Débats

Révolte des Ciompi et au-delà. Base matérielle et inspiration militaire de la stratégie politique

Le spectre de Machiavel (II)

Publié le 9 août 2016

« Dans tous les cas, il faut toujours combattre même avec un désavantage marqué ; car il faut mieux tenter la fortune, qui, après tout, peut être favorable, que d’attendre par irrésolution une ruine certaine. Un général est alors aussi coupable de ne pas combattre que de laisser échapper, en tout autre temps, une occasion de vaincre, par ignorance ou par lâcheté. » Machiavel, L’art de la guerre, 1521.

Nous avons esquissé dans l’article précédent « Le spectre de Machiavel (I) , à l’occasion du récit qu’il propose dans ses Histoires florentines de la révolte des Ciompi contre la bourgeoisie de Florence en 1378, une lecture lénino-trotskyste du « prince » de Machiavel, en l’interprétant comme le nom de baptême du problème fondamental de la dialectique de la direction existant entre les masses en lutte pour leur autoorganisation et un parti révolutionnaire capable de transcrire en situation opportune le programme et les étapes de leur unification (Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 57-58, noté D par la suite). Dans le prolongement nous affinons ici les leçons historiques à tirer de cette révolte du point de vue du rapport entre la question stratégique et la base de classe objective qui en fonde la formulation, pour ensuite, à l’occasion de son Art de la guerre, commencer de voir comment l’inspiration militaire constitue à la fois un reflet et une composante clé de ce rapport.

Leçons de la révolte des Ciompi de 1378. La base matérielle de la stratégie

La réflexion stratégique doit éviter d’autonomiser la sphère politique des conflits de classes, et préalablement se mettre au clair sur la réalité matérielle des forces sociales dont elle traite. Que représentaient objectivement, donc, ces « Ciompi », les travailleurs les plus pauvres de l’industrie lainière ? Les traiter comme s’ils avaient formé autour de 1378 un prolétariat identique à celui d’aujourd’hui, à la fois dans l’extension matérielle et la maturité subjective, serait totalement erroné. Marx et l’historiographie du mouvement ouvrier à sa suite font remonter à juste titre l’irruption sur la scène historique du prolétariat comme sujet autonome, au printemps des peuples de 1848 : ce n’est qu’à partir de ce tournant que l’on peut parler avec rigueur de stratégie révolutionnaire prolétarienne. Avec les sans-culottes de la Révolution Française à partir de 1789, pourtant assimilables à un germe de prolétariat ouvrier, l’analogie historique ne vaut déjà que dans certaines limites : que dire alors de ces pré-prolétaires florentins quatre siècles plus tôt ? Mais que l’analogie historique ait des limites, ne veut pas dire qu’elle ne soit pas, à l’intérieur de ces limites, valide et instructive.

Accumulation du capital signifiant accumulation du prolétariat, début d’accumulation du capital signifie naissance d’un prolétariat et légitimité d’une description marxiste, étayée en l’occurrence par les données sur lesquelles les historiens s’accordent. Florence compte en 1378 environ 55000 habitants, et un bon tiers de la population vit de l’industrie lainière, la plus importante de la ville. Parmi les 13000 travailleurs antérieurement réduits à des conditions sous-prolétariennes, qui s’inscrivent dans les trois nouveaux Arts institués fin juillet 1378 par le gouvernement provisoire de De Lando après leur première insurrection, 9000 sont dans l’arte des Ciompi [1]. Sur cette base statistique, complétée par l’étude des étapes, lieux, et conditions du principal procès de production, celui des draps de laine, A. Stella, référence sur le sujet, conclut que « Toutes différences gardées avec l’industrie moderne, notamment la concentration ou la dispersion physique des opérations, l’ébauche ou l’achèvement d’un modèle de production industriel, de la mécanisation des actes, et d’un régime salarial étendu à la masse des travailleurs, il convient d’appeler les Ciompi les ouvriers de l’industrie moderne naissante » (A. Stella, p. 123) (l’adjectif « naissante » cristallisant toutes les ambivalences et contrastes des périodes de transition historique entre deux modes de production).

