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Politique

Récit

Récit fictif. « La vie d’Emmanuel Macron dans son bunker »

Il ne sortirait plus que maquillé, jusqu'aux mains. Dans le secret le plus total. On le dit bunkérisé depuis la crise des gilets jaunes, certains députés craignent de finir le quinquennat dans un « abri anti-atomique. » Et Brigitte, effondrée, est privée de ses sorties à Versailles. Récit (presque) fictif en immersion dans le bunker d'Emmanuel Macron.


Tout commence par un bunker
Tout y finit, d’une certaine manière

Entré par « effraction » (c’est son mot) à l’Elysée
Aujourd’hui bunkérisé
Dans l’aile Est du Poste de commandement Jupiter [1]
Cherche un moyen de s’exfiltrer
Sans trop faire de bruit
Emmanuel regarde ses conseillers s’invectiver comme à la foire d’empoigne

Surtout éviter les routes, dit l’un
Les ronds points : mauvais, très mauvais
C’est là qu’ils vivent
Ils montent des cabanes, font la fête.
Oui, et se soulent. J’en ai vu qui baisaient aussi.
Les péages, ajoute un autre, il faut éviter les péages.
De toute façon ils les font brûler.
A combien ça va se chiffrer ce bordel ?
Les 3%, les 3%... bourdonnent les comptables, agglutinés dans un coin.

Au Puy en Velay on a frôlé la catastrophe, raconte le chef de la sécurité
Ils nous ont coursés
à pied
La foule déchainée
Le sang dans les yeux
Les fourches à la main
ils nous couraient après
ils nous auraient pendus
ils nous auraient décapités
ils nous auraient dévorés vivants
Ils voulaient notre peau
VOTRE PEAU MONSIEUR LE PRÉSIDENT ILS EN VEULENT A VOTRE PEAU
ILS VEULENT VOIR VOIR VOTRE TÊTE AU BOUT D’UN PIQUE

Je les ai déjà vus, quand j’étais Ministre ministre de l’Agriculture sous Sarkozy, dit Bruno le Maire
Bruno est fébrile, lui aussi. Mais il poursuit :
Les yeux injectés de sang
le peuple qui veut votre peau, il faut l’avoir vécu
Je les ai déjà vus, il faut les voir...
IL FAUT L’AVOIR VÉCU.

Puis silence.

Et Philippe, reprend Macron, tu fous quoi sur le terrain ?

Grand dadais du haut de sa suffisance de bourgeois
Philippe se frotte les mains
Mais ce n’est plus par suffisance, ce n’est plus par confiance
Fébrile, lui aussi, il se frotte les mains, se racle la gorge
Debout, les bras ballants, sans savoir quoi en faire vraiment, de ces grandes mains habituées à donner le ton, diriger et faire la leçon.
J’y suis allé, dit Philippe, sur le terrain.
Ils n’en veulent pas. Ils ne veulent rien. Ils veulent tout.
La prime d’activité, j’ai expliqué
Les heures sup’, j’ai expliqué
La CSG, j’ai expliqué
Je passe ma vie à expliquer.
Expliquer. Expliquer. Expliquer.

C’est clair qu’on a des problèmes... d’explicabilité, glisse Sylvain Fort, le chargé de com’ de l’Elysée
dans son costume bleu étriqué
Faut revoir la com’
On va quand même pas finir le quinquennat dans un abri anti-atomique
On rit jaune dans le bunker de l’Elysée.

