Débats

Le social, le politique et le parti révolutionnaire

Le spectre de Machiavel (III)

Publié le 16 août 2016

« La voix de Machiavel est restée sans écho. » (Hegel, La constitution de l’Allemagne, 1802).

Afin de compléter la relecture de Machiavel proposée dans les parties I et II de ce texte, on propose ici une brève cartographie de quelques-unes des principales interprétations qui en ont été proposées dans la constellation marxiste de la dernière période, et d’en indiquer quelques échos dans les débats sur la stratégie et le parti révolutionnaire existant aujourd’hui dans le marxisme et/ou la gauche radicale européenne.

Trois pôles nous intéressent en priorité. Le premier est incarné par Negri qui, après sa relecture de Spinoza, se proposait en 1997 dans Le pouvoir constituant. Essai sur les alternatives de la modernité [1], de faire de Machiavel l’initiateur de la problématique démocratique-radicale des « multitudes », insistant sur la dimension de l’auto-organisation et de la révolution mais en se détachant déjà de la question du pouvoir. Le second est représenté par Althusser qui, comme Hegel et Gramsci, lisait Machiavel essentiellement sous l’angle des conditions de création de l’unité nationale et populaire de l’Italie (Machiavel cherchant avant tout une réponse à la situation misérable de l’Italie du début du XVIe siècle). Insistance sur le politique cette fois, mais, de façon antithétique, il n’est plus question ni d’auto-organisation, ni même du parti. Enfin, dans le prolongement de son livre de 2009 sur Gramsci The Gramscian Moment. Philosophy, Hegemony and Marxism, Peter Thomas est récemment revenu sur la « métaphore » du Prince telle qu’elle opère chez Gramsci, défendant l’idée que le type de parti révolutionnaire qu’on peut défendre aujourd’hui avec Machiavel, serait un « parti-laboratoire » tourné vers la reconquête de l’hégémonie, permettant, non ancré prioritairement dans des délimitations de classes, d’agglomérer en son sein l’essentiel des résistances anticapitalistes. On n’entre évidemment pas ici dans les détails des élaborations de ces différents auteurs, on se contente de signaler ce qui nous semble pertinent relativement à l’interprétation proposée de Machiavel, et ses implications les plus saillantes.

I. L’hypertrophie spontanéiste et le contournement postmarxiste de la question du pouvoir (Negri, Abensour)

Pour Negri, du Prince aux Discours sur la première décade de Tite-Live, s’opère une mutation progressive dans le dispositif de Machiavel qui fait du peuple le seul véritable « pouvoir constituant », le seul dépositaire de la virtu [2] princière capable de créer une « principauté nouvelle ». Le contenu de ce « pouvoir constituant » est avant tout la puissance en acte de la multitude, coopérative et décisionnelle, et jamais simple « auteur d’un Etat ». Ce faisant Negri jetait les bases du contournement de la question de la prise du pouvoir politique, dont ses livres suivants, notamment Empire en 2000 et Multitudes en 2004 co-écrits avec M. Hardt, confirmeront le post-modernisme à résonance « autonome ».
Pour mesurer l’opération théorique qui se joue ici, faisons un détour par Miguel Abensour, qui identifie dans La démocratie contre l’Etat. Marx et le moment machiavélien [3] un « moment machiavélien » spécifique chez le jeune Marx.

Inspiré entre autres par l’anthropologue antimarxiste Pierre Clastres (dont La société contre l’Etat influença tant Deleuze), Abensour lit la Critique du droit politique hégélien du jeune Marx (1843) selon un parallélisme instructif. Pour lui la critique marxiste des Principes de la philosophie du droit de Hegel ouvre à une possible « démocratie insurgeante » dans laquelle la communauté du peuple se ressaisirait du politique contre l’Etat. Contre la vision hégélienne entérinant l’Etat comme réalité suprême et dépositaire de l’universel, au détriment de ses formes d’existence incomplètes que sont le peuple, la famille et la société civile, Marx met à jour un concept de la « vraie démocratie » renversant le dispositif : il y a souveraineté du peuple indépendamment de l’Etat, il faut partir du « demos total » pour dériver à partir de lui l’Etat et le politique, et non l’inverse : faire du peuple le sujet, et de l’Etat et de sa Constitution, le prédicat, et non l’inverse. La démocratie dit Marx est ainsi « l’énigme résolue de toutes les constitutions » qui abolit la figure du Prince-Etat comme médiation nécessaire et indépendante (ce qui se dégage du Prince de Machiavel). La démocratie, c’est l’autoconstitution politique du peuple comme prince, véritable exception politique en tant que forme d’existence accomplie du peuple.