En comparaison de l’après-1848 les Ciompi forment un prolétariat subjectivement immature : dans un capitalisme encore trop peu développé, ils n’avaient pas les bases objectives de développement suffisantes ni pour élaborer un véritable programme révolutionnaire, ni pour imposer leur pouvoir de classe. Cependant ils ont investi jusqu’à l’extrême les possibilités stratégiques, certes étroites, mais déjà réelles qui s’offraient à eux en raison de la force matérielle qu’ils représentaient déjà. D’où tout l’intérêt du récit machiavélien de leur lutte : dans des termes quasi-marxistes, il a insisté sur la conjonction, chez eux, d’une condition économique d’exploitation déjà développée, d’une dynamique d’autoorganisation politique, et de la formulation d’un objectif stratégique suffisamment clair pour qu’on puisse subjectivement parlant, dans le contexte de l’analogie, les présenter comme un prince collectif inaugurant l’ère des soulèvements révolutionnaires modernes.

Position, manœuvre, forteresse du peuple armé et défense active

Partir de ce rapport entre le matériel et le stratégique permet d’aborder l’art de la guerre tel que le pense Machiavel du point de vue de sa teneur proprement politique. Emancipant l’excellence stratégique des princes à l’égard de tout moralisme, affirmant que les bonnes lois ne sont rien sans les bonnes armes, il fait de l’art de la guerre l’art suprême du commandeur (Le Prince, XIV, noté LP par la suite). Mais réciproquement, les bonnes lois seules font les bonnes armes : si l’art militaire incarne l’excellence politique, c’est bien pour une raison politique et non militaire. L’objectif final ce sont ces bonnes lois, que le prince doit maintenir ou créer, la garde armée de la liberté ne pouvant être assurée en dernière instance, en tant de paix (guerre larvée) comme de guerre (civile ou entre Etats) que par le peuple (L’art de la guerre, I-8, noté AG par la suite), celui-ci étant au minimum l’allié politique du Prince, sinon le prince lui-même. L’art de la guerre pris à la lettre est le moins mordant de ses textes, mais sa critique de la classe militaire italienne est tellement radicale que le traité à fait longtemps l’objet d’un hargneux mépris. Le modèle de l’armée romaine (dont il s’inspire librement) induit une stricte hiérarchie et un commandement unique, mais cette vision n’est pas mécanique ni adossée à des préjugés de classes. Au contraire, tout en distinguant vie civile et vie militaire, il refusait toute armée de métier, et lors de la République de Florence avant la restauration des Médicis, et avait milité pour la création d’une milice populaire constituée notamment de la paysannerie pauvre. Prônant l’éducation comme base de la discipline, le financement propre des armées et le refus des mercenaires, le primat (technique et politique) de l’infanterie sur l’artillerie et la cavalerie (propice à l’élitisme) le fondement populaire du politique est non seulement rappelé en permanence, mais irrigue l’esprit stratégique dans son ensemble.

Mais même si L’art de la guerre ne peut faire l’objet d’une lecture directement politique, que ce soit sur l’offensive conquérante qui reste l’objectif final, ou, en prenant l’exemple fameux des forteresses, sur la défense active (déjà entendue comme guerre politique d’indépendance, et stratégique de combat sur un terrain choisi, face à un ennemi en position dominante, comme chez Clausewitz [2]), il est difficile de ne pas tirer d’autres leçons, excédant le plan strictement militaire, du rapport entre « guerre de mouvement » et « guerre de position » que le texte noue à cette occasion.

Selon les Discours (D, II, 24) les forteresses sont nuisibles pour la défense, et inutiles pour l’offensive : une bonne armée n’a pas besoin de forteresse, et une forteresse sans bonne armée ne sert à rien. Seul compte le but : conquérir ou conserver une ville, un territoire conquis, repousser l’assiégeant, abattre l’ennemi. Ce qui prime c’est la « bonne armée », façonnée par les vertus morales incarnées par les capitaines et généraux, et des « citoyens bien disposés ». Ce texte a été critiqué pour n’avoir pas exposé les fonctions objectives des forteresses dans le cadre d’une théâtre de guerre de longue durée. La raison est simple : ici il envisage les combats surtout sous l’angle de la courte durée et de la sécurité du pouvoir par rapport aux ennemis, extérieurs ou intérieurs. Le Prince est plus nuancé, mais le verdict est le même : « la meilleure forteresse du prince, c’est de ne pas être haï par le peuple » (LP, XX). Le livre VII de L’art de la guerre envisage cependant le problème sur le plus long terme, et cette fois défend les forteresses notamment face au rôle croissant de la « violence de l’artillerie » (minoré au livre III et dans les Discours) et pour sécuriser le ravitaillement des troupes. Mais l’argument est plus large : il faut reconnaître l’importance d’occuper des positions fermes au regard des phases d’usure logiquement impliquées par une guerre qui dure. La différence des rythmes et des temps implique la différenciation des rapports entre positions et manœuvres, et Machiavel refuse naturellement de les opposer mécaniquement : il s’agit au contraire d’optimiser, selon les situations et les rapports de force, leur combinaison.

