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Monde

Le dictateur ne lâche pas. Elections à risque en République Démocratique du Congo

Ce 30 décembre se sont déroulées des élections à haute tension dans le pays le plus grand de l'Afrique subsaharienne, dirigé par Joseph Kabila, un dictateur qui repousse l'échéance électorale depuis plus de deux ans. Manipulations, coupure d'internet et impossibilité d'échanger des SMS dans tout le pays, les incroyables irrégularités du scrutin risquent de déclencher d'importantes mobilisations populaires.

Un dictateur qui, depuis 2 ans, aura tout fait pour se maintenir au pouvoir

Joseph Kabila a succédé à son père en 2001. Si la république Démocratique du Congo est le plus vaste pays d’Afrique subsaharienne, et que ses sols regorgent de ressources exportées sur la planète entière (cobalt, coltan, diamant, or, etc.), c’est aussi paradoxalement un des pays les plus pauvres du monde. En effet, 80% des habitants vivent en-dessous du seuil de pauvreté absolu et, 50% n’ont pas accès à l’eau potable.

Le dictateur accompagne depuis son investiture le pillage systématique du sol congolais, payé par la population au prix fort de plus de 6 millions de morts depuis les années 1980. Il est lui-même propriétaire avec sa famille de plusieurs dizaines d’entreprises, notamment minières, qui lui rapportent des centaines de milliers de dollars selon Bloomberg. Son isolement à la tête de l’État s’est grandement accentué ces dernières années, usant d’une répression féroce contre les manifestations exigeant l’organisation d’élections, conformément à la Constitution. La population lui reproche notamment la complicité avec l’État Rwandais, d’autres dictatures voisines et les puissances impérialistes, dans l’exploitation barbare des ressources nationales. Celle-ci a pour conséquence viols, mutilations, meurtres de masse et une profonde misère qui entraine des épidémies récurrentes. Cette année, le virus Ebola a fait plusieurs centaines de victimes dans la population.

En 2015, alors que la Constitution le contraignait à céder la place moyennant l’organisation de nouvelles élections à court terme, il a anticipé l’échéance électorale avec un projet de loi conditionnant l’organisation de la présidentielle à un recensement de la population, pour en retarder la mise en place. Cette mesure avait alors entrainé des mobilisations massives dans tout le pays, réprimées dans un bain de sang. Ces soulèvements s’inscrivaient alors dans la vague de luttes anti-dictatures qu’ont connu plusieurs pays africains, et qui avait notamment entrainé la chute du président du Burkina Faso Blaise Compaoré en 2014.

La pression populaire s’accentuant dans le pays, ses « parrains » impérialistes avaient également commencé à douter de sa capacité à maintenir la stabilité du pays et le bon fonctionnement des « affaires ». L’Union européenne et les États-Unis ont alors commencé à menacer le président de sanctions s’il n’organisait pas des élections. Malgré cette pression, il les a repoussées en 2016 puis en 2017, par « manque de moyens », pour qu’elles se tiennent enfin en décembre 2018.

Des élections truquées de A à Z

Si Kabila a finalement été contraint de ne pas se présenter à nouveau à la présidence du pays, du fait des pressions de la population et des puissances étrangères qui souhaitent un retour à la stabilité du pays, il y présente un dauphin : Emmanuel Ramazani Shadary, qui aura été son Ministre de l’intérieur. Alors que de nombreux observateurs rapportent que ses meetings électoraux ont été des échecs, ayant surtout ramené des congolais scandant le nom de ses opposants pendant ses allocutions, le candidat a affirmé : « J’ai déjà gagné. Je serai élu, c’est moi le président à partir de ce soir" dès le matin en sortant de son bureau de vote, signe de la fiabilité des résultats.

