Monde

« business is business »

Le cimentier Lafarge et Daesh, les liaisons dangereuses d’une multinationale française

Publié le 21 juin 2016

Nina kirmizi

« Business is business ». Qu’importe le discours de l’Etat français et de ses compères occidentaux, le cimentier Lafarge, multinationale française avec son chiffre d’affaire de plus de 12 milliards d’euros et ses 1600 sites de production dans le monde, a bel et bien fricoté avec l’Etat Islamique, l’ennemi numéro 1 de la coalition internationale, et participé à remplir ses caisses. Selon le Monde qui rapporte les courriels publiés sur le journal d’opposition syrien Zaman Al-Wasl, le cimentier français aurait collaboré avec l’Etat islamique du printemps 2013 à septembre 2014, achetant du pétrole et payant des passe-droits, afin de maintenir l’activité sur son site de Jalabiya, situé au nord d’Alep.

D’où viennent les finances de Daesh et comment l’organisation parvient-elle à écouler son pétrole ? On soupçonnait déjà les autorités et entreprises turques de faire passer les marchandises, essentiellement les hydrocarbures, de la région contrôlée par Daesh vers la Turquie et le marché européen. On sait dorénavant que certaines entreprises étrangères, à l’image de Lafarge, ont directement entretenu des relations commerciales avec l’Etat Islamique.

Dans la cimenterie de Jalabiya, rachetée par Lafarge en 2011, l’entreprise Lafarge a noué des relations étroites avec les autorités de l’Etat Islamique, à partir de 2013 et de l’occupation du nord de la Syrie par les forces de Daesh. Afin de maintenir l’activité, les responsables de la cimenterie auraient eu affaire aux autorités pour obtenir un droit de passage permettant d’acheminer les matières premières jusqu’à l’usine et d’exporter le ciment. Avec près de 60 camions par jour, sur plus d’un an, l’entreprise aurait donc versé à chaque passage des droits de douanes, une source de revenus non négligeable pour l’Etat Islamique. Et il ne s’agit pas simplement d’un « bakchich » mais bien d’une transaction officielle avec les autorités assurant la délivrance d’un papier attestant d’un droit de passage signé par les autorités de l’Etat Islamique.

A cela s’ajoute des révélations sur des achats d’hydrocarbures auprès d’intermédiaires, de « négociants », assurant la revente du pétrole produit sur le territoire de Daesh et sous son contrôle. Voilà de quoi lever les doutes sur les contributions des entreprises occidentales à l’achat du pétrole de l’Etat Islamique et qui éclaircit les sources de son financement.

« Zone grise » liée à la guerre, nous dit le Monde, ou tout simplement collaboration ? Rien ne serait moins étonnant pour l’entreprise Lafarge qui a déjà un passif de ce côté là : collaboration tacite avec le régime nazi dans la zone occupée, l’entreprise Lafarge a été un des serviteurs zélés du régime de Vichy. Devenu un grand groupe industriel au tournant des années 1980, avec des rachats successifs qui se sont poursuivis jusque dans les années 2000, l’entreprise a pu échapper à la mise sous séquestre et de l’autogestion ouvrière par les bonnes grâces du gouvernement provisoire du général De Gaulle au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. L’Etat français sera-t-il, cette fois ci, aussi clément avec l’entreprise ?

Pas vraiment de doute là-dessus. D’ailleurs, si la direction de l’entreprise-mère ne pouvait pas ignorer l’affaire - impossible de nier la connaissance d’un maintien d’une activité sur un site touché par de l’instabilité politique et un contexte de guerre civile – que penser de l’attitude de l’Etat et des autorités françaises qui suivent pourtant, à leur habitude, si précautionneusement les intérêts des multinationales françaises à l’étranger, prêt à se prêter au jeu de VRP pour vendre quelques Rafales ? Pour cette entreprise française du CAC40, au vu de ses liens historiques avec le pouvoir et l’Etat français, il y a de quoi penser que les autorités savaient.

Hypocrite manipulation de l’opinion, instrumentalisation de la terreur, double-jeu et couverture des marchands de ciments comme d’autres marchands d’armes sans lesquels Daesh n’aurait pas les moyens de survivre... Une fois de plus, entre le « banlieusard » en détresse et en perdition, attiré par les sirènes d’une radicalité « islamique » et le pourvoyeur d’armes et de financements d’une organisation qui pratique le culte de la barbarie et de la terreur, et l’Etat qui les couvre, qui sont les véritables « terroristes » ?

Eric Olsen, PDG du groupe aura-t-il, lui aussi, droit à la déchéance de nationalité, à la perpétuité et à la cellule d’isolement ? Tout comme Jean-Marc Ayrault, responsable du ministère des affaires étrangères ? Malheureusement, on en doute...

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