Pourtant l’esprit reste le même. Etudiant comment les Romains construisaient leurs campements militaires à l’image d’une « cité mobile », s’opposant aux Grecs qui cherchaient toujours les terrains les plus favorables, il écrit : « Les romains au contraire se confiaient plus à l’art qu’à la nature dans le choix de leur camp : jamais ils n’eussent pris une position où il n’auraient pu déployer toutes les manœuvres. Par là leur camp conservait toujours la même forme, car ils ne voulaient pas s’assujettir au terrain, mais que le terrain fût assujetti à leur méthode… Les Romains suppléaient par les ressources de l’art à la faiblesse naturelle de leur position.  » (AG, VI-1) Militairement comme politiquement jamais la position conquise (la défense choisie, que la construction d’une forteresse, le creusement d’un fossé, d’une tranchée, matérialisent ou symbolisent) ne doit devenir sa propre fin et dicter les manœuvres, sinon la rationalité stratégique est oubliée, la capitulation préparée, et la défaite assurée.

« Il faut toujours combattre » !

Machiavel n’a pas connu les guerres nationales-populaires inaugurées par la Révolution Française, dont Clausewitz tirera tant de leçons, et ne pouvait anticiper les effets sur les modalités de la guerre des bouleversements scientifiques et techniques de la production capitaliste, sur lesquels insiste Engels dans l’Anti-Dühring. Mais avec les Ciompi il a tout de même inauguré une combinaison sans précédent, entre l’art stratégique de la modernité (dont il est l’initiateur), la question des conditions de la création d’un monde meilleur, et l’examen des bases de classes et causes matérielles des luttes politiques.

Et en ce sens on peut oser un nouveau rapprochement avec Trotsky : si l’on regarde le programme de transition comme un « puente » (pont), un « pasaje de la posición a la maniobra » [3] (passage de la position à la manoeuvre), on voit que c’est avec le même type de regard que Machiavel a scruté comment ces Ciompi se sont révoltés contre le capital sans jamais subordonner leur mouvement aux positions intermédiaires conquises (équivalentes à des droits syndicaux dans le travail, et démocratiques dans la sphère des institutions politiques). Leurs revendications furent partiellement satisfaites après leur première insurrection, mais de fait ils les vécurent comme transitoires : pour preuve, même s’ils ne pouvaient, simultanément, leur donner un contenu explicitement prolétarien au sens contemporain (la conscience peut expliciter au maximum les potentialités matérielles d’une situation, faire preuve d’une remarquable anticipation, mais pas s’affranchir de l’histoire), leur refus de se limiter aux acquis partiels accordés par le gouvernement provisoire. L’échec de leur seconde insurrection rappelle qu’ils ont été défaits par plus puissant qu’eux, mais atteste surtout de la nature de leur but initial : différence qualitative avec la plèbe romaine, qui demanda seulement des représentants pour tempérer l’appétit des nobles, les Ciompi tels que les décrit Machiavel (qui est donc allé un pas plus loin que les historiens d’aujourd’hui dans l’interprétation politique de leur lutte [4]) voulaient fondamentalement conquérir le pouvoir et fonder un ordre nouveau, et c’est d’avoir maintenu le mouvement insurrectionnel vers cet objectif final qui a conduit Machiavel, fût-ce temporairement, à leur attribuer la virtú des princes.

