Débats

En réponse à une tribune co-signée par Olivier Besancenot dans le Monde

Le prix de la démocratie

Publié le 2 juin 2016

« La répression est une action continuellement exercée par la classe des exploiteurs contre ceux qu’elle exploite. Elle peut, comme chez Simca, prendre la forme de la violence organisée, engager des nervis armés ; elle peut se réduire à la menace permanente de licenciement, aux brimades, à l’isolement systématique, dans l’entreprise, du militant syndiqué ; elle est toujours là, présente, inévitable, parce que seule la violence – qu’elle se déchaîne ou simplement qu’elle se montre – peut soutenir et prolonger cette violence fondamentale qu’est l’exploitation. En ce sens tout – et d’abord l’embauche et la prétendue liberté du travail – est violence et peut se transformer en répression. La répression sanglante et armée, le maintien du désordre existant par le ramassis en uniforme qu’on appelle les forces de l’ordre, n’est qu’un cas particulier de l’action répressive qui s’exerce en permanence contre les travailleurs dans la société où nous vivons. […]
Nous dénonçons cette répression, non pour améliorer le régime, mais pour faire voir à tous, à cette occasion, l’ignoble nudité qu’il essaie de masquer.[Nous soulignons…] notre but profond, par-delà nos objectifs immédiats – le secours apporté à nos camarades – doit être le renversement de la classe dominante : avec sa destruction et avec elle seule prendra fin la répression. […] Nous ne condamnons pas la classe dirigeante et son appareil d’Etat pour des crimes qui auraient pu ne pas être commis mais, tout au contraire, pour des crimes qu’ils ne pouvaient pas ne pas commettre et qui montrent clairement que notre combat est politique. »
J.-P. Sartre, « Il n’y a pas de bon gaullisme »[1], 1968

Dans une tribune du Monde publiée le 30 mai, intitulée « Pourquoi, dès que la victime est policier, y a-t-il deux poids deux mesures ? », Noël Mamère, Annick Coupé, Jean-Baptiste Eyraud et Olivier Besancenot, font le constat juste que le pouvoir politico-policier piloté par le gouvernement, dans un climat des plus autoritaires, bafoue de plus en plus « l’indépendance de la justice », la met sous surveillance, et exerce toutes sortes de pression sur la magistrature, la première étant le matraquage idéologique dans les grands médias prémâchant les sentences à coups redoublés d’assimilation entre jeunes, manifestants et « casseurs », « voyous » et « terroristes », doublé d’une mise en cause de plus en plus systématique et directe par Valls, Cazeneuve et consorts, des verdicts qui ne vont pas dans leur sens. C’est, effectivement, ainsi qu’on transforme méthodiquement la justice en « fabrique à coupables ». Ou, comme la tribune signée le 27 mai dans Libération par une centaine d’intellectuels intitulée « Renverser l’accusation », le formulait, en une machine à produire des petites affaires Coupat en série, machine orwellienne où police et justices politiques se voient peu à peu confier les pleins pouvoirs.

La prédominance du politico-policier sur la "justice" : un classique de l’autoritarisme

Ce débordement par en haut du politico-policier, de l’exécutif sur le judiciaire, les multiples voies de l’ingérence du pouvoir dans les procédures judiciaires, attaquent effectivement la « séparation des pouvoirs » telle qu’elle fonctionne dans les démocraties bourgeoises, et telle qu’elle avait été théorisée à l’époque des Lumières contre l’arbitraire des rois. Mais de même que nous savons depuis près de deux siècles que cette « séparation des pouvoirs » et les droits du « citoyen » sur le papier ne font pas les droits réels et au quotidien du prolétaire, de la femme, du noir, du juif, du musulman, de l’homosexuel, du trans, du jeune des quartiers populaires, etc., ces attaques restent un symptôme classique des tournants autoritaires et bonapartistes que les régimes démocratiques-bourgeois peuvent effectuer en période de crise pour compenser l’instabilité sociale et politique profonde engendrée par une anomie et une colère populaire croissantes. De tels tournants sont d’autant plus classiques qu’ils ne tombent, naturellement, pas du ciel : ils actualisent des dispositions structurelles à l’autoritarisme présentes dans n’importe quel Etat capitaliste, et qui sont particulièrement bien ancrées dans la Ve République, dont l’état d’urgence devenu état d’exception permanent est l’expression la plus systématisée. Dans ce contexte, l’affaiblissement de « l’indépendance de la justice » pointé par la tribune, n’est que le prolongement et le complément nécessaires des attaques innombrables et d’intensité croissante contre les libertés démocratiques que nous connaissons depuis ces dernières années.

