Débats

A 92 ans de sa mort

Sur le génie de Lénine

Publié le 21 janvier 2016

Cecilia Feijoo, traduction par Sarah Carah

Le personnage de Lénine continue encore aujourd’hui à susciter des réflexions, des oppositions, des débats. La discussion sur son génie et sa personnalité a été marquée par différentes réactions, autant du côté des conservateurs ou des staliniens qui le rendent coupable ou au contraire le glorifient pour tout, que du côté des autonomistes ou des social-démocrates. Léon Trotsky a réussi à donner et à expliquer la place du génie de Lénine dans le mouvement de l’histoire et du marxisme.

Il existe une relation certaine entre les expériences d’une part, et les attentes qu’elles génèrent d’autre part. Koselleck[1] disait qu’il y avait des concepts appartenant au registre de l’expérience et d’autres relevant de celui de l’expectative, et il ajoutait que ces concepts possédaient un équilibre interne : « plus les expériences sont petites, plus elles génèrent de grandes attentes ». Lénine venait alors de changer pour toujours le concept de « dictature du prolétariat » dans l’histoire du marxisme, jusqu’à produire un (dés)équilibre dans la relation entre expériences et expectatives (l’autre concept qu’il a contribué à faire évoluer étant celui sur le parti, le plus important et, même si je ne vais pas développer cet aspect ici, indissolublement lié à celui de la dictature du prolétariat).

Il est primordial de revenir sur ce concept pour comprendre l’histoire complexe de la réflexion sur les notions d’expériences et d’expectatives. Engels rapportait en 1848 les événements de Paris : « le plan de bataille des ouvriers, attribué à Kersausi, était le suivant : les insurgés avançaient en quatre colonnes et par des mouvements concentriques en direction du gouvernement municipal […] Ils étaient sur le point d’atteindre le centre de Paris, de prendre d’assaut l’édifice du gouvernement, et d’instituer un gouvernement provisoire. » Ils n’y parvinrent pas et furent défaits, mais le plan insurrectionnel des ouvriers visaient à prendre le pouvoir et son mot d’ordre était le suivant : Dictature du prolétariat ! C’était alors les premières expériences, impulsées par les expectatives qu’une fois au pouvoir, les ouvriers ouvriraient la voie vers une nouvelle société émancipée de la bourgeoisie. Marx a transformé cette expérience en un élément fondamental du programme des communistes. Les ouvriers et le peuple de Paris l’ont tenté une seconde fois pendant la Commune en 1871, mais c’est la Révolution russe d’Octobre 1917 qui a permis que cette expectative se fasse expérience, et il n’est pas possible de comprendre ce passage, ce saut, sans analyser le génie de Lénine.

Mais comment mesurer le « génie » de Lénine ? John Berger[2], réfléchissant sur un autre génie – celui du peintre Picasso – explique que « ce serait une erreur de penser que chaque siècle possède son modèle exclusif de génie. Pour un génie typique du XXe siècle, si l’on pense à un Lénine, Brecht ou Bartok, il s’agit d’un homme très différent. Il a besoin d’être quasiment anonyme, il est calme, stable, contrôlé, et très conscient du pouvoir des forces en dehors de lui en même temps. Quasiment le contraire de Picasso. » Trotsky a dédié plusieurs des chapitres de son œuvre Histoire de la Révolution russe à la réflexion sur le génie de Lénine. A l’époque, déjà exclu du Parti communiste et de l’URSS, il s’affronte alors à deux interprétations et apporte une interprétation vitale pour le matérialisme historique.

D’une part, Trotsky s’opposait à la vision qui dilue la personnalité dans les circonstances historiques où se situent les actions individuelles. Il combattait une vieille tendance philosophique de la social-démocratie qui dilue l’actions des individus et des classes dans l’idée que ce qui les détermine « en dernière instance » sont les relations économiques de production. Les médiations et le jeu des forces politiques et des classes sont subsumés, mécanisés, acceptés. Une logique que l’on retrouve de manière similaire aujourd’hui chez les autonomistes et les social-démocrates de gauche qui identifient « les masses », « le peuple » ou « la multitude » comme l’unique facteur « décisif ». Ainsi, Lénine et le parti bolchevique apparaissent dans le rôle des expropriateurs de cette force immanente de l’histoire.