La guerre vise la soumission totale de l’ennemi : moyen de la défense, de la conquête ou de la fondation révolutionnaire, toute bataille ou tactique intermédiaires sont stratégiquement subordonnées à cet objectif militaire. Mais la signification, l’esprit réels de cet objectif transitoire, le débordent et l’enveloppent politiquement. Le but final n’est autre que l’actualisation réelle de ce qui n’a jamais cessé d’être le fondement de l’affaire : ce peuple libre prenant fermement en main son destin sur les bases de sa force matérielle. Et ce fondement, les Ciompi l’ont d’autant plus incarné qu’ils furent à la hauteur de ce par quoi Machiavel parachève la virtú et l’esprit de la guerre en général (et l’esprit de la guerre de classes en particulier) : la force morale [5] et le refus du défaitisme – lesquels ne suffiront certes pas pour la révolution communiste du XXIe siècle, mais dont celle-ci ne pourra se passer. C’est la tâche d’un parti prolétarien de combat de les porter envers et contre tout, raison pour laquelle dans un prochain article nous discuterons synthétiquement, autour de la question du parti et du fondement matériel de la stratégie, de certains usages récents ou actuels de Machiavel dans l’extrême-gauche européenne, notamment la réception qu’en propose le marxiste anglais Peter Thomas [6].


Lire la suite...

[1] Alessandro Stella, La révolte des Ciompi. Les hommes, les lieux, le travail, Paris, EHESS, 1993, p. 111 et suiv.

[2] L’art de la guerre, IV-6, V-11. « J’ai souvent trouvé chez Machiavel, en matière militaire, un jugement extrêmement sain et maintes vues nouvelles » écrit Clausewitz, Lettre à Fichte, 11 janvier 1809. Pour T. Derbent, Clausewitz et la guerre populaire suivi de Lénine. Notes sur Clausewitz, Bruxelles, Aden, 2004, ch. 17 « Clausewitz et Machiavel », p. 77, le premier a hérité de la « méthode dialectique » du second. L’affinité entre Hegel et Clausewitz est délicate à établir à partir d’hypothétiques liens directs, mais leur héritage commun de Machiavel peut contribuer à l’expliquer. Cf. E. Albamonte & M. Romano, « Revolución permanente y guerra de posiciones. La teoría de la revolución enTrotsky y Gramsci », Estrategia Internacional, n° 19, Enero 2003, § « Posición, maniobra y programa de transición ».

[4] Cf. A. Stella, op. cit., p. 64 : « sur quelle base juge-t-on du caractère révolutionnaire ou conformiste d’une série de revendications ? Si c’est avec les paramètres du XIXe ou du XXe siècle, qui plus est si socialistes, cette pétition paraît sans doute plus réformiste que révolutionnaire. Mais si l’on songe à la libération que devait ressentir le menu peuple… on mesure combien cette revendication pouvait lui apparaître révolutionnaire. La requête d’une reconnaissance légale d’un Art propre, en effet, bouleversait l’ordre social, économique et même politique. »

[5] AG, IV-5. La même force morale est convoquée par Clausewitz pour édifier le jeune prince de Prusse, Principes fondamentaux de stratégie militaire, 1812, ch. I « Principes pour la guerre en général ». Mais la subordination du militaire au politique reste qualitativement différente chez Machiavel parce que son concept du « politique » excède l’Etat et est travaillé par l’espoir révolutionnaire et l’inventivité historique. Son art pour cela n’est pas « combato-centrique » comme celui de Clausewitz, ce qui le rapproche encore de Trotsky : cf. « Seminario sobre la táctica y la estrategia en la época imperialista », 2012, entrevista con E. Albamonte. La « triple audace » pour l’insurrection, que Lénine reprend à Marx (qui la reprend à Danton) dans son "Conseil d’un absent" du 8 (21) octobre 1917, remonte bien au florentin.

[6] Dans le prolongement de son livre The Gramscian Moment. Philosophy, Hegemony and Marxism, Leiden-Boston, Brill, 2009 qui a déjà fait l’objet de nombreuses discussions. Voir les analyses de F. Rosso et J. Dal Maso dans Ideas de izquierda, cf. note 3 du précédent article pour les références, mais lire ce texte de 2014 en priorité : "La hegemonía light de las nuevas izquierdas" (à propos du livre de P. Thomas et de Gramsci).