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Politique

Les patrons s’intéressent à l’économie au lycée !

Le chômage ne sera plus étudié en SES au lycée. Ce qui se cache derrière ces nouveaux programmes.

Dans le cadre de sa réforme globale du lycée, Jean-Michel Blanquer révise également à fond les programmes. En Sciences Économiques et Sociales, le chômage disparaît des programmes ! Ceux-ci peinent en effet à cacher leur logique néo-libérale et leur vision totalement partiale de l’économie.

L’école n’est pas un lieu neutre. Contrairement à ce qui est trop souvent masqué derrière des banalités à base « d’esprit critique », de « formation du citoyen », le contenu des enseignements est toujours le résultat de batailles et de rapports de force politiques. Jules Ferry justifiait son projet d’école républicaine pour d’une part contrer l’enseignement clérical mais aussi, après le traumatisme de la Commune de Paris, par peur d’émergences d’écoles ouvertes aux ouvriers et paysans qui dispenserait des enseignements inspirés du socialisme ou du communisme. Cette prétendue neutralité est systématiquement écornée lorsque se pose la question du programme, le plus souvent avec les programmes d’histoire, autour des polémiques concernant le roman national. Mais c’est également aujourd’hui le cas avec les programmes de SES (Sciences Économiques et Sociales) dans le cadre de la réforme globale du lycée portée par Jean-Michel Blanquer.

Les profs de SES sont particulièrement remontés contre l’ébauche de programme prévue pour entrer en application à la rentrée prochaine. L’Association des Professeurs de SES (APSES) a lancé une pétition qui a obtenu près de 5000 signataires en une semaine pour demander la réécriture du programme proposé. L’association dénonce la tendance croissante à la séparation des matières (entre économie, sociologie, anthropologie...) et la sur-spécialisation imposée dans le cadre des cours de SES, tendance déjà à l’œuvre dans les réformes menées sous Sarkozy en 2010-2011. Le projet derrière cette réforme est de rendre la filière de SES plus élitiste. Comme l’annonce Philippe Aghion, qui a dirigé la réécriture du programme, il faudrait « mettre l’économie telle qu’elle s’enseigne aux meilleurs endroits au monde à la portée de tous les jeunes Français ». Pourtant, ce qui se profile, c’est que l’enseignement en SES, dès la seconde, sera tellement spécialisé qu’il rebutera un certain nombre d’élèves qui se dirigeront vers d’autres filières, dans la droite lignée plus globale de la réforme du lycée de créer des filières d’élite et des filières de seconde zone. Par ailleurs, présenter l’économie comme une science exacte, qu’on ne pourrait remettre en cause, et qui pourrait être enseignée comme « dans les meilleurs endroits au monde », cache en fait la question du contenu politique que l’on met dans ses cours. Et c’est là que le bât blesse, Philippe Aghion qui a enseigné à Harvard et à la London School of Economics évacue tout pluralisme dans ce programme. La question du chômage, une des meilleures illustrations de l’absurdité de l’économie de marché, disparaît quasiment des programmes. Le chômage, magiquement transformé en problème de diplôme (un problème qui toucherait donc près de 7 millions de personnes en France), est évacué en début de Seconde pour ne plus réapparaître.

Une lecture bien commode pour le gouvernement des débats sociétaux au cœur de la discipline. Ces programmes ne sont pourtant pas si surprenants quand on sait qui est Philippe Aghion. Présenté comme « penseur du macronisme économique », lors d’une interview sur France Inter, c’est lui, entre autres, qui a préconisé d’attaquer le code du travail, puis dans la foulée l’assurance-chômage, en passant outre les résistances et les réactions qui pourraient avoir lieu dans la rue. Si l’on remonte un peu dans le temps, on le retrouve à la table de la Commission Attali, commandée par Sarkozy en 2010 pour « libérer la croissance française ». Outre Jacques Attali, siégeaient autour de la table Geoffroy Roux de Béziers, devenu entre temps n°1 du Medef, mais également le PDG du Crédit Agricole, un ancien Secrétaire Général de la CFDT, la Présidente d’Areva, le Président de Cetelem ou encore un certain Emmanuel Macron alors jeune rapporteur-adjoint de la commission.
Le programme d’enseignement économique, de théorie néo-classique pur jus, proposé par Aghion sert donc bien entendu les intérêts de ce grand patronat financier et industriel. Voilà ce que reprochent les profs à ces programmes : un bourrage de crâne des lycéens pour leur faire avaler la pilule néo-libérale. Tout ce qui est tabou pour la bourgeoisie, la hiérarchie sociale, les classes, le chômage, tout ce qui contrevient à l’harmonieuse théorie du marché auto-régulateur disparaît.