Que défendons-nous, et en quel sens, quand nous défendons les droits démocratiques et condamnons la répression ?

Bien sûr la défense des libertés démocratiques doit passer par toutes les batailles juridiques utiles. Comme le rappelait Sartre dans le texte cité en début d’article (texte issu d’une intervention au Comité de Lutte contre la Répression né dans la foulée du printemps 68), il faut utiliser toutes les contradictions du droit existant pour faire jouer les lois conquises historiquement par les luttes sociales contre l’exploitation et les oppressions, contre les lois qui ont gravé dans le marbre en parachevé ces dernières tout au long de l’histoire des sociétés de classes. Et tous les magistrats, les avocats qui défendent les victimes de cette société et de la répression, qui combattent la criminalisation de leurs luttes et militent contre le règne de l’arbitraire, sont la cheville ouvrière de cette dimension de la résistance, particulièrement importante en ce moment.

Mais eux-mêmes savent bien que le droit n’est pas le même pour tou-te-s dans cette société, et c’est pourquoi Sartre tenait à clarifier en quel sens nous avons à lutter contre la répression et « défendre » certaines lois et droits existants qui comme le droit de grève, les volets progressistes du … code du travail, ont été imposés par l’action de la classe ouvrière. Ces lois en question, qui forment une petite partie du droit bourgeois, effectivement « ne sont pas mauvaises mais elles ne pourraient prendre leur valeur que si le socialisme les transformait en leur donnant un contenu concret. En nous réclamant d’elles, en condamnant à travers elles les pratiques répressives, ce ne sont pas elles – du moins sous leur forme actuelle – que nous voulons défendre, c’est la bourgeoisie que nous voulons contraindre à s’embrouiller dans ses propres contradictions. [nous soulignons…] Il convient donc que nous aidions toutes les victimes de l’ordre régnant qui portent plainte. Ces procès ébranlent les institutions. De la même manière, si nous réclamons l’abrogation du décret du 12 juin [1968, décret présidentiel de dissolution de 11 organisations, la plupart d’extrême-gauche, dont la JCR et l’OCI], ce n’est pas par respect d’un système juridique qui se fonde sur l’exploitation et la garantit ; ce n’est pas non plus pour voler au secours de jeunes gens courageux qui pourraient fort bien, s’ils le voulaient, se regrouper, clandestinement ou non, sans notre aide ; c’est pour montrer que le peu de liberté concédé malgré tout aux citoyens… est devenu excessif et presque insupportable pour les sociétés néo-capitalistes où nous vivons. » (p. 229-230)

La démocratie a un prix : mais quelle démocratie ?

Or la tribune du Monde conclut, elle, sur ceci : « Une justice indépendante est garante de la démocratie. En s’ingérant dans une enquête en cours, le pouvoir exécutif met en cause les fondements mêmes de notre Etat de droit. La démocratie a un prix : l’indépendance de la justice et des juges », après avoir dit plus haut que le « climat créé par le pouvoir » que nous subissons aujourd’hui «  ne peut déboucher que sur des farces honteuses, préjudiciables au bon fonctionnement des rapports entre police et justice, pour ne rien dire des rapports entre police et citoyens. »

Etat de droit ? Démocratie ? « Bon fonctionnement » des rapports entre justice et police, entre police et citoyens ? Voilà, donc ce qu’il faudrait préserver, ou plutôt déjà commencer à rétablir : le fonctionnement « normal » de la démocratie bourgeoise en période de paix sociale.

