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Monde

Après avoir mis le pays sous tutelle avec l’assentiment de Tsipras

Lagarde, Draghi et Merkel soufflent le chaud et le froid sur la Grèce

Ciro Tappeste Après avoir terrorisé le peuple grec en lui faisant craindre le pire, Mario Draghi, président de la Banque Centrale Européenne, a rejoint Christine Lagarde, directrice du Fonds Monétaire International : « Il faut restructurer la dette grecque, le pays restera dans la zone euro ». A Berlin, la chancelière allemande a fait un appel solennel pour que le Bundestag ratifie le nouveau « plan de sauvetage » de la Grèce qui prévoit la mise en place d’une austérité renforcée et une mise sous tutelle néocoloniale du pays, après avoir menacé de débarquer Athènes de la zone euro dans les plus brefs délais. A quoi doit-on tant de gentillesse ? Au risque systémique que court l’Union Européenne, fondamentalement. Mais surtout, il ne s’agit pas de gentillesse.

La situation semble se normaliser, progressivement, après plusieurs jours d’une tension extrême entretenue par les déclarations à l’emporte-pièce des principaux décideurs européens, allemands, notamment, mais qui n’en cachaient pas moins une possibilité bien réelle d’un défaut accidentel de la Grèce ou d’un « Grexit » soudain du pays. « Herr Mécanisme Européen de Stabilité », Klaus Regling, a, de son côté, souligné jeudi combien il était nécessaire que le pays reste dans la zone euro, faute de quoi ce serait « l’ensemble du système bancaire grec qui plongerait », avec des « conséquences sur l’ensemble de la zone euro ».

Draghi donne raison à Lagarde

Après le chantage et la terreur, donc, la Commission Européenne s’est réjouie du « pas important » réalisé par la Grèce après la ratification, par la Vouli, dans la nuit de mercredi à jeudi, du neuvième plan d’austérité, piloté, cette fois-ci, par la « gauche radicale » au pouvoir à Athènes. Le vote des députés, a souligné Bruxelles, est advenu « à temps, et de manière satisfaisante ». On l’aura compris : si l’économie grecque se trouve sous la tutelle de la Troïka, depuis plus de cinq ans, c’est Bruxelles, maintenant, qui auditera l’ensemble des décisions prises par le parlement hellénique. L’eurogroupe devrait donc donner son accord à la concession d’un nouveau « prêt » de 7 milliards d’euros destiné à rembourser les échéances d’anciens prêts contractés auprès de la BCE et du FMI et arrivant à échéance lundi.

Grand seigneur, Mario Draghi a également rehaussé d’un cran les liquidités d’urgence mises à disposition du système bancaire grec de 900 millions d’euros, parce que « les choses, dorénavant, ont changé ». Le changement ? Il s’agit des nouvelles mesures d’austérité qui viennent d’être votées et contre lesquelles ont manifesté les syndicats du secteur public grec et les équipes syndicales de gauche, mercredi.

Draghi a donc fini par donner raison au FMI, qui avertissait déjà, fin juin, que la dette grecque telle qu’elle existe aujourd’hui ne sera jamais remboursable, demandant aux créanciers du pays d’envisager sa restructuration. Il ne s’agit, bien entendu, ni d’une remise, ni d’une décote conséquente, et encore moins d’une annulation. Le monde du travail, la jeunesse et les classes populaires auront à continuer à rembourser la dette, au prix de nouvelles mesures d’ajustement et d’une rigueur renforcée. Mais face à un risque de défaut de paiement qui pourrait avoir un effet domino, au niveau européen, ceux-là mêmes qui tonnaient il y a quelques semaines encore contre le référendum grec, trahis, par la suite, par Tsipras, essaient aujourd’hui d’éviter un nouveau scénario dramatique tel qu’ont pu le jouer les décideurs européens depuis le 5 juillet.

Les faucons se radoucissent

Christine Lagarde a donc affirmé hier « avoir un peu plus d’espoir » par rapport à la destinée du pays. Draghi a renchéri, en soulignant qu’il était nécessaire « d’alléger la dette », sans pour autant se prononcer sur la « forme » de cet allègement. Mais tout en jouant au « good cop », Draghi ne s’est pas privé de continuer à maintenir la pression sur Athènes, précisant qu’il subsistait des doutes « quant à la capacité et à la volonté du gouvernement grec de mettre en œuvre les réformes ». Encore une fois, un véritable rappel à l’ordre pour Tsipras.

