Débats

Marxisme et stratégie : 500 ans après, relire Machiavel

Le spectre de Machiavel (I)

Publié le 2 août 2016

On a fêté en 2013 les 500 ans du Prince de Machiavel, et pourtant son spectre rôde encore. Dans le langage courant, on désigne par « machiavélique » un comportement ou une pratique amorale, cynique, brutale, s’auto-justifiant au moyen du principe selon lequel à n’importe quel prix « la fin justifie les moyens ». Rapidement mis à l’index par l’Eglise catholique, la pensée et l’œuvre de Machiavel ont été réduites à cette vulgaire interprétation « machiavélique » d’une justification immorale et brutale de la Raison d’Etat, et d’une toute-puissance accordée aux « princes » (hommes d’Etat détenteurs de l’autorité) en matière de gouvernement, de manipulation, de tromperie des peuples.
Dans les traditions de la philosophie ou de la science politique, qu’elles la défendent ou la condamnent, les réceptions de Machiavel purement et simplement de droite (de Tocqueville à Strauss ou Aron) ont en commun de rabattre le rapport prince-peuple sur un tel rapport descendant de berger à troupeau. Au contraire, pour les traditions républicaines (suivant Rousseau ou Spinoza) ou apparentées (Fichte, Hegel), Machiavel est celui qui a fourni aux peuples des clés fondamentales pour comprendre la logique du pouvoir, des armes cruciales pour la conquête de leur liberté contre l’arbitraire des princes. Machiavel, de plus, à l’orée du capitalisme naissant et au moment où commençait à se développer les « Etats-nations » modernes, a théorisé les conditions de l’unité étatique par laquelle un peuple devient nation, et commencé à affronter les questions centrales relatives à la souveraineté populaire.

Au sein du marxisme, depuis Gramsci qui prit la mesure de cette double interprétation pour la dépasser, il a aussi suscité des usages variés, de Claude Lefort à Althusser en passant par Antonio Negri. Alors que depuis la vague des Indignés, les mouvements et les révolutions arabes de 2001, révoltes, révolutions populaires et luttes de classes refont irruption sur la scène de l’histoire, les leçons de ce « solitaire » (comme dit Althusser) méritent d’être interprétées et de trouver leur place dans le marxisme stratégique dont les prolétaires ont besoin aujourd’hui pour ne pas reconduire les erreurs des dernières décennies. Cet article en trois parties est la version française de l’article « El fantasma de Maquiavelo » publié dans les numéros 8, 12 et 15 de la revue Ideas de Izquierda en 2014.

I. Le peuple-plèbe contre les grands : figures monarchique et républicaine du Prince

Dans sa vision la plus connue de l’échiquier triangulaire formé par les peuples, les Grands et les Princes, Machiavel oppose la « plèbe » des non-nobles, aux « grands », aristocrates et propriétaires fonciers, en les qualifiant d’« humeurs  » appartenant à toute société, de « désirs » à la fois irréconciliables et indépassables, comme si leur antagonisme était naturel et nécessaire. Au désir de posséder et de commander, donc d’opprimer chez les grands, s’oppose celui, qualitativement « plus honnête » que celui des grands (Le Prince, IX, noté LP par la suite), de ne pas être opprimé chez le peuple (Histoires florentines, III, 1, noté HF par la suite). Le prince doit donc toujours se faire l’allié, « l’ami » de ce dernier (d’ailleurs un peuple habitué à vivre libre ne tolère jamais bien longtemps qu’on l’asservisse) même s’il doit ménager les susceptibilités des nobles. Dans cette structure naturalisée, le cycle historique des régimes (Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 2, noté D par la suite) n’exprime alors qu’une alternance sans fin de l’ordre et du désordre (Cf. D, II, Avant-propos ; HF, V, 1). Ce conflit des « humeurs » est jusqu’à un certain degré porteur de progrès institutionnel puisqu’il est jeu permanent de deux contre-pouvoirs. Mais le seuil progressiste dépassé, il induit guerres civiles et chaos. Le prince, s’il a l’excellence de la « virtù », tout à la fois discernement stratégique, sens du « kairos » (moment opportun, occasion suscitée par la « fortuna », les circonstances), souci de la chose publique, et puissance matérielle d’imposer sa volonté, est alors le médecin qui prévient ou éradique les maladies et jugule ce conflit. Arbitre au-dessus de la mêlée, aussi nécessaire et irréductible que les deux autres pôles, il est leur tiers régulateur, l’universel à poigne qui dompte leurs particularismes.