En plus d’avoir fait emprisonner plusieurs membres de l’opposition et/ou avoir interdit leur présentation à l’élection, Kabila a commandé 107 000 « machines à voter » électroniques à une entreprise privée Sud-Coréenne. Ces outils non certifiés annulent le secret du vote. De plus, selon la mission d’observation électorale de l’Église catholique, de très nombreuses irrégularités ont été constatées dans le déroulement des votes : "Jusqu’à 9h00, les observateurs de la CJP/Cenco ont transmis 4.161 rapports sur le dépouillement", d’après le porte-parole de la conférence des évêques catholiques de la RDC. "3.626 [rapports] indiquent que le nombre des bulletins dans l’urne était égal aux données électroniques de la machine à voter", cela n’était donc pas le cas dans 535 bureaux. Au Kivu, à l’est du pays, plusieurs personnes sont mortes après une tentative de bourrage d’urnes en faveur du candidat du dictateur qui a entraîné de l’indignation dans le bureau de vote. Sous prétexte d’insécurité, trois grandes villes, Béni, Butembo et Yumbi, n’ont pas eu le droit de voter et plus d’un million de potentiels électeurs ont été écartés des urnes.

Isolé dans le pays comme internationalement, le clan Kabila a été jusqu’à couper les accès à internet dans le pays, empêcher l’envoi de SMS et même à interdire RFI, la radio française qui revendique une audience de 40% du grand public congolais. Cette décision rend très difficile l’accès aux informations concernant les avancées de la situation nationale ainsi que le déroulement des élections. Au-delà de l’aspect profondément antidémocratique de ces mesures, justifiées par le conseiller diplomatique de Kabila par le fait qu’ « il y a des gens qui intoxiquaient la population avec de faux chiffres concernant les élections. Et cela préparait la population à un soulèvement populaire », le dictateur souhaite aussi montrer les muscles à l’État français, après avoir été contraint notamment par lui à l’organisation de nouvelles élections. Cette décision fait par ailleurs suite à l’expulsion le 27 décembre de l’ambassadeur de l’Union Européenne du pays. En effet, l’UE maintenait des sanctions contre la RDC pour contraindre l’État à des élections, soucieuse de voir ses intérêts économiques dans le pays préservés d’une situation explosive du fait du jusqu’au boutisme d’un dirigeant qu’elle avait longtemps soutenu. Alors que sa campagne de 2011 avait été largement soutenue par les intérêts états-uniens, ceux-ci se sont également retournés contre lui, dénonçant les irrégularités du scrutin.

Grande inconnue concernant les résultats

Face à Kabila et son poulain, un candidat sort du lot. Martin Fayulu n’était que très peu connu du grand public congolais il y a quelques jours à peine, mais il a su rapidement devenir la principale figure d’opposition, soutenu par une large coalition, ainsi que des figures telles que Jean-Pierre Bemba, qui a été interdit de se présenter, ou encore Moïse Katumbi, exilé et sous le coup d’un mandat d’arrêt international. M. Fayulu fédère une grande partie des potentiels électeurs congolais, étant crédité à 45% d’intentions de voix. Il apparaît auprès de la population comme le vote utile, d’opposition, qui peut mettre le dictateur dehors. Il s’est par ailleurs engagé à ce que les revenus miniers profitent désormais aux populations, et à poursuivre les auteurs de crimes graves commis dans le pays.

Cependant, on ne peut que douter des réelles volonté de Martin Fayulu, qui n’est autre que l’ancien directeur général en Éthiopie de la multinationale pétrolière américaine ExxonMobil, spécialisée comme d’autres dans le pillage de l’Afrique. Si son élection serait un gage de prospérité pour les grandes firmes qui exploitent la RDC, difficile d’en dire autant pour la population du pays. Mais pour l’instant, impossible de dire ce que donneront les résultats, qui n’ont toujours pas été donnés et ne pourraient l’être que le 6 janvier, dans une semaine, selon la commission électorale administrée par le pouvoir en place. Si les scores donnent le dictateur perdant malgré toutes les précautions qu’il a prises pour s’assurer une victoire truquée, les irrégularités sont telles qu’il se pourrait qu’il s’appuie dessus pour en contester le résultat. Dans tous les scénarios, une profonde instabilité est garantie après de telles manipulations, et des soulèvements populaires ne sont pas à exclure. D’ores et déjà, des régions privées de vote ont bravé l’interdiction de participer aux élections, à l’image de la ville de Béni qui a défié Kabila en organisant tout de même un scrutin, qui aurait donné Martin Fayulu largement en tête selon des observateurs.




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