concurrence en interne, faisant travailler des salariés dépendant du droit privé à des conditions plus avantageuses pour l’entreprise mais nettement moins pour les salariés. Les cheminots, n’étant pas dupes de cette pratique répandue, se sont non seulement battus lors des derniers mouvements sociaux pour la défense de leurs conditions de travail, mais aussi pour la généralisation de leur statut à l’ensemble des salariés embauchés par des filiales régies par le droit privé. Ce message primordial d’une lutte visant l’amélioration des conditions de travail de l’ensemble, a volontairement été étouffé par la classe politique, les médias traditionnels à leur botte, tout comme certaines directions syndicales.

La stratégie du clientélisme au détriment du service public

La réorientation stratégique de l’entreprise vers plus de rentabilité et de profit entraîne une transformation fondamentale dans l’organisation du travail et la qualité du service apporté aux usagers. La sémantique a son importance en pareilles circonstances : l’usager reste bien la préoccupation principale du cheminot quand la direction ne voit plus en lui qu’un simple client.

Exemple de cette démonstration, les TER circulent aujourd’hui de plus en plus sans agent d’accompagnement sous prétexte que la fréquentation des lignes ne justifie plus la présence d’un personnel humain à bord, et arguant de la mise en place d’un système automatisé qui fait de l’unique conducteur l’acteur polyvalent devant faire face à toutes les situations. On comprend aisément les conséquences qui en ressortent pour l’usager, n’ayant plus d’interlocuteur direct en relation avec les fonctions de sécurité ferroviaire, d’information et d’assistance aux voyageurs.

De même que le conducteur seul sera dans l’obligation d’effectuer de multiples tâches, de même le voyageur sera dans l’impossibilité d’obtenir en temps utile toute information et aide nécessaires dans le cadre de son voyage. Guillaume Pepy – directeur du groupe depuis 2008 - ne s’en est pas caché en affirmant qu’un conducteur pourrait à terme vendre des billets de train, dans l’objectif de tendre vers toujours plus de flexibilité au détriment de la qualité.

La profession même de conducteur est menacée par le progrès de la robotisation, conduisant dans un futur proche à voir apparaître des trains autonomes ne nécessitant plus leur présence en cabine. Ce projet étant déjà d’actualité en Allemagne, qui envisage de faire circuler des trains autonomes dès 2021, Guillaume Pepy n’a pas formellement démenti la faisabilité de ce même processus en France, tout en restant réservé sur cette question, par crainte sans doute d’attiser la colère syndicale vu le contexte de tension sociale actuel.

Les salariés de la SNCF et les usagers pâtissent tous deux des décisions prises par une direction dont l’objectif premier est de favoriser la rentabilité à n’importe quel prix.

Notons également l’apparition depuis quelques années, au sein même de l’entreprise, d’une présence en constante augmentation de sociétés privées attitrées à la réalisation des travaux de maintenance de la voie, entraînant retards, dysfonctionnement et incidents. Ainsi, même le savoir-faire inhérent à la SNCF en matière de travaux et maintenance se retrouve confronté à cette logique libérale d’économie drastique.

Et la sécurité dans tout cela ?

La forme du combat mené par les cheminots en interne ne doit pas avoir de logique corporatiste.

Force en est, bien qu’ayant été freinée par la politique des directions, la volonté de faire converger la lutte des cheminots avec celle plus générale contre la loi Travail, révélatrice de cet esprit d’émulation commune encouragé et entretenu par la base.
Le souci premier consistant à défendre, par le biais de leur statut, celui plus général du statut de l’ensemble des travailleurs du secteur ferroviaire, public et privé confondus.

Ce qui semblerait nous éloigner de prime abord, cheminots d’un côté, et usagers de l’autre, en vérité nous rapproche : nous sommes toutes et tous des usagers. Nous souhaitons toutes et tous voyager en toute sécurité et cela constitue une réalité non négociable. En ce sens, il convient de nous faire confiance les uns les autres, de balayer les rumeurs et propagandes volontairement relayées par les médias qui voudraient opposer le cheminot à l’usager, et de comprendre que nous avons des intérêts communs, à savoir assurer un service public de qualité en toute sécurité.

Ce qui nous différencie se situerait dans notre connaissance interne de l’entreprise, des conséquences de ces politiques de rentabilité qui défont chaque jour un peu plus la qualité du transport ferroviaire. Les combats que nous menons en interne contre notre direction, nous les menons également pour les usagers puisque à l’inverse de nos dirigeants, nous considérons la notion de Service Public comme une priorité, tandis qu’eux vous regardent sous l’œil rapace du client à qui l’on vend une prestation, ni plus ni moins.

La catastrophe ferroviaire de Brétigny-sur-Orge en est l’illustration parfaite. Quid de la responsabilité avérée de la SNCF quant au défaut de maintenance de la voie, pourtant mis en lumière par l’expertise judiciaire et auquel Guillaume Pepy tente expressément de soustraire toute responsabilité de l’entreprise. Cette chronique d’une catastrophe annoncée est l’illustration tragique de cette politique de rentabilité mise en place par la direction, dont les usagers subissent aujourd’hui les conséquences.

Immoralité des dirigeants d’autant plus importante, devant la difficulté, voire l’impossibilité, de faire condamner de grands groupes lorsque de tels drames se produisent. La réciprocité n’étant pas de rigueur puisque le 27 octobre, Arnaud, cheminot et délégué du personnel, s’est vu condamné en première Instance par le tribunal d’Amiens à 6 mois de prison avec sursis et des dommages et intérêts s’élevant à 67 000€ pour des faits relatifs au droit de grève.

Impunité d’un côté et répression de l’autre.

De par cette lettre ouverte aux usagers, notre objectif est de continuer à faire valoir la défense des acquis sociaux des cheminots, de la classe ouvrière dans son ensemble et des usagers. Pour cela, il nous a paru indispensable de renouer le dialogue avec les préoccupations de millions d’usagers qui utilisent quotidiennement le transport ferroviaire, en leur proposant des revendications communes pour défendre ce service public essentiel. Un programme qui démasque à la fois l’hypocrisie de celles et ceux qui se vantent de vouloir assurer un service de qualité, Guillaume Pepy et sa bande, et qui au final ne cherchent que le profit, comme l’a démontré dernièrement le projet du Tram-Train 11, exploité par une sous-filiale de droit privé de la SNCF, au détriment des conditions de travail des cheminots et de la sécurité des usagers.

Pour défendre ce bien commun jusqu’au bout, il sera indispensable d’agir en solidarité. Seuls les cheminots et les usagers seront en capacité de proposer un service de transport ferroviaire de qualité et en toute sécurité, en concentrant les moyens de production des chemins de fer sous leur propre contrôle, puisque ce sont les cheminots eux-mêmes qui ont les connaissances techniques requises à ce titre, en lien direct avec le principal intéressé, l’usager.

Ne nous trompons pas d’adversaire, tous ensemble, nous luttons et combattons les mêmes logiques de rentabilités capitalistes.

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Mots-clés SNCF