Même s’il ne se réfère pas au binôme Hegel-Marx dans Le pouvoir constituant, le renversement « démocratique » interne à Machiavel que diagnostique Negri, peut être homologué à ce renversement que le jeune Marx fait subir à Hegel. Il est frappant que les deux auteurs aboutissent au même genre de conclusion. Chez Negri le pouvoir constituant de la multitude est avant tout puissance, face à laquelle l’idée de pouvoir politique est reléguée à l’arrière-plan. Ce qui se prolonge logiquement en une théorie post-spontanéiste, à tendance subjectiviste, de l’infinité de la puissance constituante de la multitude, faisant l’impasse sur la question de la transition et de la stratégie révolutionnaires, complètement affine au slogan de Holloway « changer le monde sans prendre le pouvoir ».

Abensour, de son côté (qui à la différence de Negri ne se réfère à Machiavel que de façon imprécise, en faisant d’ailleurs comme si l’ensemble de son œuvre était homogène, ce qui est une hypothèse intenable), isole carrément ce texte du jeune Marx du reste du corpus, mis à part La guerre civile en France consacré à la Commune de Paris dont les extrapole les traits « libertaires » en glosant sur « l’expérience radicale de la démocratie réelle » qu’elle a incarnée. Dans les deux cas, le bilan est clair : le rapport Marx/Machiavel est extrait des conditions politiques, éventuellement violentes, du procès révolutionnaire, le « jeune » Marx – et sa topique « démocratique » – est séparé du Manifeste de 1848, de la Critique du programme de Gotha, du Capital, et plus largement des « marxismes », comme si la question de l’autorité politique avait été indûment centrale chez ses successeurs (et chez Lénine en premier lieu), et que cette centralité était à la source de toutes les errances du XXe siècle. Naturellement est complètement laissé de côté le fait que Marx substitue ensuite à cette « vraie démocratie » le communisme, et remplace progressivement la « conquête de la démocratie » par la « dictature du prolétariat » en indexant la question du pouvoir sur celle de la lutte des classes et de leur assise matérielle, aux antipodes de toute « démocratie insurgeante » complètement éthérée.

II. La lecture d’Althusser : l’absorption implicite du politique révolutionnaire dans l’appareil de direction

Quelques mots rapides sur Althusser maintenant. Celui-ci, au contraire de Negri, fait de la position du problème de ce qu’est le politique révolutionnaire comme pensée et action (virtu) « dans la conjoncture » [4] cristallisant singulièrement les lois de l’histoire (fortuna), la révolution théorique, déjà matérialiste, opérée par Machiavel. Mais tout en récusant l’historicisme qu’il voyait à l’œuvre chez Gramsci, il en prolonge simultanément l’axe interprétatif : Machiavel reste le penseur des conditions de l’unité nationale-populaire, enrichie du point de vue naissant de la lutte des classes modernes. Au-delà de la question du Machiavel démocrate, républicain ou monarchiste, l’essentiel pour Althusser est que le florentin a pensé radicalement le politique, il a pensé l’urgence, le fait à accomplir (l’unité italienne) [5].

Mais les crispations anti-subjectivistes habituelles d’Althusser le conduisent à laisser inexplorés deux éléments cruciaux : la praxis politique du prince comme nœud, ainsi qu’on l’a avancé dans la partie I de ce texte, entre une instance d’avant-garde (l’opérateur organisationnel de l’action en conjoncture qu’est le prince est réduite à sa forme immédiatement visible chez Machiavel : un individu) et le mouvement de masse (peuple, classes exploitées, masses opprimées). Cette zone d’ombre est pointée indiquée en creux par son affirmation liminaire (qui prend au pied de la lettre la dédicace du Prince selon laquelle il faut alternativement se mettre du point de vue du peuple et des princes pour les juger et l’un et les autres), selon laquelle le lieu du point de vue de classe (le peuple) et le lieu de la pratique politique sont différents [6] . Il règle donc le problème – en se tournant vers une solution bien plus superstructurelle, voire celles des jeux d’appareils, interprétation tout à fait compatible avec le caractère spéculatif de son texte) – avant même de le traiter. Ce hiatus est en effet non pas la conclusion, mais ce qui est dynamique chez Machiavel, il est l’indice du problème fondamental dont Machiavel esquisse la formulation, comme nous l’avons vu dans l’article précédent : celui du rapport entre la classe dans ses tentatives d’auto-organisation, et sa direction politique. Naturellement, regarder ce problème en face aurait impliqué des remises en cause bien inquiétantes pour un théoricien anti-trotskyste et antidialectique resté jusqu’au bout membre du PCF.