D’autre part Trotsky combattait une autre vision, celle offerte par la propagande stalinienne, qui transformait le génie de Lénine en un facteur unique. C’était le « leader charismatique », indiscutable et « sacré ». Ils effaçaient ainsi d’un trait de plume la relation entre la force de la personnalité de Lénine et les forces extérieures à lui : la déroute de la bourgeoisie et la lutte des masses ouvrières et paysannes pour la révolution socialiste. La vision stalinienne du « culte de la personnalité » a été reprise par les historiens réactionnaires. Pour eux aussi Lénine était la seule explication à la victoire en Russie, mais avec une image négative : « psychopathe », « sanguinaire », leader « sans scrupule » qui aurait manipulé la révolution pour la transformer en dictature personnelle.

Quand Lénine est revenu en Russie en 1917, ses camarades du parti bolchevique l’ont pris pour un « fou ». S’opposant en partie à ses écrits antérieurs, Lénine était descendu du train en annonçant que la révolution russe, pour réussir, devait se transformer et se diriger vers la dictature du prolétariat. « Il est sorti de ses gonds » ont dit certains. Vivre en exil pendant de nombreuses années, loin de la Russie, dans l’anonymat, l’ont rendu simplement « fou » ont dit d’autres. Mais Lénine a réussi à faire évoluer l’orientation du parti bolchevique à travers une grande lutte politique et à ouvrir la voie à la lutte pour le gouvernement des travailleurs soutenu par les paysans. Trotsky se demande dans sa biographie inachevée de Staline :« Par quel miracle Lénine a-t-il réussi à changer en peu de semaines l’orientation du parti ? La réponse est a chercher simultanément dans deux directions : les caractéristiques personnelles de Lénine et la situation objective. Lénine était fort non seulement parce qu’il comprenait les lois de la lutte de classe, mais aussi parce qu’il avait l’oreille parfaitement accordée à l’agitation du mouvement des masses. Pour lui il ne s’agissait pas tant de l’appareil du parti que de l’avant-garde du prolétariat ».

Trotsky signalait lui même, peu avant d’être assassiné par un stalinien : « est-ce que cela veut dire que Lénine était tout, et le reste rien ? ». Il dit, comme nous l’avons vu plus haut, que l’explication est dialectique, dans la relation entre l’individu et la situation objective. Mais il ajoute quelque chose de très intéressant, disant qu’« il serait stupide » de comprendre le génie de Lénine en dehors des forces extérieures qui le poussaient et que « les génies ne créent pas la science (ou la révolution) ; ils ne font rien sinon accélérer le processus de réflexions collectives ». Cette idée est tout simplement brillante : pour qu’existe un génie comme Lénine (ou Darwin, ou encore Newton, ajoute Trotsky), il faut l’expérience de millions de personnes, la lutte, les défaites et les victoires partielles de milliers d’hommes et de femmes travailleur-se-s, les réflexions, débats politiques et théoriques, scissions des partis ouvriers et socialistes. Et le rôle du « génie » est d’exprimer, accélérer, simplifier cette expérience, en transformant l’« expérience collective » en première expérience de dictature du prolétariat au XXè siècle.

C’est ce que Lénine a fait, et c’est là où se situe son « génie ». Oublier qu’à travers sa personnalité il y a l’expérience de plusieurs générations, voilà qui est stupide. Ceux qui écartent, rejettent ou cherchent à « se débarrasser » de son héritage, n’écartent pas seulement un homme mais cette expérience collective pour laquelle des générations se sont battues et sont mortes. C’est ce que font aujourd’hui tout ceux qui cherchent à se conformer au capitalisme actuel, et c’est la poursuite de l’expérience collective de ceux qui luttent contre la société actuelle qui explique que le débat sur son « génie » ne soit pas clôt.


[1] Reinhart Koselleck était un historien allemand. Il a centré ses recherches sur l’histoire conceptuelle et intellectuelle en Europe. Nous faisons ici référence à son ouvrage Histoires des concepts et concepts de l’histoire.

[2] John Berger est un critique d’art, peintre et auteur marxiste anglais. Nous citons ici son excellent essai « Célébrité et solitude de Picasso ».

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