Le pouvoir n’étant tyrannique que par nécessité, Machiavel plaide pour la constitution mixte (Cf. D, I, 2 ; HF, II, 39), compromis réformiste par excellence où chaque fraction du « corps » social est censée voir préserver ses intérêts contre les excès de chaque autre (D, I, 4-5 ; LP, IX). Même les tribuns de la République romaine, instaurés sous la pression de la plèbe contre les patriciens, n’échappent pas à cette configuration où le prince se contente d’exprimer et canaliser l’antagonisme social, restant donc en dernière instance à la traîne des dominants. Ici la plèbe n’est pas réellement demos, elle a besoin de l’autorité d’un prince distinct d’elle pour éviter l’anarchie, celui-ci incarnant l’Etat de classes (et ses élites) dont Lénine, après Marx, théorisera la destruction nécessaire.


Fortuna/virtú, révolution/contre-révolution

Machiavel met d’emblée en tension ce dispositif avec la théorie très moderne de la révolution et de la contre-révolution qu’il inaugure simultanément dans le Prince. Il s’agit bien de « s’aventurer à introduire de nouvelles institutions » (LP, VI ; D, I, Avant-propos) et de faire l’histoire, processus radical qui exige des nouveaux princes d’« imiter » la « virtù » des héros anciens : Thésée pour Athènes, Romulus pour Rome, ou encore Moïse comme chef politico-militaire. Assurer l’unité et conquérir la liberté d’un peuple auparavant éclaté ou asservi, ou rendre possible la croissance d’un nouveau peuple, l’entreprise est proprement révolutionnaire en ce qu’elle doit tout mettre à neuf (D, I, 26). Ce qui implique d’être seul (D, I, 9) : les voies moyennes, plus ou moins tièdes, font horreur à Machiavel, parce qu’elles ratent, et la multiplicité des centres de décisions est incompatible avec l’efficacité visée. Unité de la volonté dans l’action : de l’individu au parti communiste comme prince moderne (Cahiers de prison, XIII-XV) c’est d’ici que part la lecture gramscienne, traversée par la référence au jacobinisme. Et tout ceci met l’art de la guerre au cœur de la révolution, leitmotiv de Machiavel, les bonnes lois dépendent des bonnes armes (LP, XII), et réciproquement : vanité autant des prophètes désarmés que des tyrans.

Le Florentin poursuit en maints endroits avec l’idée que si la fortune joue contre le prince, le plus souvent elle ne fait qu’enfoncer le clou de ses propres fautes. La « fortuna » est un mixte de conditions structurelles objectives et de circonstances contingentes. Elle désigne ce jeu de déterminismes (sociaux, économiques, idéologiques) à un certain degré de leur développement, par-dessus lesquels on ne peut sauter : impossible qu’au XVIe siècle le prolétariat naissant puisse déjà être l’acteur objectif et subjectif central qu’il sera quatre siècles plus tard. Et elle désigne également tous les éléments d’incertitudes et de variabilité affectant tout aussi objectivement les situations dans lesquelles l’art politique se déploie. Mais malgré ces conditions matérielles qu’elle impose structurellement et conjoncturellement à la praxis, elle n’est pas non plus une puissance transcendante : pour Machiavel elle n’est le facteur décisif qu’à proportion de l’impuissance ou de la faiblesse de la virtù, c’est-à-dire de la praxis révolutionnaire.

En quel sens ? Si on peut comprendre qu’un mouvement historique dérape en raison de circonstances particulièrement dramatiques, dégénère de lui-même ou périsse sous l’effet d’une contre-révolution extérieure, jamais celle-là ne peut suffire pour excuser les défauts de celle-ci (D, II, 30). Non pas qu’un véritable sujet révolutionnaire soit capable de marcher sur l’eau (un tel maximalisme « gauchiste » est absent chez Machiavel), mais, en amont de la praxis, en ce que la mauvaise appréciation des conditions objectives et la sous-détermination comme la surdétermination des possibilités réelles d’action, sont des défauts majeurs de la virtù (l’exemple militaire est ici sans équivoque). Celle-ci n’est pas la capacité de tout réussir n’importe quand : c’est la puissance de faire coïncider la volonté avec la « verità effectuale » ("vérité effective des choses", LP, XV) des choses. Le modèle à certains égards « utopiste » du Prince, identifié par Hegel (dans son texte de 1802 La constitution de l’Allemagne) avant Gramsci, reste naturellement celui d’un anti-utopisme stratégique sans égal.

