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Le mythe du bon et du mauvais migrant

S’il faut reconnaitre l’acte de bravoure de Mamoudou Gassama, escaladant les quatre étages d’un immeuble du 18ème arrondissement de Paris pour sauver un enfant suspendu, il ne faut pas non plus être dupe de l’opération médiatique côté gouvernementale, ni ce que sa naturalisation pour son courage signifie en creux. Désigner M. Gassama comme « premier de cordée » migratoire, revient finalement à vouloir « séparer le bon grain de l’ivraie », le migrant « méritant » du reste de ses congénères et de justifier les expulsions et les enfreintes aux droits élémentaires à l’encontre des exilés qui ne cessent de s’accentuer.

Crédit photos : Eric Deroo

Macron, roi thaumaturge

Mamoudou Gassama a été reçu à l’Elysée sous les ors de la République, naturalisé, promis à un avenir de sauveteur-pompier. Mais c’est Emmanuel Macron qui profite de la lumière fugace jeté sur le jeune malien, devenu français par la grande grâce présidentielle. L’opération de communication ressemble fort à la geste du touchée royal, supposé guérir toutes les plaies, toutes les infamies mais surtout panser la colère sociale et l’impopularité du monarque. Les projecteurs et les journalistes en plus. Et si la manœuvre vaut quelques points supplémentaires dans les sondages…
A quelques mois du passage de la loi asile et immigration, source de division au sein de la majorité, il fallait bien distinguer l’image du président de celle qui colle à la peau de son fidèle ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb. Et si naturaliser Mamoudou Gassama permet en même temps d’expulser les réfugiés occupants les quais du canal de la Villette en toute tranquillité, c’est le ticket gagnant.

Car souligner qu’un Mamadou Gassama « mérite » d’être naturalisé, d’avoir des papiers pour vivre dignement – comme l’a également repris Alexis Corbières, député de la France Insoumise –, engager une cérémonie en grande pompe pour le reconnaitre, c’est surtout enlever ce mérite là à tous les autres. C’est en miroir décréter que les réfugiés, dans leur majorité, méritent les terribles conditions d’accueil qui leur sont faites, les expulsions, les enfermements, la rue, le froid, les tentes et les couvertures arrachées, les violences policières, les mutilations, les morts. C’est décréter qu’ils ne méritent pas que leurs droits fondamentaux soient respectés, chose pour laquelle la France a été régulièrement épinglé par des ONGs internationales. C’est distinguer l’exception du bon migrant pour pouvoir disqualifier tous les autres.

Derrière le discours, un accroissement de la répression contre les réfugiés

C’est ce qui permet à Gérard Collomb d’assurer devant le Sénat, le lendemain de la réception de Mamoudou Gassama à l’Elysée, que les « migrants font du benchmarking » des Etats pour choisir leur territoire d’accueil. Après le « shopping de l’asile », le « benchmarking ». Avec Collomb, Emmanuel Macron peut marcher sur sa jambe droite. L’ancien maire PS de Lyon est tout en séduction vis-à-vis des fillonistes voire de l’électorat Front National.

Car en termes de répression aux frontières, la politique d’Emmanuel Macron est bien plus dure que celle d’un Nicolas Sarkozy, plus offensif cependant du point de vue du discours. L’accentuation des expulsions, la loi asile et immigration qui augmente les délais de rétention administrative, restreint les possibilités de demande de droit d’asile, instaure un délit de solidarité, les expulsions répétés à Calais ou à Paris sont là pour nous le rappeler. Comme la poursuite pénale de Cédric Herroux, ou tout récemment les 5 mois de prison dont a écopé la militante d’Amnesty International, Martine Landry, pour avoir secouru deux adolescents cherchant à rejoindre le nord de la France.

La naturalisation de Mamoudou Gassama ne doit pas faire oublier que ce sont des milliers de migrants qui bravent tous les jours les mers, le froid, la faim et les frontières, qui frôlent souvent la mort pour quitter un pays en proie à des guerres, à la misère, à la violence physique aux menaces pour leurs vies. A l’image de Moussa, persécuté pour son homosexualité dans son pays et menacé d’expulsion par les autorités. D’un jeune migrant retrouvé mort, électrocuté sur le toit d’un train à Menton. De Blessing, jeune femme de 20 ans, retrouvée noyée dans la Durance en tentant de passer la frontière des Alpes et d’échapper à la police, il y a quelques jours. De tous les autres auxquels l’Etat français ne porte aucun secours et laisse mourir.

Crédit photos : Tjeerd Royaards (@Royaards)




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