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Le ministre de l’Éducation nationale fait la chasse aux pédagogues

Ce mardi 26 septembre, Michel Lussault annonçait sa démission de la présidence du Conseil supérieur des programmes (CSP). Ce départ était inéluctable étant donné les profonds désaccords de la politique menée par Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale.

THOMAS SAMSON/AFP

C’est sur France Inter que Michel Lussault a choisi d’annoncer son départ de la présidence du CSP en y exposant les désaccords politiques avec Blanquer. « Il est, sur certaines choses, réactionnaire », a déclaré l’enseignant de géographie. C’est certain, depuis sa nomination au ministère du gouvernement Macron, Jean-Michel Blanquer multiplie les annonces en faveur d’un retour à l’école d’antan. Au regard des différentes interviews de Blanquer, sa vision de l’école est édifiante : la finalité de l’histoire – explique-t-il sur France Inter – est « la transmission de l’amour de la France » aux élèves par un « récit chronologique ». Lors d’une interview donnée à l’occasion de la rentrée scolaire à L’Obs, Blanquer lâche tout son programme autoritaire et réactionnaire pour l’école.Tout y est passé, les charges convenues contre le soi-disant « égalitarisme » qui plomberait le système scolaire hexagonal et, bien entendu, les « méthodes pédagogiques fragilisantes » dont seraient comptables les enseignants.

Son directeur de cabinet, Christophe Kerrero, déverse le même discours dans une interview à SOS Éducation. Il décrète « l’état d’urgence » pour l’école. Très proche du programme éducatif du FN, il explique qu’il faut « mettre fin à toutes les formes de fausses valeurs véhiculées par le système, du relativisme culturel à l’égalitarisme niveleur en passant par le périphérique ludique et le pédagogisme trissotant ». Urgence, également, de « ramener l’ensemble des élèves vers la culture française et la communauté nationale, car trop nombreux sont ceux qui ne s’y reconnaissent pas, ce qui conduit au dénigrement de la nation et à la haine d’autrui. ».
Dans cette optique, le premier impératif est de « réécrire les programmes (…qui ne sont en application que depuis 8 mois…), abroger le socle Lussault, jargonneux, précieusement ridicule et qui ne peut que compliquer le travail des professeurs […] Dans ce prolongement, une mesure simple et nécessaire doit consister à revenir aux grands textes patrimoniaux dès le plus jeune âge, […] enseigner les quatre opérations […]. Pourquoi ne pas exiger d’apprendre une fable de La Fontaine par semaine dès le plus jeune âge ? ».

La politique du gouvernement est claire. Pour opérer un bond en arrière, il faut faire la chasse aux pédagogues, à commencer par l’un des principaux instigateurs des nouveaux programmes mis en place à la rentrée 2016. Créé en 2013 par Peillon dans la loi de refondation de l’école, le CSP, composé de 10 experts de l’éducation et 8 parlementaires, voulu organe indépendant du ministère, est présidé depuis 2014 par Michel Lussault. C’est néanmoins cette instance qui a élaboré les nouveaux programmes dans le cadre de la réforme du collège adoptée en 2015, qui a imposé une refonte à la fois structurelle (les cycles) et des contenus d’enseignement (l’ensemble des programmes notamment). La réforme du collège a instauré l’autonomie des établissements, ce qui accentue les inégalités entre les élèves des communes riches et ceux des communes pauvres. Parallèlement, la mise en œuvre des nouveaux programmes construits par cycles, et non par année scolaire, instaurent définitivement la logique des compétences : l’école du socle est définitivement en marche. Il s’agit d’une école où la discipline devient un outil pour rendre les élèves plus employables et corvéables à merci. Le socle n’offre qu’un SMIC culturel, en l’occurrence, pour reprendre l’expression de Christian Laval, « ce que le plus mauvais des élèves du plus mauvais des collèges doit savoir ». La culture et les savoirs ne sont plus valorisés pour eux-mêmes, mais ce qui importe c’est le savoir-faire. Les nouveaux programmes élaborés par le CSP sont en réalité un compromis avec l’ancien ministère Hollande : il se donne pour objectif de laisser plus de liberté aux enseignants pour mettre en œuvre les programmes et faire progresser les élèves à leur rythme tout en instaurant un changement de méthode. Les nouvelles pratiques pédagogiques dites « actives », rompant avec le cours « magistral », renforcent la réflexion. Cependant, mises en place pour s’aligner sur le socle de compétences, les contenus disciplinaires restent bien au service de l’idéologie dominante.

Dans son discours de démission, Michel Lussault se concentre avant tout sur la démarche même de Jean-Michel Blanquer, qu’il estime trop personnelle : « Il se présente comme quelqu’un […] qui ne brutaliserait personne et il prend des décisions, ou les annoncent comme telles, dans des hebdomadaires, sur le changement des apprentissages en CP, sur l’évaluation de CP  ». À l’été, le ministre de l’Éducation a annoncé qu’il envisageait d’instaurer une évaluation à l’entrée en CP, sur l’apprentissage du français et des mathématiques. Cela ne plaît pas à Michel Lussault, qui cite également d’autres annonces du ministre à l’appui de son réquisitoire : « Il y avait déjà eu l’histoire des rythmes scolaires, puis du retour d’une chronologie dans l’enseignement de la littérature  ».

Blanquer a annoncé après sa nomination qu’il ne ferait pas de changements de programmes (mis en place depuis seulement un an), même « s’il a des réserves sur certaines choses  ». Dans les faits, même si tout le plan n’est pas déroulé, Blanquer commence bien à mener une attaque frontale, et dans un sens réactionnaire, contre les programmes.

Il explique par exemple que le prédicat « a vocation à disparaître ». La notion de prédicat permet de décomposer une phrase en deux grands éléments : le sujet – de qui ou de quoi on parle – et le prédicat – ce qu’on affirme à son propos. Introduite dans les programmes de primaire et de collège en vigueur depuis 2016, cette notion grammaticale ne remet pas en cause l’apprentissage de la grammaire. Il annonce déjà sa volonté d’une refonte des contenus des programmes d’histoire-géographie lourde de sens idéologiques.

Pour l’heure, les évaluations de CP fixent des contenus nouveaux à apprendre pour la grande section. Faites sans débat, sans conseil, sur simple décision ministérielle, bâclées, elles sont loin de remplir l’objectif affiché de diagnostiquer les élèves en difficulté pour y remédier. Au contraire, ces évaluations centralisées relèvent d’une logique de contrôle des enseignants et de leur pédagogie. Avec ce ministre réactionnaire et néo-libéral, la surveillance généralisée des activités, des enseignants et des élèves, en corrélation avec son projet de renforcement de l’autonomie des établissements (renforcement du pouvoir de décision du chef d’établissement), est en marche.




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