Débats

[DEBAT]

Le retour du mouvement ouvrier

Publié le 31 mai 2016

Sur les deux mois et demi que compte actuellement la mobilisation contre la loi travail, d’abord avec la mise en mouvement de la jeunesse universitaire et lycéenne, les dernières semaines ont été, quant à elles, marquées par un fort retour du mouvement ouvrier avec des grèves et des piquets.

Juan Chingo

Les raffineurs, accompagnés au départ des routiers, en ont constitué l’avant-garde, suivis des travailleurs des centrales nucléaires. Le 26 mai a eu lieu une journée de grève dans divers secteurs du privé : chez le fabricant de sous-marin DCNS, à Amazon, dans le groupe PSA avec, en tête, l’usine de Mulhouse, parmi d’autres entreprises. La grève n’est pas générale, mais elle est forte et en extension. Sa force vient du fait qu’elle touche des secteurs stratégiques comme les ports, la filière énergétique, etc. Auxquels s’ajoute cette semaine le secteur des transports : depuis mardi, il y a une grève illimitée à la SNCF, appelée par la CGT et les principaux syndicats du rail ; ce jeudi même, s’ajoutera la grève à la RATP et à partir de samedi une grève de six jours des pilotes d’Air France ; depuis lundi également, le blocage du principal incinérateur des déchets de la région parisienne, le plus grand d’Europe, situé à Ivry. Ce sont aussi les dockers de toute la France qui vont entrer en grève.

Depuis la défaite de la lutte contre la réforme des retraites en 2010, les syndicalistes et la classe ouvrière, bien qu’ils aient connu une multitude de conflits partiels démontrant l’existence d’une réelle colère ouvrière, n’étaient pas parvenu à faire advenir une lutte de masse. La loi travail a été la goutte de trop qui a cristallisé les différents mécontentements accumulés contre un gouvernement anti-ouvrier et répressif. Cette lutte est la première lutte significative contre un gouvernement qui a usurpé le nom de la « gauche ». Rien que pour cela, cette lutte est d’ors et déjà historique : elle signale la rupture (et sur la gauche) du « peuple de gauche » avec Hollande et possiblement avec le Parti Socialiste. Il est possible que ce parti connaisse le même sort que le PASOK en Grèce, en dépit du fait que la crise économique et sociale en France ne soit pas à la même échelle que celle qui a touché ce pays situé à la périphérie de l’Europe.

Une bataille de classe, au-delà du résultat de cette mobilisation de masse, ouvre la possibilité d’un nouveau cycle de lutte de classe en France, voire en Europe, où les travailleurs du rail belges mettent à mal le gouvernement qui cherche à appliquer une réforme à la française et raboter le droit du travail. C’est l’affrontement le plus important et le plus long des travailleurs à ce jour connu en France, cinquième puissance impérialiste mondial, pays central du point de vue de l’économie capitaliste, contre les effets de la crise mondiale qui s’est ouverte en 2007-2008.

Un cri contre la précarité des conditions de travail, et contre le travail lui-même


Au-delà de la mobilisation concrète contre la loi travail, s’expriment les prémisses d’une insubordination profonde, à la mesure de l’explosion de colère contre le despotisme d’entreprise du vieux capitalisme familial français durant Mai 68 et la vague d’occupation d’usines. La réponse patronale à cette rébellion ouvrière, qui s’est située au cœur du processus de production, a été depuis les années 1980, une politique de management axée sur l’individualisation systématique des salariés. Cette politique a entrainé une brusque détérioration des conditions de travail et du travail lui-même de nombreux travailleurs. Comme l’a dit Danièle Linhart, sociologue du travail : « Elle se caractérise par une intensification du travail, la fixation d’objectifs individuels de plus en plus élevés et difficiles à atteindre, l’obligation de s’en remettre à des procédures, des protocoles, des « bonnes pratiques » (décidés par des experts de grands cabinets internationaux, éloignés de la réalité du travail concret des salariés concernés), et une disqualification de l’expérience et des savoirs découlant de la politique de changement perpétuel. ».

C’est de cette souffrance au travail que se nourrit la combattivité et la détermination des grévistes qui, durant ces mois, tentent de s’opposer à la loi travail. Dans des périodes de « paix sociale », habituellement cela se traduit par la consommation croissante de substances illicites, d’alcool et de tranquillisants. Et de manière plus tragique, par l’accroissement de vague de suicides qui ont secoué, à plusieurs reprises ces dernières années, les grandes entreprises françaises. Aujourd’hui, la rébellion des travailleurs prend des formes toujours plus conscientes d’opposition à cette conception « managériale » du travail imposée au zénith du néolibéralisme en France et dans le monde.

Une fin ouverte


La fragilité et l’impopularité du gouvernement Hollande et Valls (son premier ministre), qui a atteint des niveaux inédits pour un président sous le régime de la Vème république, joue en faveur des grévistes. Le plus surprenant est qu’en dépit des dommages et des dérangements générés par les grèves, de la tentative permanente du gouvernement, du MEDEF et des médias de discréditer les grévistes, accusés de prendre les français en otage, traités tour à tour de « terroristes » ou de « voyous » en lien avec les accusations reçues par le principal dirigeant de la CGT, « l’opinion publique » continue d’être opposée à la loi travail. Cet appui est particulièrement fort au sein de l’électorat de gauche.

Une limite de la grève est que cette sympathie passive envers elle ne se transforme pas en un saut vers la généralisation de cet outil à l’ensemble des secteurs salariés. Cette limite est en partie liée à la politique de la direction de la CGT, qui s’est vu devenir la principale opposition politique à Hollande, sans pour autant porter un programme qui, en plus de réclamer le retrait de la loi travail, propose une lutte contre les conditions de travail, la précarisation et le chômage, qui permette de décupler les énergies et la combattivité des secteurs les plus précaires du prolétariat ou les plus paupérisés, comme celui de la jeunesse des banlieues.

La direction de la CGT refuse d’appeler à une lutte de ce type par peur de son caractère révolutionnaire, mais aussi parce que le rôle des structures syndicales est, en dernière instance, de maintenir le mouvement social sous contrôle. Son pari, en tant que direction réformiste d’une partie du mouvement ouvrier, consiste à exploiter la fragilité conjoncturelle du gouvernement, aidée par le calendrier qui prévoit le déroulement de l’Euro de foot, pour forcer la main à Hollande. Bien que nous ne puissions pas rejeter l’hypothèse que cette pression sur le gouvernement devienne insupportable, les conséquences politiques d’un éventuel recul gouvernemental, le fait que ce recul ouvrirait un précédent par rapport au programme de contre-révolution sociale qui se prépare, en particulier en cas d’alternance à droite en 2017, ajoutée à la pression du patronat, le pousse à ne rien céder. Ni Hollande, ni Valls n’ont aucun intérêt à faire cette concession, d’autant plus qu’ils sont déjà « grillés » politiquement auprès de l’électorat de gauche.

Le pari de la CGT, en conséquence, pourrait être insuffisant. Voilà pourquoi les travailleurs et la jeunesse ne devraient pas seulement être les protagonistes de cette grande mobilisation, mais surtout en prendre sa direction, à travers la mise en place de ses propres cadres d’auto-organisation et de décision de la lutte.