III. Le prince, métaphore du parti : le Machiavel de Gramsci repris par Peter Thomas

Althusser reste donc largement en-deçà à la fois de Gramsci (qui lui s’est interrogé pas seulement sur le prince « nouveau », mais sur le prince « moderne ») et de Negri, en ce que sa position théorique présuppose l’absence de problématisation, dans sa lecture de Machiavel même, de l’hypothèse du prince collectif. Pour autant, on a vu que la lecture négriste liquide quant à elle la question proprement politique et stratégique. Mais la troisième lecture, celle de Gramsci, butte elle-même sur une limite, comme on l’a rappelé dans le premier article : il s’arrête dans sa lecture de Machiavel, dans les Cahiers du prison [7], au seuil du problème par lequel, au moment de l’Ordine Nuovo, des conseils ouvriers de Turin, et dans la foulée de la révolution russe et de la pratique bolchévique qu’il revendiquait [8], il avait pourtant inauguré sa pensée : le rapport entre parti et auto-organisation. Ce rapport est dorénavant transformé en celui des conditions, dans la situation occidentale qui, pour lui, rendait caduque la théorie de la révolution permanente et de la guerre de mouvement pertinente pour l’Orient russe, en celui de la réforme nationale-populaire et de la formation d’une contre-hégémonie [9]. Ce déplacement théorique, naturellement lié à l’avancée de la contre-révolution depuis l’échec allemand de 1923 et l’ascension du fascisme en Italie, fait donc opérer le référent Machiavel hors de la dialectique parti communiste/auto-organisation dans les Cahiers.

La "métaphore" du Prince

C’est sur la base de cette inflexion, laissée indiscutée, que Peter Thomas, dans la foulée de son livre sur Gramsci [10], est revenu sur la « métaphore » du Prince et la question du parti révolutionnaire [11]. Rappelons que la figure la plus connue par laquelle Gramsci présente le « prince » est celle, en 1932, d’une « création de l’imagination concrète qui travaille sur un peuple dispersé et pulvérisé dans le but d’en susciter et d’en organiser la volonté collective » (Cahier 13, § 1), l’incarnation moderne de ce « mythe-prince », dit-il, ne pouvant « être qu’un organisme, un élément complexe de société » dont le parti politique développe en plus grand les germes cellulaires. Sur cette base P. Thomas, montrant les rôles successivement joués dans la trajectoire théorique de Gramsci du condottiere utopique, réaffirme donc que celui-ci est comme « métaphore » de « l’autoréflexion » par laquelle prolétariat et classes subalternes explorent les potentialités politiques de leur auto-émancipation, et il insiste sur le fait que, à ses yeux, rien n’autorise à déduire de cette figure métaphorique du prince un concept unique du parti révolutionnaire, même si elle appelle comme son prolongement nécessaire une telle conceptualisation [12].

Cette ouverture de la métaphore opère comme alors exigence : ni répéter, ni recoder, mais réactiver (« restage  ») le geste stratégique du florentin dans une situation historique différente (ce qu’avait tenté Gramsci lui-même en 1932, réfléchissant, dans le sillage des débats de la décennie antérieure sur le front unique, sur les moyens de fédérer les forces antifascistes). Comme J. Dal Maso et F. Rosso l’ont rappelé après avoir salué les apports de son livre, Thomas en infère que cette métaphore peut continuer d’alimenter le « parti-laboratoire » qui serait nécessaire aujourd’hui, dans le sens d’une formule expansive retrouvant celles des partis ou coalitions anticapitalistes larges qui ont fait le choix d’abandonner (pour diverses raisons et sous diverses formes) le modèle du parti léniniste, la centralité prolétarienne et l’objectif d’organiser en priorité les secteurs d’avant-garde du mouvement ouvrier. Au point de peiner chaque jour un peu plus pour penser les conditions contemporaines de la tactique du front unique sans risquer son absorption dans les sphères institutionnelles, éventuellement bureaucratisées et électoralistes, de l’hégémonie, et tout simplement l’adaptation opportuniste à ces dernières.