Même les faucons se sont radoucis. Jeudi, c’est la Commission parlementaire finlandaise qui a approuvé le « plan de sauvetage » de la Grèce, « avec des réserves sévères » n’a pas pu s’empêcher de préciser le ministre des Finances d’Helsinski. La Hollande et l’Estonie, deux partenaires de la « ligne dure » contre Athènes, ont voté dans le même sens, de même que le Bundestag allemand. Wolfang Shäuble, le ministre allemand des Finances, a continué à marmonner que, somme toute, un « Grexit » aurait été préférable, mais Angela Merkel a rappelé les députés conservateurs et sociaux-démocrates à la raison, mettant en garde les élus contre le « chaos » que n’aurait pas manqué de provoquer un vote négatif. « Il ne fait aucun doute que le résultat de lundi matin est dur pour les gens en Grèce, mais aussi pour les autres », a déclaré, à la tribune, la chancelière allemande, assurant les députés que l’accord, résultat d’une « dernière tentative » de négociations, demandait « une solidarité sans précédent » pour les uns et « des exigences sans précédent » pour la Grèce. La Létonie, la Slovaquie, l’Etat espagnol et l’Irlande doivent encore donner leur accord, mais, en tout état de cause, aucun n’a droit de véto, les décisions du MES devant être approuvées par ceux qui possèdent 85% du contrôle des capitaux, à savoir Berlin, Paris et Rome. La Grèce reste donc dans la zone euro. Le fantasme et la menace du Grexit s’éloigne donc.Il n’a servi qu’à terroriser la population.

Tsipras essaye de souffler

Après la terreur, la modération, donc. A n’en pas douter, les décideurs européens se sont eux-mêmes faits peur, craignant un emballement politique de décisions qui leur auraient échappé des mains, menant à une dérive progressive qui serait devenue incontrôlable. Par ailleurs, après avoir imposé à Tsipras une discipline de fer, ils ont trouvé en lui l’homme disposé à appliquer, mieux encore que ses prédécesseurs ouvertement pro-Troïka, les exigences de la BCE, de la Commission et du FMI. De quoi être satisfaits. On comprend mieux les motifs de « réjouissance » de Mario Draghi.

Tsipras, de son côté, essaye de souffler quelque peu. Il a procédé à un remaniement gouvernemental à la suite de la démission de plusieurs de ses ministres, remplaçant ceux ayant critiqué l’accord de Bruxelles mais n’ayant pas démissionné, à l’instar de Panagiotis Lafazanis, mais il reste au pouvoir. Si des élections pourraient être organisées « en septembre ou en octobre », selon Nikos Voutsis, le ministre de l’Intérieur, le Premier ministre est concentré sur les prochaines échéances, à savoir le vote des autres mesures d’austérité « négociées » à Bruxelles le weekend dernier.

Iglesias à la rescousse. Mais que diront les travailleurs quand les nouvelles procédures de licenciement vont être mises en œuvre ?

Un soutien vient même d’arriver de l’Etat espagnol, avec un Pablo Iglesias qui a déclaré, au nom de Podemos, « ne pas être d’accord, à l’instar de Tsipras, [avec le ‘plan de sauvetage’], mais comme il [s’agissait] d’une situation limite, [impliquant] soit un accord, soit une sortie de l’euro, le gouvernement grec a gagné la stabilité et, en même temps, a obtenu que la question de la restructuration de la dette soit prise en considération ». Là où Syriza a mis cinq mois, au gouvernement, pour trahir en rase-campagne le mandat des électeurs, Iglesias n’attend même pas le résultat des prochaines élections générales espagnoles pour choisir son camp : obéir, en dernière instance, à la Troïka.

En Grèce, en dépit des fortes tensions de ces derniers jours, Tsipras se prévaut d’un soutien au sein de la population, qui voit en lui celui qui a « sauvé les banques » de la faillite. 40% des électeurs serait prêt, selon les derniers sondages, à voter Syriza, en cas de nouvelles élections, soit plus de trois points de plus qu’en janvier. Reste à savoir, maintenant, comment le monde du travail, dans son ensemble, va réagir à la mise en œuvre des premières mesures, avec, notamment, les nouvelles procédures de licenciements collectifs dans le privé et le retour des licenciements dans la fonction publique. Tsipras a assuré, à nouveau, qu’il ne s’agissait que de textes de loi qui resteraient dans les tiroirs. Traître un jour…




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