Politique

Un traitement de choc pour les malades : passer à la caisse

Les chirurgiens Juppé et Fillon veulent amputer l’assurance maladie

Publié le 25 novembre 2016

Congrès pour l’organisation de la Sécurité Sociale, 1947

Alors que la primaire de la droite dont on connaîtra l’issue dimanche soir prochain semble donner un avantage certain à François Fillon, les débats d’hier nous permettent de voir de plus en plus clairement le modèle social que veut dessiner le député de Paris. Un modèle social très clairement pensé de concert avec les instances patronales, notamment le Medef, et qui prend comme base idéologique une chose très simple : le détricotage systématique du modèle post-seconde guerre mondiale, issu du programme du Conseil National de la Résistance. En cause notamment, la Sécurité Sociale, cet « artefact de l’ancien temps » que le probable candidat, cul et chemise avec le patronat, souhaiterait voir dans un musée, lui donnant comme remplaçant un modèle associant plus les assureurs privés, et laissant plus à charge les dépenses de santé, y compris pour les plus démunis.

Charles Tired

Des annonces claires qui donnent le ton du quinquennat à venir

C’est un des moments qui a le plus clivé le débat de jeudi soir, la question de la place des mutuelles de santé dans le remboursement des frais médicaux, et donc, plus largement, la question du modèle de Sécurité sociale. Les positions des deux candidats à la primaire sont claires : pour combler le "trou" de la Sécurité sociale, il s’agit de faire payer les salariés. Mais c’est sur la méthode, soient notamment le rythme des attaques ainsi que la base sociale sur laquelle s’appuieront les contre-réformes, que l’un et l’autre divergent.

Le député de Paris a lui au moins le mérite de la clarté. Assumant clairement sa posture ultra-libérale, Fillon veut une « Sécu » qui se concentre sur les maladies graves. « Je veux désétatiser le système de santé » a ainsi clamé l’ex-premier ministre de Sarkozy, explicitant qu’il préférerait que la Sécurité sociale se concentre sur « les affections graves et de longue durée ». Son programme n’a pas été très précis sur ce point, et on se demande bien où est la différence entre une maladie grave et une moins grave : une grippe, maladie assez commune, mais qui a tué 18 300 personnes l’an dernier, sera-t-elle par exemple une « affection grave » ? Une réponse à laquelle Fillon ne répond pas. Il veut ainsi réaliser 20 milliards d’économies sur 5 ans en dépenses de santé, notamment en boostant les activités du secteur privé. Un programme dont les contours, qu’on sait explosifs, sont donc bien flous.

Pour Juppé, dans la lignée centriste, il s’agit de faire la chasse à la « fraude », en luttant « sans concession contre toutes les formes de fraudes » prônant une « tolérance zéro pour les actes inutiles et redondants ». En l’occurrence, c’est une « Sécu » au fur et à mesure vidée de son contenu que Juppé défend, car même s’il souhaite voir inchangé le taux de remboursement des médicaments (77% actuellement), il aspire, comme Fillon, à supprimer le tiers-payant et pouvoir laisser aux médecins plus de marges de manœuvre concernant les prix de consultations… payées de la poche du patient évidemment. Plus encore, les deux candidats se rejoignent aussi sur la suppression de l’Aide Médicale d’Etat dont peuvent bénéficier les individus n’ayant pas la nationalité française : mieux vaut laisser mourir les réfugiés dans les bidonvilles que les aider (un peu) médicalement. Finalement, Juppé veut également insister sur « l’autonomie financière » des hôpitaux, c’est-à-dire plus de concurrence, de précarité, et de détricotage du système hospitalier.

A la source du programme de la droite, les documents préparatoires du Medef

Ces idées ne sont évidemment pas nouvelles, et le Medef en parlait déjà en 2010, quand il préparait l’élection présidentielle de 2012. A cette date, le Medef préparait avec soin ses propositions de réformes de santé dans lesquelles il proposait déjà de « recentrer l’assurance maladie sur les risques lourds », avec notamment comme idée de fond que ces risques lourds ne pourraient pas être assumés par les personnes concernées. En somme, on vous guérit du cancer parce que vous ne pourriez pas vous payer les soins, mais pas des grippes, pneumonies, ou autres maladies dont le coût peut être « abordable », c’est-à-dire quelques centaines d’euros. L’idée est de supprimer la ligne maîtresse de la Sécu, à savoir que les actifs en bonne santé financent les inactifs malades (notamment les retraités) ; il s’agit de mettre à bas l’un des acquis du mouvement ouvrier, fruit des luttes. Les patrons s’indignaient alors de voir un système où « 5% des bénéficiaires concentrent 51% des dépenses et sont remboursés à 93% par l’Assurance maladie obligatoire ». En somme, le patronat s’indigne du système de solidarité. In fine, il s’agit pour Gattaz et ses acolytes de privatiser les profits (c’est-à-dire tous les actes à faible ou moyen prix, pour lesquels les ménages peuvent payer ou s’endetter), et de socialiser les pertes (les maladies rares et coûteuses de centaines de milliers d’euros).

Visiblement, le quinquennat de Hollande n’a pas permis au Medef d’attaquer aussi durement qu’il le souhaitait la Sécu : un président PS avait sûrement beaucoup moins de capital politique pour attaquer l’avatar principal, symbole de la Libération et de 1945. C’est pour cela que le porte flingue qui a coulé le PS s’est attaqué à un autre pilier du modèle social : la hiérarchie des normes, grâce notamment à la loi-travail. La candidature de Fillon exprime donc un programme très libéral et très pro-patronal qui se veut être le programme de celui qui aura démoli la Sécurité sociale. Cette perspective est cependant à envisager avec une (très) forte résistance sociale à laquelle Fillon se prépare d’ores et déjà, attaquant très rudement la CGT, qu’il identifie comme le principal acteur capable de bloquer ses réformes et sa « contre-révolution ».

Si Juppé n’est pas en reste non-plus, c’est bien parce que pour lui aussi, ce modèle social est périmé. Sa principale différence avec Fillon réside donc sur le rythme des réformes à faire sur le prochain quinquennat, sachant que les réformes de la Sécurité sociale devront s’accompagner de réformes sur le temps de travail, sur l’éducation nationale, sur les fonctionnaires, etc. Dans tous les cas, de Juppé ou de Fillon, c’est la même matrice qui s’exprime, avec les mêmes conséquences pour toutes celles et ceux qui n’ont pas eu la chance, comme Gattaz, de naître fils de PDG : moins de protection sociale, moins de solidarité, et, à l’arrivée, plus de misère, le tout au service des profits du patronat.