Société

Pouvoir et média

Le cabinet de Manuel Valls envoie un sms incendiaire à BFMTV en direct

Publié le 11 mai 2016

Sur la chaîne d’info BFMTV, en pleine diffusion d’un débat sur le 49.3 et la loi Travail, un collaborateur du cabinet de Manuel Valls a envoyé un sms au présentateur Jean Baptiste Boursier, critiquant vivement le choix des invités présents sur le plateau pour parler de la brûlante actualité politique. Le présentateur, par « souci de transparence », a immédiatement dévoilé et commenté son contenu, révélant de fait une position gouvernementale affaiblie, y compris dans ses rapports aux grands médias, d’habitude relativement complaisants avec ce dernier.

Paul Carson-Saher

Scène étonnante sur le plateau de BFMTV, mardi soir à 22h40. À l’occasion d’un débat sous-titré « Loi travail : un accord impossible ? », Olivier Falorni, député Divers Gauche de Charente-Maritime (et ancien adversaire de Ségolène Royal aux législatives de 2012) était invité pour dialoguer avec Elliot Lepers, autre figure de la gauche contestataire, militant écologiste, féministe et initiateur de la pétition Loi Travail non merci. Deux personnalités parmi tant d’autres qui condamnaient clairement le passage en force du projet de loi Travail.

Alors qu’une partie de la gauche envisageait de déposer une motion de censure à l’encontre de leur propre gouvernement, les deux invités n’hésitaient pas à le tacler ouvertement, rappelant que celui-ci était autrefois complètement défavorable au recours du 49.3, et que Manuel Valls lui-même avait déposé un amendement dans la réforme constitutionnelle pour supprimer son utilisation sous l’ère Sarkozy. Des propos qui, somme toute, n’ont manifestement pas plu au cabinet du premier ministre. En effet, en pleine discussion, qui soulevait par ailleurs le scandaleux recours au 49.3, le présentateur décide d’interrompre subitement Elliot Lepers et annonce avoir reçu en direct un sms en provenance du cabinet de Manuel Valls, sms accusant la chaîne de ne pas inviter les défenseurs du projet de loi pour « mieux » débattre.

Le passage en question :


Agacé des invités sur le plateau, le cabinet de... par morandini

Dans ce court extrait, nous voyons donc le journaliste (en haut à droite) jeter un coup d’œil à son téléphone, avant de prendre subitement la parole :

« Heu... Juste pardon, en toute transparence, pour raconter comment se passent les choses à la télévision, je viens de recevoir un message du cabinet de Manuel Valls à l’instant, me disant "Tiens c’est bizarre ! Voici les gens qu’il y a sur votre plateau pour parler de cette journée... Où sont les légitimistes, ceux qui soutiennent le texte ?" »

Une question rhétorique qui a encouragé le présentateur à répondre directement au cabinet du premier ministre, face caméra, de manière cinglante :

« Eh bien, pour vous expliquer les choses très clairement aussi, personne n’a souhaité venir défendre ce texte, beaucoup ont été sollicités et personne n’a souhaité le faire. »

Coup dur pour le cabinet. Celui-ci se retrouve alors d’autant plus fragilisé par la réponse du présentateur, qui démontre à quel point ce projet de loi demeure encore parfaitement impopulaire aujourd’hui. Tellement impopulaire que même au sein de la majorité, nombreux sont ceux qui ont le sentiment de marcher sur des braises... Et préfèrent tout simplement ne pas s’exposer.

Les premières fissures d’une com’ à la dérive ?

D’ordinaire, nous étions pourtant habitués à voir les grands médias courber gracieusement l’échine face aux injonctions et caprices gouvernementaux. Aujourd’hui, les brèches dans la communication ne cessent de s’intensifier et la botte du premier ministre – comme nous pouvons le voir – ne claque plus comme avant sur les plateaux de chaînes d’info. Le lien entre le gouvernement et les grands médias semble au contraire s’étioler, ce dont témoigne la très rapide réaction du journaliste qui n’a pas hésité pas à remettre le cabinet à sa place.

Côté invités, Olivier Falorni, pourtant très modéré dans son engagement à gauche, n’a pas non plus hésité à enfoncer un peu plus le clou à la suite du présentateur, isolant encore plus l’action gouvernementale. Sur la question des nombreuses sollicitations pour venir défendre ce projet de loi, toutes restées sans réponse, Falorni précise en complément :

« Mais moi j’étais prêt à le faire. Je suis un réformiste et c’est vrai que la position de la CFDT m’intéressait. J’étais prêt à soutenir ce texte, mais j’exigeais d’avoir un débat. »
« Aujourd’hui, je me retrouve frondeur, non pas sur la dimension d’aile gauche comme Pascal Cherki, mais frondeur parce que je ne supporte pas qu’on m’impose une méthode qui remet en cause les principes fondamentaux d’une démocratie. »

L’homme, qui se disait très en colère au début de la vidéo ici en intégralité, a également affirmé que « le 49.3 [était] un aveu de faiblesse » de la part du gouvernement, une position partagée par Elliot Lepers qui estime que Manuel Valls « essaie de prendre en otage les parlementaires. »

Mais au-delà des constats précédents, ces pratiques relèvent avant tout d’une vulgaire tentative de contrôle sur l’opinion – largement défavorable – par le biais de pressions perpétuelles sur le monde de l’information, en donnant notamment de franches directives ou en sermonnant dans l’ombre les grands médias lorsque ceux-ci n’abondent pas dans leur sens. Mais personne n’est dupe car, malgré les efforts colossaux déployés par l’exécutif pour passer en force, ni les journalistes, ni la plupart des députés de la majorité n’essaient encore de colmater les fuites de cette politique désastreuse, en refusant d’une part de jouer le jeu de la manipulation, de l’autre, en évitant clairement de se griller sur les plateaux...