Politique

Edito

La surenchère autoritaire : le jeu risqué du gouvernement et le réveil de la classe ouvrière

Publié le 25 mai 2016

Le gouvernement persiste et signe. Après François Hollande, Manuel Valls depuis l’Etat colon d’Israël, où il est en visite officielle, l’a réaffirmé : il n’y aura pas de retrait de la loi travail. L’extrême violence employée par les CRS à l’encontre des grévistes de la Fos-Sur-Mer quelques heures auparavant se voulait valeur d’exemple et force de dissuasion auprès des opposants à la loi travail. Et pourtant, après l’épreuve de force du 49.3 qui n’a fait que raviver la contestation et a déclenché la grève des raffineurs, le gouvernement remet le couvert.... et fait de nouveau monter la grogne, notamment de la part de la CGT, qui a décidé d’assumer l’affrontement avec le gouvernement, et d’emprunter fermement le chemin vers une grève reconductible dans plusieurs secteurs. La surenchère autoritaire, dernier recours d’un gouvernement aux abois et politiquement disqualifié, serait-elle en train de réveiller la classe ouvrière ?

Yano Lesage

Alors que les huit raffineries que compte l’hexagone sont touchées totalement ou partiellement par des mouvements de grève, que le port du Havre est bloqué par les dockers, que la pénurie de carburant menace l’économie, le gouvernement, usant des pires techniques de répression et de criminalisation du mouvement social du répertoire de la droite, a décidé de frapper fort, en menant un véritable assaut sur les grévistes de la Fos-Sur-Mer pour déloger le blocage qui s’y tenait. Frapper fort, à coup de canon à eau, de flashballs, de courses poursuites et d’interpellations. Un peu trop fort même.

La stratégie de la CGT : confrontation (avec le gouvernement) et relégitimation (en interne)

Face à ce gouvernement qui « choisit de bomber le torse et de montrer les muscles » selon les mots de Philippe Martinez, qui « envoie les forces de l’ordre pour casser les grèves », le secrétaire général de la CGT a décidé d’assumer sa stratégie de la confrontation et de marquer un nouveau pas dans la mobilisation contre la loi travail. Il a ainsi appelé à une « généralisation de la grève partout, dans tous les secteurs ». Dans la foulée, au cours de la journée de mardi, la fédération CGT des ports et des docks a décidé de prolonger le mouvement prévu jeudi 26 jusqu’à vendredi, la CGT- cheminots a appelé à la grève reconductible à partir du mardi 31 mai rejoignant ainsi l’appel de Sud Rail et de FO depuis le 18 mai, tout comme à la RATP où la grève illimitée devrait être à partir du 2 juin ou dans les aéroports où des vols devraient être perturbé ce jeudi. De son côté, c’est également la CGT d’Amazon qui appelle à la grève ce mercredi, à la fois pour protester contre la loi travail mais également pour des revendications propres. Plus surprenant cette fois, la CGT-Energie a invité les salariés des centrales nucléaires à pousser « le plus fort possible » au mouvement, faisant planer la possibilité de coupure de courant dans la journée de jeudi.

Clairement, la centrale CGT a décidé d’entrer dans la danse de la mobilisation de toutes ses forces, poussée par une base très remontée contre la loi travail et le gouvernement. Une décision qui n’est pas non plus sans lien avec la volonté de ressouder les rangs au sein de la confédération, qui a subi un fort discrédit dans l’affaire Lepaon et est critiquée en interne, alors que la direction a été visiblement en difficulté lors du dernier congrès. Manœuvre de re-legitimation en interne qui pourrait, à bien égards, également faciliter le travail de démobilisation, quand la direction de la confédération décidera de siffler la fin de la partie.

Des foyers de grèves et de contestation rallumés

La mobilisation, généralement cantonnée au secteur public – RATP, SNCF, EDF – en vient peu à peu à s’étendre au secteur privé (raffineries, routiers, Amazon). Autre élément intéressant, la montée en puissance de la mobilisation qui s’annonce pour la fin de la semaine et la semaine prochaine, bien qu’elle soit largement propulsée à un autre niveau de confrontation grâce aux appels des fédérations CGT, ne s’y résume pourtant pas. En effet, tous les syndicats de l’aviation civile ont appelé à la grève du 3 au 5 juin prochain pour protester contre la baisse des effectifs et le manque de négociation sur leur cadre social, tout comme à AirFrance, où, tandis que le procès des « chemises arrachées » s’approche, le SNPL, syndicat des pilotes de ligne, se dit prêt à s’engager dans une grève de plus de six jours. Du côté des routiers, les actions de blocage et de grèves pourraient bien être relancées à partir de la semaine prochaine, preuve que les quelques miettes concessions du gouvernement sur les heures supplémentaires n’ont pas suffit à calmer les salariés.

Des foyers de grève se multiplient et, profitant de la contestation contre la loi El-Khomri, s’engagent dans la mobilisation y compris sur des revendications propres. Après l’atonie sociale qui a suivi l’échec du mouvement des retraites de 2010, on voit se dessiner les prémisses à la fois d’une prise conscience de la force du mouvement social d’une classe ouvrière, qui se révèle à elle-même et des possibilités concrètes de victoires.

Des possibilités concrètes de faire plier le gouvernement


Entre à gauche la contestation montante, avec une escalade dans le niveau d’affrontement et de violence imposée par les forces de répression,et à droite les critiques de laxisme et de faiblesse, l’exécutif joue dans la surenchère répressive. Alors que la propagande d’abord anti-« casseur » à l’encontre de la jeunesse radicalisée, aujourd’hui anti-« bloqueur », contre les militants CGT fait rage,le gouvernement ne parvient pourtant pas à infléchir une opinion toujours hostile à la loi travail. Faiblesse dans les sondages, 49.3 et absence de majorité, le gouvernement est plus que jamais aux abois. Ne lui reste que la matraque et la réaction pour s’imposer. La droite, quant à elle, y pousse, voyant bien cependant que les méthodes d’Hollande diffèrent finalement bien peu d’un Sarkozy ou d’un Juppé.

« un parfum de CPE » peut-on lire ici. Un « mai 68 low cost » entend-t-on par là. Y compris les éditorialistes de la bourgeoisie ne peuvent plus nier le climat de contestation généralisée qui s’empare de l’hexagone. Le gouvernement a mené un jeu risqué, avec l’étroite marge de manœuvre dont il disposait : après toutes les attaques du quinquennat – de l’ANI à la loi Macron en passant par les pactes« cadeaux » de compétitivité aux entreprises-. Avec le 49.3 et la répression des grévistes, il aurait franchi le pas de trop. Un mauvais pas qui pourrait lui être fatal, puisque tous les éléments sont là pour le faire à reculer – et de beaucoup plus que sur la seule loi travail. Aux travailleurs de prendre conscience de la situation, et d’exiger de la CGT un plan à la hauteur de la situation, tout en commençant à s’auto-organiser pour ne pas être uniquement des acteurs de la lutte, mais également sa direction effective.