Notre classe

Les raffineurs dans la bataille

« Le CPE, on n’a pas obtenu son retrait sans mobilisation. 10 ans après, il faut qu’on fasse la même ». Interview d’Eric Sellini, CGT Total

Publié le 13 mai 2016

Eric Sellini est Coordinateur CGT du groupe Total. Les raffineurs ont tiré parmi les premiers, et comptent bien que leur appel à la reconductible soit un déclic.

Chez Total, la mobilisation ne date pas d’hier, pas plus que la question de la reconductible. « Cela fait deux mois qu’on est engagé dans cette bataille, dit Eric Sellini. On a participé depuis le début aux journées et aux initiatives. Ce qu’on observe, au niveau des salariés du groupe, c’est qu’ils sont motivés pour y aller. Ils ne sont pas extérieurs à la société. Quand on voit le rejet massif de la loi Travail, l’engouement qu’il y a pu avoir pour la pétition, l’accueil positif des copains quand ils font le boulot de mobilisation, lors des actions ʺ coup de poing ʺ, on s’est dit qu’il fallait y aller ».

Pour une multinationale comme Total, l’enjeu de la mobilisation est central. « La loi El Khomri, c’est un coup de tonnerre pour notre modèle social qui va toucher à l’intérieur de nos entreprises, notamment les plus grandes, dit avec insistance Sellini. Rien de plus faux que de penser que dans un grand groupe, on serait à l’abri. Dans les PME, le droit social est généralement réduit à la portion congrue du Code du Travail. Mais ce texte de loi est fait pour tailler dans le gras dans les grandes boites, pour permettre aux directions de revenir en arrière sur des acquis sociaux arrachés par nos luttes, depuis des décennies. Chez Total, par exemple, le risque serait de revenir sur l’accord, l’un des plus avancés, de cessation d’activité pour les salariés postés ».

Le 49.3 passe mal chez les raffineurs. C’est l’autre raison pour laquelle, selon Sellini, il fallait mettre « un coup d’accélérateur. Si on ne fait rien, le risque c’est que le mouvement retombe. L’idée de la reconduction, on en parle depuis un certain temps. Mais une chose est sûre : on n’ira pas à la bataille seuls. Mais s’il y a matière, alors oui, on ira au-delà des 24h, des 36h, des 48h ou des 72h de grève et on ira jusqu’à l’arrêt complet des installations ».

2010 ? Un beau souvenir. Mais, pour Sellini, il faut « que les gens passent du rejet à l’action, pour écarter cette loi du paysage social, ou du rejet par procuration à la véritable action. Pour dire les choses franchement, il n’y aura pas les raffineurs devant, et les chèques de soutien derrière. C’est toutes les professions qui doivent prendre leurs responsabilités. C’est ce qui a manqué à 2010, pendant le mouvement contre la réforme des retraites. Mais la prise de conscience est bien là. Le fait qu’on ait tiré les premiers, avec les routiers, on espère bien que cela va faire un déclic ».
Des piquets, dès le 17, il y en aura, sur l’ensemble des raffineries, dépôts et établissements industriels du groupe Total. Le soutien ? Les raffineurs ont surtout besoin « que tout le monde s’y mette. Si les gens veulent venir, qu’ils viennent. Mais ce dont on a besoin, c’est d’y aller tous ensemble, avec le transport, les autres secteurs de l’énergie, le commerce et le secteur public », souligne Sellini.

La question des violences policières a généré un certain débat au sein du mouvement. « Bien sûr il faut dénoncer les violences policières, mais je crois aussi qu’il faut dénoncer les conditions de travail de merde des policiers, et leurs ordres de merde, surtout, dit Sellini. C’est ce que je vois dans les communiqués de la CGT police ou les témoignages sous couvert d’anonymat des responsables CGT chez les CRS. Il ne faut pas se tromper de cible, même si les mecs d’Alliance [qui appellent à la manif « anti-haine de flics » du 18] veulent passer pour des martyrs. Le gouvernement met les policiers dans les conditions pour que ça dérape, on l’a encore vu hier, à Paris. Nous, dans le privé, on a un droit de retrait, quand une situation met notre vie en danger ou nous pose un problème éthique. Peut-être qu’il faudrait qu’ils fassent valoir eux aussi leur droit d’arrêter d’obéir aux ordres ».

Le thermomètre, ce sera la mobilisation des prochains jours, au niveau des journées de grève interprofessionnelle et chez les raffineurs. « Pour ce qui est des premières remontées, à Grandpuits, à Donges, à Feyzin, sur le gros dépôt de l’ancienne raffinerie des Flandres, à Carling, il y aura un très fort mouvement. Certains suspendront le 18 pour reprendre le 19, d’autres essaieront de faire le pont jusqu’au 19. Mais l’essentiel, conclut Sellini, ce sera les assemblées générales auxquelles on appelle le 20 à midi. C’est là que l’on va décider de la suite. En 2010, le retrait du CPE, on ne l’a pas obtenu sans la mobilisation. Et bien dix ans plus tard, il faut qu’on fasse la même, y compris si on sent que le gouvernement et le patronat sont encore plus déterminés que la droite à l’époque ».

Propos recueillis par Jean-Patrick Clech