Débats

Ce que porte la dynamique actuelle du mouvement contre la loi travail

Le nouveau cauchemar qui commence à inquiéter la bourgeoisie : l’anticapitalisme (debout)

Publié le 28 avril 2016

Les néo-libéraux sont préoccupés. Le problème n’est pas tant que la perspective de la grève générale serait immédiatement à l’ordre du jour, mais il existe un faisceau de colères, qui vont, dans le cadre de cette troisième journée de grève contre la loi travail, de l’opposition à ladite loi qui devrait être examinée par les parlementaires à partir du 3 mai, jusqu’au ras-le-bol des intermittents menacés sur la question de leur régime d’assurance chômage, en passant par les agriculteurs écrasés par la pression des banques ou les artisans taxis face à Uber. Cette profusion de colères ressemble à s’y méprendre aux prolégomènes d’une étape pré-révolutionnaire.

Juan Chingo

Il suffirait d’une étincelle pour fusionner ces colères et permettre une construction consciente du rapport de force, c’est-à-dire de la préparation de la grève générale politique, de façon à ce que l’énorme activité des secteurs les plus avancés du mouvement actuel puisse entraîner et donner confiance aux masses qui n’osent pas encore entrer en mobilisation.

Est-ce ce à quoi nous allons assister au cours du mois de mai ? Personne ne le sait, bien entendu. Ce qui semble sûr, cependant, c’est qu’un certain nombre de modifications des coordonnées de la situation, sur le long terme, est en train de se jouer, en France. Si cette situation ne se cristallise pas, cette fois-ci, lorsque ce sera le cas, il est fort probable que mai 1968 ou décembre 1995 soient, par comparaison, une promenade de santé pour la bourgeoisie. La polarisation sociale et politique actuellement, en France, est infiniment plus intense par rapport aux deux épisodes de la lutte de classe évoqués ci-dessus.

Ce qui inquiète les néolibéraux français, c’est qu’après des années au cours desquels le TINA semblait prévaloir, ce fameux proverbe thatchérien selon lequel « il n’y a pas d’alternative au capitalisme » [« there is no alternative »], le mouvement actuel contre la loi travail, amplifié par le phénomène Nuit debout, commence à tarauder cette pensée unique, et ce plus encore alors que la crise économique, la perte de compétitivité et le déclin industriel français obligent les prétendants de droite à l’Élisée en 2017 à se réclamer de Thatcher.

L’acronyme TINA signifiait, pour les « tories » britanniques, que le marché, le système et la mondialisation capitaliste étaient des phénomènes nécessaires et bénéfiques et que tout régime n’y adhérant pas était immanquablement voué à l’échec. Le message en tant que tel est devenu hégémonique, voire consensuellement autoritaire, à la suite de la chute de l’URSS et la banqueroute de l’expérience du « socialisme réel » de matrice stalinienne.

Dans son papier intitulé « Nuit debout, cauchemar pour tous », l’éditorialiste de L’Opinion, ancien propriétaire de la revue ultra-patronale Challenges, décrit, absolument bouche bée, toute une série de revendications qui ont pu être égrainées Place de la République ces derniers temps, à l’instar de la « semaine des 25 heures » ou encore « l’abolition des loyers ». « Le maniement de notions aussi tragiquement symboliques que "l’expropriation des grandes fortunes et l’abolition de la propriété privée des moyens de production et d’échange" révèle l’existence d’un danger absolu », souligne Nicolas Beytout. Et l’éditorialiste de conclure, alarmé : «  le gouvernement a eu jusqu’ici une lecture politico-romantique de ce n’importe quoi. En plein état d’urgence, il a toléré plusieurs épisodes violents. Maintenant que des syndicalistes pensent à faire jonction avec ces militants d’un autre siècle, il serait temps d’y mettre fin avant que le doux rêve de quelques-uns ne tourne au cauchemar de tous ».

Ce que craint ce patron de presse étroitement lié au patronat, c’est que la situation d’absence de perspectives et d’espoir pour les classes exploitées et opprimées qui avait, jusqu’à présent, prévalu, puisse commencer à s’infléchir. Ce dont il a peur, c’est en effet qu’un autre monde, distinct de « la loi El Khomri et son monde », soit pensable et, par conséquent, possible. Il s’agirait non plus d’un capitalisme à visage humain, comme cela a pu être la perspective de l’aile la plus modérée du mouvement altermondialiste et du forum de Porto Alegre. C’est en ce sens qu’il y a un danger, selon Beytout, à parler d’expropriation, c’est-à-dire d’objectif, mais également des voies et manières pour l’atteindre, en l’occurrence la convergence avec les travailleurs et leurs méthodes, la grève générale.

Entre la moitié des années 1990 et la première décennie du siècle, la France, de même que l’Italie, ont été à l’avant-garde de la lutte des classes. Dans le cas hexagonal, la grève de novembre-décembre 1995 a changé le climat d’alors, favorable au néolibéralisme, donnant naissance à une pensée politique antilibérale ainsi qu’aux courants lui étant liés qui ont, par la suite, fait preuve de leur impuissance et de leur capitulation face aux guerres impérialistes et à l’austérité capitaliste, renforcée par la crise de 2007-2008.

Aujourd’hui, le mouvement de lutte de classe hexagonal a toujours du mal à dépasser les difficultés liées à la concrétisation et à la préparation de l’avant-garde ouvrière et étudiante à la grève générale. Néanmoins, les travailleurs et les jeunes ont su se montrer extrêmement audacieux, au niveau des idées, indiquant leurs particularités vis-à-vis de ce qui a pu être le mouvement des Indignés et même d’Occupy Wall Street. À la différence de ces deux exemples, ce qui est en train de naître, c’est un anticapitalisme partagé par une avant-garde large qui pourrait se transformer en un drapeau autour duquel se regrouper et lutter. Tout ceci est beaucoup plus dangereux, stratégiquement, pour la bourgeoisie, qu’une simple victoire revendicative, bien que le résultat de la lutte contre la loi travail pourrait accélérer ou retarder cette cristallisation politique. Plus ces idées vont mûrir, plus elles vont prendre pied chez les étudiants et les jeunes radicalisés qui contamineront à leur tour les salariés, et plus ce sera dangereux pour le pouvoir de la bourgeoisie. C’est pour cela que l’éditorialiste de L’Opinion appelle à en finir avec Nuit debout. C’est le spectre naissant de l’anticapitalisme qui l’inquiète.