La prime d’activité, dit Philippe, c’est 1,2 ou 1,3 fois le smic,
je l’ai dit aux média
je l’ai dit à l’Assemblée
je l’ai dit à une mère de famille !
Et sans compter les aides familiales !
Elle m’a répondu : « ON N’EN VEUT PAS DE TES MIETTES. ET TANT QU’ON AURA DES MIETTES ON SERA DANS LA RUE. »
MAIS PUTAIN ILS VEULENT QUOI, HEIN ?
QUOI ? QUOI ?
ET REGARDEZ LES COUPURES DE PRESSE QUI SE FOUTENT DE MOI
« Ces bons offices exposent-ils le Normand à une usure accélérée ? »
LE FIGARO QUI ÉCRIT ÇA !!
Des rires étouffés autour de la table.
Macron, dans un coin, répond à des messages sur ses deux téléphones. Vérifie les boucles Télégram.
On parle d’un mannequin à son effigie décapité. D’une préfecture incendiée.
LE NORMAND. ILS M’APPELLENT LE NORMAND ?!
TITRE DE L’ARTICLE : « Edouard Philippe, soliste las »
LE NORMAND USÉ. MERDE. FAIS CHIER. LE NORMAN USÉ ET LAS.
MERDE. MERDE.
Résigné, usé, las, Philippe jette le journal sur la table, enfonce sa tête usée dans ses mains lasses
J’en ai ras le cul de faire le service après vente de l’Elysée...
C’EST TOUT LE MACRONISME QUI EST USÉ, soupire Philippe

Il faut se réformer. Se révolutionner, dit une députée.
Après tout, c’est le titre du livre de notre Président
Hein Manu, hein, on va se révolutionner ?
Jupiter, figé dans son mutisme.
Déprimé, sur son nuage
Silencieux. Isolé.
Jupiter foudroyé. Quelle ironie.
Philippe, pauvre Hermès, sanglote la tête entre les bras, affalé sur la table.

Les conseillers transpirent au fond du bunker de l’Elysée :
Ils font mine de s’ébattre, de réfléchir, s’agitent, font les cent pas
On marche on crapahute
dans une ambiance maussade
de marécage et de sable mouvant
Fourmilière en décomposition dévorée par des tamanoirs à gilets jaunes
Règne une ambiance de fin de règne à l’Elysée
Leur plus grande crise jusque là, ces enfants du nouveau monde, fut de trouver un stage en droit à la sortie de l’ENA

Il faut faire amende honorable, des excuses à la nation dit un député
Oui, une lettre à la République, renchérit un autre
Une allocution à cœur ouvert
Renouer le lien avec les français
Les écouter
Sentir leur cœur battre
Un grand, très grand débat
Oui. Oui. Oui. Il faut se réformer ! Se révolutionner !
Tout le monde acquiesce.
On invitera les maires esseulés
Et les mères isolées
Et les orphelins
On les écoutera, oh ! oui, oh, on les écoutera jusqu’à plus soif, ces pauvres hères en gilets jaunes !
Puis une table, il nous faut une table pour le débat !
Une grande, dit Brigitte, une belle grande table
Avec tous les corps intermédiaires !
Oui ! Et avec Martinez et Berger, la CGT et la CFDT ! s’engoue Brigitte, je l’aime bien le petit Martinez, derrière ses airs de grand dur c’est un gros nounours

C’est la faute aux technocrates, dit d’un air sombre un député
Oui, les technocrates de Bercy et leurs 3% de merde, ça nous a niqué nos réformes
Et de toute façon, ajoute Gilles le Gendre, les gilets jaunes sont trop cons pour comprendre nos réformes. Le gouvernement est trop intelligent.
C’est eux le problème, les technos, faut les envoyer bouler, ils comprennent rien à la politique !
Le problème, dit Alexis Kohler d’une voix blanche, c’est qu’on est un gouvernement composé de technocrates de Bercy.
Silence.
Qui ici n’a pas fait l’ENA, poursuit Kohler, hein ?
Tous les députés regardent leurs baskets, honteux d’avoir tous fait l’ENA.