II. Des « humeurs » aux classes en lutte dans le capitalisme naissant

Les Discours sur la première décade de Tite-Live franchissent un cap et envisagent clairement le « gouvernement populaire » (administrazione popolare, D, I, 4. Cf. L’art de la guerre, II) : la triangulation princière peut être court-circuitée, la multitude-plèbe est capable de devenir un sujet authentiquement politique, « réglé par des lois » (D, I, 58 et III, 35). La virtù n’est plus l’apanage des seuls « grands hommes » et l’interprétation étroitement « monarchiste » du Prince s’effondre : d’où les lectures républicaines de Machiavel et leur prolongement « démocrate radical » dans le « pouvoir constituant » postmarxiste de Negri. A quelles conditions concrètes le peuple peut-il devenir son propre prince ? Si sa réponse est importante pour le marxisme, c’est d’abord parce que Machiavel esquisse par ailleurs un second concept de « peuple », qui montre qu’il a lui-même « collectivisé » par avance le prince dans le contexte de la lutte des classes modernes.

La plèbe-prolétariat contre le peuple-bourgeoisie

Les Histoires Florentines anticipent en effet le passage du « peuple-nation » uni contre la noblesse (des tribuns de la plèbe à 1789 et février 1848) au « peuple-prolétaire » uni contre les nobles et les bourgeois (juin 1848 et ultérieurement). En réalité le « peuple » est clivé sur des bases économiques et sociales (Cf. HF, I, Préface, et II, 40-41), et la plèbe stricto sensu est formée de ceux qui travaillent de leurs bras, vivent par « ces métiers qui sont les nerfs et la vie de la cité » (LP, X), et dont le « travail n’était pas assez rétribué » (HF, III, 12). C’est le popolo minuto dont les métiers ne sont ni reconnus et intégrés par aucune corporation professionnelle. « Petit peuple », « multitude », parfois « canaille » ou « populace », oscillant entre prolétariat et lumpenproletariat, tels étaient les Ciompi : les plus pauvres et les moins qualifiés de l’industrie de la laine, en dessous même des tisserands et des teinturiers, sous-payés à la journée et confinés au fond des premières fabriques du textile dans le capitalisme naissant de la ville de Florence. Face aux Ciompi, il y a le popolo grasso, le peuple certes non noble, mais fortuné et propriétaire, dont les nobili popolani, les grandes familles comme la dynastie Médicis, sont la couche supérieure : grande bourgeoisie locale, ce capital industriel et financier a déjà la haute main sur l’État florentin, notamment pour lancer et financer les guerres incessantes faites aux cités voisines. Au bas de toutes les échelles sociales, le travail du popolo minuto est déjà au XIVe, pour Machiavel, le secret honteux d’une industrie glorieuse vampirisant leur force de travail.

En 1378 se produit la grande révolte des Ciompi, et le principal récit qu’il en propose (HF, III, 13 et suiv.) va jusqu’à leur attribuer la virtù princière. Cette plèbe moderne ordonne des tactiques insurrectionnelles à une stratégie sociale rénovatrice, sur la base de la reconnaissance des intérêts objectifs et spécifiques de la classe particulière formées par ses membres. Impétuosité et audace (LP, VI ; D, III, 44), aptitude contre toute tiédeur (D, III, 9 et 21) à faire un usage politique de la terreur contre l’ennemi de classe et saisir le kairos, au nom de l’ordre nouveau à créer, ce tumulto ne fut pas une simple « révolte », mais bien l’ébauche d’une réelle politique révolutionnaire. Contre la misère et le manque de reconnaissance ils lancent la grève dans les ateliers, prennent les armes et poussent la ville à instaurer un gouvernement provisoire satisfaisant quelques-unes de leurs revendications (la création d’une corporation et le droit symbolique de porter des armes propres). Ils imposent alors dans la foulée, à l’été 1378, une véritable dualité de pouvoir, et prouvent leur capacité à l’auto-organisation en se regroupant et se dotant de représentants (HF, III, 17). Face au gouvernement traître du gonfalonier Lando (ancien contremaître issu des rangs des Ciompi, Kerenski avant l’heure), qui siège au Palais de la Seigneurie au cœur de Florence, ils organisent une seconde insurrection avec le but conscient de réaliser ce que Trotsky désignera génériquement comme la fameuse « seconde étape ». D’où cette affirmation en 1934 de Simone Weil (pourtant fort critique du marxisme par la suite) : « Le prolétariat, en août 1378, oppose déjà, comme il devait faire après février 1917, à la nouvelle légalité démocratique qu’il a lui-même fait instituer, l’organe de sa propre dictature. » [1]

En août 1378 la seconde insurrection est réprimée dans le sang par Lando. Et alors qu’il a valorisé la capacité subjective de la plèbe révoltée, Machiavel retourne sa veste : la suite de la narration attribue finalement la virtù à ce Lando, renouant avec la vision « populacière » de la multitude, avec l’argument que la révolte, même née de la misère, devenait plus propice au chaos qu’au progrès de la cité. Le Florentin est pris entre ces deux feux et n’en sortira pas.

