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Politique

Malgré les cris d'alarme des ultra-libéraux

Le programme de Jean-Luc Mélenchon, moins radical que Mitterrand en 1981 ?

Depuis le début de sa campagne, Mélenchon assume et revendique la référence à l’élection de Mitterrand en 1981. Pour certains commentateurs, friands de propagande « anticommuniste », il serait même plus radical. Mais qu’en est-il vraiment ?

Non, l’Avenir en Commun n’est pas plus radical que le Programme Commun de 1972

Disons-le d’emblée, le programme de réforme présenté par Mélenchon lors de ces élections présidentielles n’est pas plus ambitieux que celui affiché par Mitterrand lors des présidentielles de 1981. Au contraire. Sur le plan des salaires et des conditions de travail, Mélenchon ne propose que de revenir à ce que proposait Mitterrand à l’époque : 35 heures réelles de temps de travail (en taxant les heures supplémentaires et avec un hypothétique projet de diminuer à 32 heures), la retraite à 60 ans, et une augmentation similaire du SMIC. Mais ce qui était un progrès en 1981 ne l’est vraiment plus aujourd’hui. Et ce pour une raison simple : depuis, la production de richesse annuelle a largement augmenté. En 1981, le PIB était autour de 1.200 milliards (en euros constants, sans tenir compte de l’inflation) pour près de deux fois plus aujourd’hui : 2.000 milliards. Une progression bien supérieure à la croissance de la population et qui fait que le niveau de richesse par habitant est largement supérieure aujourd’hui.

De plus, les mesures avancées par François Mitterrand présentaient un caractère particulièrement radical à l’époque. « Nationalisations », « autogestion », si l’application réelle de ces mots d’ordre a été bien plus que décevante (nous y reviendrons plus loin), elles n’en constituaient pas moins à l’époque, dans l’imaginaire collectif, une incursion dans la propriété privée des capitalistes jamais vue jusqu’alors pour des millions d’électeurs. De tout cela, Mélenchon ne parle pas. Au contraire, interrogé sur le système politique de Chavez, celui-ci a tenu à se délimiter clairement des « nationalisations » réalisées, mais surtout des quelques « expropriations » mises en œuvre au Vénézuéla. Dont acte.

Des conditions économiques et sociales bien différentes

De plus, les conditions économiques et sociales au cours desquelles Mitterrand est arrivé au pouvoir étaient fort différentes. D’abord, la crise économique mondiale actuelle est incomparable avec les quelques soubresauts du capitalisme en ce début des années 1980. Aujourd’hui, le grand patronat français souhaite accélérer radicalement les attaques contre le droit du travail. Le « modèle social » à la française ne l’empêche certes pas de générer des bénéfices monstrueux mais il n’en reste pas moins un obstacle pour retrouver un niveau de compétitivité équivalent à ses concurrents, en Allemagne ou aux Etats-Unis par exemple.

Mais surtout, si le patronat français a, à l’époque, lâché quelques « concessions » - très relatives et largement compensées par la suite - c’est bien parce qu’il était forcé par la poussée du mouvement social de l’époque. Rappelons par exemple que le PCF – certes stalinien plutôt que « communiste » – , représentait jusqu’alors l’un des premiers partis, réalisant plus de 20% lors des élections présidentielles. En 1981, 13 ans après la grève générale de trois semaines de Mai 68, le grand patronat français craignait la radicalité qui continuait d’agiter le mouvement des masses. Pour eux, Mitterrand n’a été en ce sens qu’un moindre mal, car il a permis de canaliser la radicalité de l’époque dans un programme somme toute modéré. Rappelons par exemple que l’augmentation du SMIC concédée en mai 68 avait été de 25%, bien supérieure aux 10% de Mitterrand. Mais surtout, ces concessions ont été largement rattrapées par la suite et ont succédé très vite au tournant de la rigueur.

Un bilan des années Mitterrand loin d’être rose

Et c’est sûrement sur ce point-là que le bât blesse le plus. Car derrière le programme « radical », et les quelques acquis partiels concédés en début de mandat, n’a pas tardé à être mise en œuvre par Mitterrand la politique d’austérité et d’attaques contre les travailleurs. D’abord, le président socialiste a commencé par abroger l’échelle mobile des salaires. Une manière radicale de remettre en cause tous les acquis partiels, car le taux d’inflation élevé a eu vite fait de rattraper la hausse du salaire limitée et les changements de conditions de travail. On pourrait même dire que ceux-ci ont fait office d’écran de fumée pour mieux briser cet acquis historique du mouvement ouvrier obtenu au terme de luttes très dures. Or, l’inflation est une arme de choix pour le grand patronat pour moduler au choix, et en toute opacité, les revenus des salariés. A quoi sert une augmentation de salaire si les prix augmentent de la même manière, voire davantage ? A rien. Tous les travailleurs connaissent bien ça aujourd’hui.

Mais l’exemple phare reste sûrement celui des nationalisations. Limitées à quelques entreprises, en échange d’une compensation très généreuse, le tournant de la rigueur en 1934 a dégradé encore davantage les conditions de travail des employés de ces entreprises nationalisées. Le prétexte de l’État a même permis de faire passer des attaques qui ne seraient peut-être passées si elles avaient été à l’initiative du grand patronat. Une fois re-privatisées, ces entreprises sont devenues une mine d’or pour le patronat. Sur le long terme, les grands patrons ont bénéficié de cette politique qui a permis de renflouer quelques grandes entreprises aux frais de l’État tout en tirant l’ensemble des conditions de travail vers le bas.

Une référence… jusqu’au « tournant de la rigueur » ?

Et ce ne sont là que quelques exemples. Au final, quand on y regarde de plus près, le bilan des deux mandats de Mitterrand est très loin d’être ce qu’il reste aujourd’hui dans l’imaginaire collectif. L’arrivée du PS au pouvoir a été, au contraire, le meilleur support pour temporiser durablement les mouvements de masses et ouvrir la voie à des décennies de plans d’austérité et d’attaques contre les travailleurs. 36 ans après, avec une logique très similaire, dans un contexte largement plus défavorable, et avec un programme moins ambitieux : pourquoi en serait-il différent lors de ces élections présidentielles de 2017 ?

Une question d’autant plus légitime que Mélenchon ne se contente pas de revendiquer les quelques acquis partiels de début de mandat de Mitterrand mais a déclaré récemment « qu’on ne peut […] balay[er] d’un revers de main les réformes faites en 1981 sous prétexte qu’il y a eu ensuite le tournant de la rigueur ». Est-ce à dire que Mélenchon ne met pas de côté l’hypothèse « d’un tournant de la rigueur » avant même d’être en position gouverner, ce tournant qu’avait imposé à Mitterrand au terme d’une offensive du patronat français ? Alors, non, le programme et le discours de Mélenchon ne sont pas plus radicaux que Mitterrand en 1981. Et même s’ils l’étaient, on aurait envie de dire qu’on connaît déjà la ficelle.




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