Un député ose y aller : s’il ne fait pas des efforts sur lui-même, ça ne marchera pas, le problème, c’est les petites phrases qui ont été mal prises.
Macron sursaute : Vous voulez quoi hein, au juste ? Trop franc, pas assez franc ? Trop honnête ou pas assez ? Je dis la vérité. La vérité.
Philippe lève la tête, les yeux encore humides, il craint le pire. La dernière fois ça avait fini par un « Qu’ils viennent me chercher ! »
Je ne vais pas changer, poursuit Manu.
Manu, ce grand enfant chahuté qui ne voulait pas changer.
Traverser la rue pour trouver du travail, c’est la vérité.
Le costard, il faut se le payer, c’est vrai.
Les illettrés de Gad, c’est vrai.
Les gens dans les gares qui ne sont rien : c’est vrai. Vrai. Vrai.
Je m’emporte parfois avec les gens parce que je suis naturel, ce n’est pas la première fois que ça m’arrive, ce n’est sans doute pas la dernière. Je ne vais pas à chaque fois dire : “Je suis désolé, j’aurais pas dû”. Je suis fait comme ça. Je suis Macron. Je suis Président. Je suis Jupiter.
Oh non, c’est reparti... maugrée Philippe.

Brigitte, la pauvre Brigitte, grommelle dans son coin.
La pauvre, elle qui aime tant les longs week-ends à la Lanterne, aux confins du parc du château de Versailles, où elle a l’habitude d’acheter son pain dans les petites boulangeries du coin, voilà que son mari doit sortir incognito pour ne pas se faire dépecer vivant, et qu’elle n’a pas dépassé le périphérique depuis trois semaines.
Désormais Brigitte doit faire ses courses au Drive Leclerc sur internet – et se faire livrer incognito
Même sa famille est menacée, les Trogneux : Jean-Alexandre Trogneux et sa chocolaterie à Amiens, ils en ont essuyé des menaces et des insultes, et des pas en chocolat.
J’ai besoin de repos, j’ai besoin de grand air, dit Brigitte
On crève enfermés ici.
Il fait chaud, c’est vrai, dit Philippe, je suis usé. Usé. Je suis las. Et si je rentrais au Havre ?
Allons au ski, hein, dit Manu ? skier nous fera du bien. A Mongie. Avec Gattaz, dans son chalet.
Les députés se raidissent.
Le ski, ah... merde, tousse Sylvain Lefort, le chargé de com’.
Imaginez un peu : Macron bronzé en février pour le grand débat, qui fait la leçon à des gilets jaunes au teint cireux qui ont pas eu de quoi se payer une orange pour Noël.
C’est que, dit l’un d’eux, il y a encore des gens sur les ronds-points, la crise n’est pas achevée. Alors... bon... je pense que voir le président en train de faire du ski pendant ce temps-là, ce n’est peut-être pas le meilleur message à adresser en ce moment.
Un moment de silence.
Puis la foudre.
Et alors ? Qu’ils viennent me chercher !
Oh non... Philippe pousse un gémissement avant de replonger sa tête entre ses mains.
QU’ILS VIENNENT ME CHERCHER ! QU’ILS VI...
Eh bien... Monsieur le Président...
QUOI ?
Une sonnerie de téléphone.

C’est que...
Puis deux. Puis trois.

On s’affole sur la boucle Télégram de l’Elysée.
On dirait bien...
Le chargé de sécurité tend d’une main tremblante son téléphone au Président.
Macron saisit le téléphone, puis baisse le regard sur la boucle Telegram :
les images tournent en boucle
les messages se multiplient
« C’est chaud !!! »
« Putain ils vont nous crever !!! »
« ILS SONT LÀ ILS SONT LÀ FAITES QQES CHOSE »
« HELP. »
Lentement, silencieusement
Manu remonte le fil de la conversation
Lentement. Silencieusement.
Les regards se concentrent sur lui. Sur sa majestueuse personne.
Pris de frissons, le maquillage ne fait plus son effet.
Usure prématurée du macronisme, on lui donne dix ans de plus que le jour de son élection.
Les voilà donc, glisse-t-il dans un soupir
Lentement. Silencieusement.
Sur la photo : des gilets jaunes attroupés devant la maison des Macron au Touquet.
Ils sont venus me chercher.
Lentement. Silencieusement.




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