Notre classe

État d’urgence dans l’entreprise

Le patronat français face à une « armée de travailleurs djihadistes » ?

Publié le 24 novembre 2015

Jean Roquelande

Depuis les attentats du 13 novembre, les médias ne cessent de faire état de supposés « signaux » de radicalisation chez les salarié-e-s en France. Chez Air France ou ses filières, à la RATP ou encore à la SNCF, des travailleurs seraient soupçonnés de radicalisation, voire fichés S par les services de renseignement généraux. Le patronat s’en inquiète ouvertement à l’instar du MEDEF qui encourage ses adhérents à dénoncer tout comportement de « radicaliste » aux forces de police. Le gouvernement prévoit même la mise en place d’un plan national contre la radicalisation sur les lieux de travail. Mais quelle radicalisation s’agit-il réellement de combattre ?

Le patronat préoccupé par la « radicalisation » des salariés

Dans les articles de presse, les reportages radio et les journaux télévisés, il y a un véritable florilège de reportages signalant la préoccupation grandissante du patronat et du gouvernement face aux phénomènes de « radicalisation » parmi les salariés de France. Les forces de l’ordre profitent alors de l’état d’urgence déclaré par François Hollande dans le sillage des attentats pour faire des perquisitions sur les lieux de travail à la recherche de « signaux de radicalisation ». Les gendarmes en ont ainsi effectué une mercredi 18 novembre chez Air France Cargo sans pour autant faire de « découverte d’élément notable ».

Les perquisitions se poursuivent néanmoins dans d’autres entreprises. 70 militaires ont forcé jeudi 19 novembre les casiers des salariés de Servair, une filiale d’Air France, à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle. 2 010 casiers ont ainsi été fouillés : des Corans, des tapis de prière et des bouteilles de champagne, prétendument volées, auraient été saisis par les enquêteurs. Des éléments de « prosélytisme avancé et des signaux de faible radicalisation » selon les autorités préfectorales. Les militaires auraient découvert par ailleurs que plusieurs employés d’Air France font l’objet d’une fiche dite « S », c’est-à-dire qui sont suspectés de « radicalisation ».

Air France ne serait pas la seule entreprise concernée par des phénomènes de radicalisation. Selon d’autres reportages, près de 10 000 personnes en France font l’objet de fiches S et c’est la RATP qui serait l’entreprise employant le plus d’entre elles. L’un des kamikazes du 13 novembre, Sammy Amimour, y a même travaillé pendant 15 mois en tant que conducteur de bus. Selon Christophe Salmon, syndicaliste CFDT, les problèmes liés à la religion se seraient multipliés depuis plusieurs années, surtout parmi les conducteurs de bus. Le président de la SNCF a également évoqué la crainte de voir une radicalisation islamiste se développer parmi ses agents. À les en croire, la France ferait face à une véritable armée de djihadistes dans quelques-unes de ses plus importantes entreprises.

Une réponse bien commode : état de vigilance et licenciements

Comme en témoigne la presse libérale et patronale, le patronat, profitant du climat actuel, entreprend depuis plusieurs jours toute une réflexion sur la traduction de l’état d’urgence sur les lieux de travail. Traduction qui devrait se faire à son profit et avec l’aide du gouvernement sur le plan législatif.

Se servant du climat de soupçon qui règne en France, le patronat souhaite avoir accès aux fiches S afin de faire face à la prétendue montée de la radicalisation. Selon Sophie de Menthon, membre du MEDEF et du Conseil économique, social et environnemental, les services de renseignement devraient transmettre aux employeurs les fiches S concernant leurs employés. Selon les défenseurs de cette position, autoriser l’accès des patrons à ce genre d’information leur permettrait de mieux prévenir les agissements des personnes soupçonnées en établissant des « dispositifs de surveillance adaptés » et de mieux coopérer avec les autorités policières. C’est en dernière instance un « état de vigilance » permanant que le patronat souhaite faire régner sur les lieux de travail, des suspicions incessantes entre collègues et surtout contre les salariés musulmans ou assimilés.

Cela reste largement insuffisant à leurs yeux. Être soupçonné de « radicalisation » ne constitue pas un motif valable de licenciement dans le cadre légal actuel. C’est précisément cela qu’ils espèrent changer. Xavier Bertrand, candidat aux régionales des Républicains en Nord Picardie et ancien ministre du Travail, estime qu’il n’est pas normal qu’une entreprise ne puisse pas licencier un salarié ainsi suspecté sans aucune procédure supplémentaire.

Le gouvernement travaille par ailleurs dans le même sens. Le Premier ministre Manuel Valls a invité les syndicats à collaborer sur la mise en œuvre de l’état d’urgence sur les lieux de travail. La ministre du Travail, Myriam El Khomri, a même annoncé la mise en place d’un comité « de détection de la radicalisation dans les entreprises ». Et cela sur fond d’appels à une refonte du droit du travail.

Les patrons et le gouvernement tentent ainsi de se servir de la peur et de l’émotion suscitées par les attentats afin d’affaiblir davantage les droits des salariés. Leur définition de la « radicalisation » recouvre tout, de l’islamisme radical à l’extrême droite en passant par le hooliganisme, y compris une activité syndicale combative ou un engagement politique à la gauche de la gauche. Loin de combattre les soi-disant apprentis djihadistes, leur plan d’action visera en grande partie les salariés combatifs qui représentent à leurs yeux une menace pour l’entreprise et l’ordre capitaliste dominant.