Monde

Faire tomber le gouvernement de droite, mais pour le remplacer par les sociaux-libéraux ?

Le Bloco vient-il de débarrasser le Portugal de l’austérité ?

Publié le 9 novembre 2015

Ivan Matewan

Le gouvernement portugais de droite, investi il y a seulement 10 jours, devrait chuter demain. Le Parti socialiste portugais, avec le soutien du Parti communiste, des écolos et du Bloc de gauche, formation politique proche de Syriza et de Podemos, s’apprête ainsi à faire voter une motion de censure à l’Assemblée nationale et à prendre le pouvoir. L’accord permettant la constitution de ce « gouvernement anti-austérité » avec à sa tête les socialistes portugais devrait, selon ses principaux défenseurs, protéger les emplois, les salaires et les retraites. Le Portugal vient-il de se débarrasser de l’austérité ?

Un accord de gouvernement « anti-austérité » trouvé

« Révolution tranquille ». « Une nouvelle chance pour la zone euro ». C’est ainsi que les journaux français Marianne et La Tribune qualifient la très probable arrivée au pouvoir de la coalition de gauche dirigée par le Parti socialiste. Depuis plus d’un mois, ses dirigeants mènent des pourparlers avec le Parti communiste, les Verts et, notamment, le Bloc de gauche (Bloco de esquerda, Bloco), formation de gauche radicale, afin de trouver un accord de gouvernement. Car si la coalition de droite sortante est en effet arrivée en tête des élections législatives du 4 octobre, les forces de gauche, bien que divisées, ont obtenu la majorité absolue des sièges à l’Assemblée nationale.

L’accord de gouvernement a donc été ficelé la semaine dernière et la Commission politique du Bloco a approuvé jeudi soir l’accord. Celles du PS et du PC ont fait de même dans la foulée. Ni le Bloco, ni le PC, ni les Verts ne feront partie du gouvernement futur, mais les forces de gauche se sont toutes engagées à soutenir ce dernier pour une législature de quatre ans, sur la base de ce programme de « l’union de la gauche » à la portugaise. Ainsi, les députés de gauche s’apprêtent à faire tomber le gouvernement de droite minoritaire, dirigée par le très conservateur Premier ministre actuel Pedro Passos Coelho qui a gouverné le pays pendant quatre ans en collaboration étroite avec la Troïka et qui a été à l’initiative de l’une des plus sévères cures d’austérité en Europe.

Un accord pour protéger les emplois, les salaires et les retraites

A l’issue des négociations, le PS a ajouté plus de 70 mesures à son programme de gouvernement, visant surtout la protection des emplois, des salaires et des retraites. « Les négociations avec les socialistes étaient complexes, mais leur objectif principal a été atteint : mettre une fin au cycle d’appauvrissement dont souffrait le pays » s’est félicitée samedi 7 novembre Catarina Martins, porte-parole du Bloco. Le PCP a quant à lui déclaré qu’il ne manquerait pas « de soutenir toutes les mesures qui vont dans le sens des intérêts des travailleurs ».

Cet accord obligerait le prochain gouvernement à prendre des mesures immédiates en ce qui concerne les pensions, les salaires et le marché du travail. Il devrait augmenter le salaire minimum, de 505 euros mensuels actuellement, à 530€ en 2016, 557€ en 2017 et 600€ en 2019. Certains salariés auraient par ailleurs droit à un treizième mois. Les pensions et les salaires des fonctionnaires devraient également être restaurés à leurs montants d’avant-2011, c’est-à-dire d’avant la cure d’austérité menée depuis quatre ans. Toutes les privatisations en cours, des compagnies de transports en commun jusqu’aux services publics d’eau, devraient être annulées. Tout cela ressemble fort aux promesses de Tsipras avant janvier 2015.

Le glas a-t-il vraiment sonné pour l’austérité au Portugal ?

Néanmoins, le renversement de la coalition minoritaire de droite et la constitution d’un gouvernement PS avec le soutien de la gauche radicale ne signifie pas automatiquement la fin de l’austérité au Portugal. Par ailleurs, le PSP a notamment refusé deux revendications phares du Bloc de gauche – sortie de l’euro et renégociation de la dette. Après avoir validé par son vote le consentement du Portugal au premier mémorandum austéritaire imposé par la Troïka à la Grèce au Parlement, le Bloco a fini aussi par renoncer à mettre en cause les engagements pris par le Portugal dans le cadre de son propre « plan d’aide » européen, à commencer par le paiement d’une dette absolument gigantesque.

Ce refus de remise en cause des règles budgétaires européennes de la part des socialistes est d’autant moins surprenant que c’est le gouvernement PS de José Socrates, en coopération avec la Troïka, qui a mis en place le premier plan d’austérité en 2011. Le PSP a par ailleurs une longue histoire de service des classes dominantes au détriment des intérêts des travailleurs. Il est effectivement l’un des premiers partis social-démocrates à s’être « social-libéralisé » et à défendre une politique de rigueur extrême, et ce dès la fin des années 1980...

En s’alliant avec le Parti socialiste, le Bloco a donc choisi d’ignorer les leçons tirées de l’expérience grecque de ces derniers mois. Il continue à semer des illusions parmi les travailleurs et les classes populaires. Illusions selon lesquelles on pourrait en finir avec l’austérité, dans le contexte d’une crise économique mondiale qui rentre dans sa huitième année, à travers les canaux institutionnels du système capitaliste lui-même et en alliance avec un parti résolument du côté des classes dominantes. D’autant plus que les impérialismes européens, à travers leur instance de coordination qu’est l’Union européenne, augmenteront certainement la pression économique et financière sur le nouveau gouvernement pour assurer la poursuite des mesures d’austérité. Le PSO manœuvre. Y participer, tout en précisant, comme le fait le Bloco, qu’au moindre non-respect des engagements, il y aura rupture, c’est rendre service à des socialistes qui cherchent à gagner du temps. Le prix qu’a payé la gauche de Syriza, pour cette stratégie, a été la désarticulation de la contestation par Tsipras et un reflux du mouvement social, ouvrier et de la jeunesse qui peine aujourd’hui à se remettre en ordre de bataille.

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