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Culture et Sport

Propagande capitaliste et patriarcale...

Le retour de Mary Poppins : quand Disney réécrit (encore) l’histoire

J’ai tellement entendu parler de ce film depuis que je suis petite, ce film que ma sœur aimait tellement, une histoire féministe et anticapitaliste, rare (c’est un euphémisme) pour un film Disney, sorti dans les années 60. Il avait été réalisé sous le regard de l’auteure originale de l’histoire de Mary Poppins : Pamela Lyndon Travers. Sa nouvelle version n’en a pas gardé grand-chose…

Femme artiste écrivaine, Pamela L. Travers avait réussi à écrire son histoire, inspirée de sa propre vie, à travers le personnage de Mary Poppins, auquel beaucoup de filles et de femmes se sont identifiées. Femme indépendante financièrement, ayant fini sa vie avec une autre femme, ne vivant d’aucune autre ressource que son art, ses livres, elle dût concéder ses convictions à Disney de son vivant. Disney les instrumentalisera deux nouvelles fois post-mortem avec Dans l’ombre de Mary (2013) et Le retour de Mary Poppins (2018). Tout à fait consciente de la réalité d’Hollywood, Travers avait pourtant écrit dans son testament qu’elle refusait toute autre adaptation de ses œuvres.

Pamela Lyndon Travers publie à partir de 1934 la série de romans Mary Poppins qui fut un succès mondial, dont les studios Disney ont très vite voulu s’emparer. Elle refuse pendant des années toute possibilité d’adaptation cinématographique de son histoire par Disney, mais après 20 ans de harcèlement elle finit par céder sous la pression et en raison de difficultés financières. N’ayant pas confiance dans ce monstre de l’industrie du cinéma, à juste titre, elle pose plusieurs conditions pour que ses personnages et leurs aventures soit respectés. Mais tous ses efforts ne suffiront pas, peu de ses conditions seront respectées et le film sortira finalement sans son consentement. Malgré cela, Mary Poppins reste un film bien loin des codes habituels de Disney, notamment de l’époque : il met en scène une famille dont la mère, suffragette, milite pour le droit de vote des femmes, et dont le père se fait humilier par ses supérieurs et licencier de la banque dans laquelle il travaille. Quant au rôle de Mary Poppins il permet de retrouver l’amour entre les membres de cette famille… en rompant avec l’oppression capitaliste.

A l’inverse, la suite du film Le retour de Mary Poppins sorti pour les fêtes de fins d’années rétablit une vision de la société selon Disney, qui symbolise et alimente une propagande capitaliste et patriarcale.

Pamela L. Travers avait raison de se méfier…

Plusieurs symboles nous permettaient de voir dans le premier film une critique sociale et politique, anéantie, dans Le retour de Mary Poppins (2018).
Dans cette nouvelle version, Mary Poppins est de retour chez la famille Banks, cette fois les enfants ont grandi. Le petit garçon qu’elle gardait à l’époque est père de trois enfants et banquier, étonnant étant donné que le licenciement de son père, dans la première version, avait permis de faire resurgir la joie dans le foyer. C’est à la petite fille à qui revient le rôle de la militante, ici caricaturée.

Dans les deux histoires, les « deux pence » sont tout un symbole. Ils sont au tournant de chaque histoire. L’argent au cœur de la vie, au cœur des angoisses familiales, au cœur des relations humaines. Mais que nous montrent ces films sur la valeur de l’argent ? Que nous montrent ces films sur la société capitaliste ? Le capitalisme nous opprime-t-il ou nous sauve-t-il ?

Dans le Mary Poppins des années 60, M. Banks emmène ses enfants à la banque. Le petit garçon tient deux pence, il rencontre le directeur de la banque qui va essayer de le convaincre en chanson des bienfaits de les investir. Comme les enfants refusent et crient, il tente de lui arracher des mains, sans succès. Le petit garçon préfère suivre les conseils de Mary Poppins. Elle lui chantait l’histoire d’une femme à la rue qui demandait aux passants :

« Pensez aux petits oiseaux, soyez gentils

Ça vous fera des rêves plus doux

Car leurs petits ont faim et vide est leur nid

Ce n’est rien, rien deux pence pour vous. »

En 2018, une tout autre histoire est racontée ! Cette fin est oubliée et remplacée ! Cette fois « le méchant banquier » de l’époque est de retour en « gentil banquier » pour sauver la famille qui va perdre sa maison hypothéquée par cette même banque. Alors que les deux pence étaient revenus à la vieille femme aux oiseaux, le banquier annonce dans ce nouvel opus que les deux pence auraient été investis à la banque et qu’ils ont fructifié ! Comment est-ce possible alors que le refus des enfants de donner les deux pence avait pourtant mené à une magnifique scène de krach boursier. Le choix des enfants des années 60 s’est envolé, cette fin détruit la fin du premier Mary Poppins pour pouvoir réécrire l’histoire… Maintenant la famille est riche, sauvée par son bourreau, sauvée par le capital.

Mais il n’y a pas qu’une volonté de rétablir l’ordre capitaliste dans ce conte de Noël édulcoré, c’est aussi l’ordre patriarcal qui réapparaît. En effaçant toute lutte féministe de l’histoire. L’héritage de madame Banks, militante féministe n’a apparemment pas traversé les générations. Sa fille maintenant adulte est aussi militante… féministe ? Non ! Au Parti travailliste de Londres. Cette illusion de lutte sociale est superficielle dans le scénario. Elle est dépeinte à travers le personnage d’une femme toujours avec un sourire un peu bête, naïve, courtisée par un homme qui lui offrira un ballon rose pour s’envoler avec elle, lui, un ballon bleu à la main. On n’aurait pas mieux fait comme fin de conte de fée sexiste et hétéro-normée.

« Les vainqueurs l’écrivent, les vaincu.e.s racontent l’histoire » - Booba

Walt Disney n’a pas seulement outrepassé, à plusieurs reprises, le consentement de l’auteure originale de Mary Poppins. Par un génie cynique, les studios Walt Disney ont sorti en 2013 Dans l’ombre de Mary, un biopic racontant les années de négociations entre Walt Disney et Pamela Lyndon Travers pour les droits d’adaptation de Mary Poppins. Retraçant une partie de l’histoire, faisant passer l’écrivaine de Mary Poppins pour capricieuse, difficile, et Walt Disney comme un homme ayant fait des concessions jusqu’à ce qu’ils/elles se mettent d’accord… un accord qui n’a jamais existé ! Alors qu’elle pleurait et criait à l’avant-première, voilà l’histoire réécrite par les dominants, l’histoire réécrite par les vainqueurs.

La culture est un moyen de faire passer les idéologies, c’est à nous d’écrire et réécrire l’Histoire. Les individus partent mais les systèmes restent.

A ma sœur, aux filles et aux femmes qui ont aimées Mary Poppins et à son héritage féministe et anticapitaliste.

Anissa Mira




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