III. Le « Prince collectif » du point de vue du problème de la direction révolutionnaire

Cette oscillation ne lui est pas propre, elle traverse depuis l’Antiquité jusqu’au seuil du marxisme toutes les querelles sur les institutions de la liberté et de la paix sociale. Même s’il tranche ici en faveur du vainqueur, il reconnut le premier, dépassant d’emblée toute opposition mécanique entre « spontanéisme » et « avant-gardisme », que conscience de classe, programme stratégique et organisation politique ne sont que les facettes articulées d’une seule et même dialectique. Ni mystique, ni diabolisation du peuple : la question n’est pas tant d’insister sur le rôle du parti (le prince devenu « collectif ») de réformer un sens commun capable de réunifier un prolétariat désuni. L’élément clé est la façon dont le prince et le peuple s’allient, et surtout la possibilité de l’intériorisation au peuple-prolétariat de la fonction princière, c’est-à-dire de la fonction de direction politico-militaire. L’enjeu, dès lors, est bien précisément celui du parti léniniste, du parti révolutionnaire avec influence de masse.

Gramsci s’était appesanti dans sa période de l’Ordine Nuovo sur les expériences d’auto-organisation dans les conseils ouvriers, pour ensuite se concentrer, dans les Cahiers de prison, sur le parti lui-même : c’est dans ce contexte spécifique qu’il fait retour sur Machiavel, en 1932-1934, mais en laissant cette fois complètement de côté la question de l’auto-organisation. Or c’est le rapport entre les deux qui fait naître dialectiquement le problème de la direction révolutionnaire. Trotsky tirait du 1905 russe la leçon que « ce serait une grave erreur que d’identifier la force du parti bolchévique avec celle des soviets qu’il dirigeait. Ces derniers représentaient une force bien plus puissante, mais sans parti, ils auraient été impuissants ». Machiavel, lui, disait déjà à la fois que la multitude est « plus sage et plus constante qu’un prince », que « tout ensemble elle est vigoureuse » mais que « désunie », c’est-à-dire « sans chefs », elle est « faible » (D, II, 44, 57-58). Au-delà de Gramsci, on propose donc de dire que le « prince » machiavélien anticipe plus que le parti seul : il anticipe la dialectique des masses dans le mouvement organiquement médiatisé par le parti communiste révolutionnaire, de leur auto-organisation en soviets et/ou de leur auto-constitution en un pouvoir indépendant capable, de surcroît, de fédérer les classes subalternes.

La partie 2 prolongera cette hypothèse de lecture du point de vue de la place que peut prendre Machiavel aujourd’hui [2] dans le débat stratégique sur les rapports entre guerres de mouvement et de position et révolution permanente [3], en particulier à l’aune de la force avec laquelle, initiant un paradigme que Clausewitz élargira, il subordonnait déjà l’art de la guerre au politique populaire.


Lire la suite...

[1] Simone Weil, « Un soulèvement prolétarien à Florence au XIVe siècle », in N. Machiavel & S. Weil, La révolte des Ciompi, Toulouse, CMDE-Smolny, 2013. Je reprends ici certains passages de ma postface à ce livre, « 1378 ou l’émergence du sujet révolutionnaire moderne ».

[2] Cf. E. Albamonte & M. Maiello, « Trotsky y Gramsci : debates de estrategia sobre la revolución en "occidente" », Estrategia Internacional, n° 28, septiembre 2012, § “Gramsci y Maquiavelo”, p. 140.

[3] A. Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position, Paris, La fabrique, 2011, ch. V ; E. Albamonte & M. Romano, « Trotsky y Gramsci. Convergencias y divergencias », « Revolución permanente y guerra de posiciones. La teoría de la revolución en Trotsky y Gramsci”, Estrategia Internacional, n° 19, janvier 2003. Pour l’ensemble de ces questions, voir les nombreux articles de Juan Dal Masso publiés sur son blog et dans La izquierda diario, et pour partie en traduction anglaise ici. Voir en particulier cet article co-écrit par J. Dal Maso et F. Rosso, "Trotsky, Gramsci,and the State in The West", 2015..