Non, l’Etat et le droit de la République ne sont pas « notre Etat de droit » et encore moins « la » démocratie pour laquelle nous nous battons. Les crimes policiers, l’encasernement raciste et néocolonial des banlieues, des codes juridiques révélant leur caractère de classe dans tous les domaines, etc., n’ont pas attendu l’état d’urgence pour jalonner toute l’histoire de la république-démocratique-bourgeoise à la française. La démocratie bourgeoise n’est historiquement qu’un type de régime parmi d’autres parfaitement adéquat au pouvoir du capital, mais que celui-ci est prêt sans souci à troquer pour un autre dans toute situation historique où cela favorise ses intérêts. Qu’un tournant autoritaire-sécuritaire exprime l’élévation d’un niveau de confrontation et d’agression des travailleurs, des classes populaires, de la jeunesse et l’enracinement d’une « stratégie de la tension » contre toute forme de contestation, est une chose. Mais se battre pour les libertés démocratiques ne se fera sûrement pas de façon fructueuse en défendant une… démocratie-bourgeoise-non-sécuritaire, dont les durs temps d’aujourd’hui devraient nous rendre nostalgiques – en défendant Montesquieu contre Marx.

Répétons-le : leur démocratie n’a jamais été la nôtre. Que les réformistes de toutes sortes entretiennent le doute, c’est logique, et en tout point conforme à leur stratégie. En revanche qu’Olivier Besancenot, et par là le NPA, soit associé à ce positionnement (que l’on retrouve dans une autre tribune «  Les amalgames d’un premier ministre en position de faiblesse », qu’il a cosigné avec une vingtaine d’autres officiels à la gauche du PS), ne peut qu’interroger. A l’heure du retour de la classe ouvrièredu retour de la peur des trotskystes ? (!) - c’est bien la classe ouvrière elle-même qui doit être la « combattante d’avant-garde de la démocratie », ainsi que le rappelait Lénine dans Que faire ?, et au sens où Trotsky affirmait, dans son « Programme d’action » pour la France de 1934 qu’« une dé­mocratie plus large faciliterait la lutte pour le pouvoir ouvrier  ». C’est avec la classe ouvrière en vertu même de sa force, et l’ensemble des secteurs combatifs en lutte, que nous pourrons imposer la traque, la dénonciation, et la condamnation des violences et crimes policiers subis par tou-te-s, et de toutes les nouvelles infamies de masse qu’elles préfigurent, et que les batailles immédiates que nous menons sur ce terrain prendront leur juste signification. C’est avec les méthodes de la lutte des classes, moyennant toute une série de mesures démocratiques radicales – comme le formulait Trotsky dans ce même texte de 1934, en s’inspirant de la bourgeoisie révolutionnaire de la Convention plutôt que de la IIIème République – que nous avancerons en particulier sur la voie d’une véritable justice, avec à l’esprit la Commune de Paris pour laquelle «  comme le reste des fonctionnaires publics, magistrats et juges devaient être élus, responsables et révocables » rappelait Marx en 1871, sans parler de l’abolition de l’armée permanente et de la police, ces « instruments du pouvoir matériel » des gouvernements bourgeois. Abolition qui nous semble la seule voie pour rétablir ces « bons rapports » entre « police et citoyens » que la tribune semble regretter.

Laisser ouverte une porte à l’illusion selon laquelle leur démocratie pourrait être la nôtre, et donc qu’il faudrait rétablir « les fondements » de leur démocratie dans notre intérêt, est une voie bien dangereuse pour le combat contre le capitalisme, et la conquête de la véritable démocratie. Conquête dont le prix, aussi élevé soit-il, ne sera jamais aussi grand que celui déjà payé et surpayé des siècles de sauvagerie plus ou moins policée qui nous servent d’histoire. Ce que Marx avait fort bien résumé dès 1871 : « La civilisation et la justice de l’ordre bourgeois se montrent sous leur jour sinistre chaque fois que les esclaves de cet ordre se lèvent contre leurs maîtres. Alors, cette civilisation et cette justice se démasquent comme la sauvagerie sans masque et la vengeance sans loi. Chaque nouvelle crise dans la lutte de classe entre l’appropriateur et le producteur fait ressortir ce fait avec plus d’éclat. Les atrocités des bourgeois en juin 1848 elles-mêmes disparaissent devant l’indicible infamie de 1871. » (Karl Marx, La guerre civile en France).

[1] « Il n’y a pas de bon gaullisme », Le Nouvel observateur, 4-10 Novembre 1968, repris dans Situations VIII « Autour de 68 », Paris, Gallimard, 1972 (p. 227-228 pour la citation).

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