« Sous un habillage scientifique (utilisation par exemple des mathématiques), l’économie bourgeoise réussit le tour de force d’exclure l’exploitation […]. Tous les individus sont censés être égaux entre eux : peu importe que les travailleurs soient obligés de vendre leur force de travail pour vivre, peu importe que les capitalistes soient seuls détenteurs des moyens de production ! Et pourtant […], ouvrons n’importe quel journal patronal : la lutte des classes y est présente, parce que la bourgeoisie ne peut pas ne pas en tenir compte. » Pierre Salama, Jacques Valier, Une introduction à l’économie politique

Pour fournir une critique efficace de ces attaques importantes contre le contenu de l’enseignement que reçoit la jeunesse, il faut être conscient de la nature, de l’institution scolaire et, ici, des cours de SES. La scolarisation de masse n’a pas été accordée par humanisme mais bien par besoin économique, de travailleurs qualifiés qui sachent lire, écrire, compter mais également une demande plus forte depuis la Seconde Guerre Mondiale de travailleurs intellectuels (employés de bureaux, secteur des services, enseignants...). La scolarisation de masse est cependant à double-tranchant puisqu’elle permet à la population de se saisir de problèmes de société, et peut déboucher à une contestation de l’ordre établi, au nom même des valeurs que cet ordre nous inculque ! L’école doit donc être un outil idéologique, d’hégémonie au service de l’idéologie dominante. C’est en cela que la question des programmes est un rapport de force permanent, qui peut être une illustration des rapports de force issus de la lutte des classes. Introduits par Alain Peyrefitte (ministre de l’Education Nationale sous de Gaulle) en 1967, les cours de SES avaient alors pour but d’ « ouvrir à la compréhension des relations avec les décisions politiques ( monnaie, budget, fiscalité) et leurs incidences sociales majeures, l’élargissement des domaines d’intervention de l’Etat ou des collectivités  », ou pour ainsi dire être un moyen d’explication de l’action gouvernementale. Un enseignement pluraliste des doctrines économiques n’est donc pas un état de fait mais un acquis obtenu par les enseignants, sur lequel les différents gouvernements tentent de revenir. De même que le militarisme nationaliste des manuels d’histoire de la IIIème République avait été revu à la baisse, Jean-Michel Blanquer gomme l’histoire sociale et remet au goût du jour l’embrigadement le plus honteux des enfants au bon vieux roman national.

La réforme du lycée réveille une certaine colère chez les profs du secondaire. Alors que les profs du primaire et du secondaire ont été des acteurs importants des luttes dans la séquence 1995-2010, les différentes défaites subies, couronnées par la défaite sur la bataille des retraites, ont quelque peu éteint les mobilisations. Il est notable en effet que dans la période ouverte par la mobilisation contre la Loi Travail en 2016, les enseignants ne se sont pas mobilisés massivement comme cela a pu être le cas par le passé. Déjà touché par des mesures d’austérité importantes comme le gel du point d’indice ou le nombre d’élèves par classe qui ne cesse d’augmenter, le corps enseignant a pourtant toutes les raisons de se mobiliser. Le rythme des réformes actuelles est semblable à celui employé sous Sarkozy entre la LRU portée par Valérie Pécresse (pour l’université) et les réformes qui touchaient le secondaire sous la houlette de Xavier Darcos : un ensemble de mesures cohérentes menées dans des temps courts mais suffisamment espacés pour jouer des divisions syndicales et professionnelles qui peuvent exister entre l’école primaire, le collège, le lycée et l’université.

Jean-Michel Blanquer profite bien entendu de cette période d’atonie pour mener son lot de contre-réformes autoritaires que ne renie pas l’extrême-droite. Pourtant, à trop tirer sur la corde, il commence déjà à s’attirer les foudres de nombreux enseignants. Que ce soit localement avec des mouvements de grève, comme au lycée Utrillo contre la nomination d’un gendarme-proviseur ou plus largement les réactions suite aux dernières annonces qui cherchent à gérer les écoles comme des prisons. Le rejet des nouveaux programmes par de nombreux profs, ici en SES, mais également en histoire, en français qui désapprouvent leur logique rétrograde et néo-libérale pourrait se résumer de la sorte : non à l’école caserne dans les mains du privé et au service du patronat !

Photo : © Philippe DEVERNAY




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