Pourtant, si le « prince » est une métaphore englobant un éventail de possibilités organisationnelles variées, alors l’invoquer pour tel ou tel modèle repose bien sur une décision théorico-politique exogène au texte, et indépendante de lui, qui doit être assumée comme telle. Et de ce fait l’hypothèse du « parti-laboratoire » de Thomas ne peut pas plus, par exemple, se recommander de Machiavel que celle que nous avons proposée au fil de ces trois articles, à l’occasion du récit que celui-ci offre, dans les Histoires florentines, de l’insurrection prolétarienne des Ciompi contre la bourgeoisie de Florence en 1378. La métaphore princière est le nom, disions-nous, d’un problème qui n’est pas tant celui du parti, que celui de la dialectique de la direction existant entre les masses en lutte pour leur autoorganisation populaire sur fond d’hégémonie prolétarienne, et un parti révolutionnaire capable de transcrire en situation opportune le programme et les étapes de leur unification. C’est en ce sens prolétarien et permanentiste que nous le revendiquons, et réaffirmons qu’aucune lecture de Machiavel n’est anodine aujourd’hui, y compris dans la gauche "radicale".

Autonomisme post-marxiste chez Negri et Abensour, marxisme dédialectisant le rapport entre parti et auto-organisation chez un Althusser resté jusqu’au bout au PCF, hypertrophie post-léniniste du discours de l’hégémonie au détriment de la base de classe chez Thomas passeur de Gramsci : dans les trois cas, à des degrés divers de liquidation, Machiavel est enrégimenté loin du marxisme stratégique dont nous avons besoin aujourd’hui. Raison pour laquelle, sans rien minimiser des limites historiques et programmatiques de sa théorie, nous invitons à relire le florentin dans le sens de la reconstruction d’un parti prolétarien de combat, sans le laisser à ceux qui l’amollissent ou le font marcher sur une seule jambe. C’est seulement ainsi que le spectre de Machiavel redeviendra une arme de guerre contre l’ordre existant.

NB : cet article n’a pas été modifié depuis sa publication en castillan en 2014, mais on a partiellement actualisé les références.

[1] Antonio Negri, Le pouvoir constituant. Essai sur les alternatives de la modernité, Paris, Puf, 1997.

[2] Les principaux concepts de Machiavel ont été définis dansla première partie de ce texte.

[3] Miguel Abensour, La démocratie contre l’Etat. Marx et le moment machiavélien, Paris, Le Félin, 2004.

[4] Louis Althusser, Machiavel et nous, Paris, Taillandier, éd. 2009, p. 55.

[5] Louis Althusser, « Solitude de Machiavel », in Solitude de Machiavel et autres textes, Paris, Puf, 1998, p. 317. On retrouve les principaux éléments de sa lecture dans Politique et Histoire, de Machiavel à Marx : Cours à l’Ecole normale supérieure de 1955 à 1972, Paris, Seuil, 2006.

[6] Machiavel et nous, p. 67-69. Cf. la préface d’E. Balibar, p. 12 note 1, sur l’antithèse Negri/Althusser qu’il note sans l’approfondir.

[7] On trouve les 5 volumes des Cahiers de prison chez Gallimard. Comme anthologie récente, privilégier : Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position, éd. établie par R. Keucheyan, Paris, La Fabrique, 2011.

[8] Voir Antonio Gramsci, « La révolution contre "Le capital" » (1918), « Deux révolutions » (1920).

[9] Vaste et crucial problème que ce rapport "orient"-"occident" - c’est-à-dire celui des conditions de la révolution dans les pays capitalistes avancés. Voir les textes donnés en référence aux notes 2 et 3 de la première partie de l’article, ainsi que
"La hegemonía light de las nuevas izquierdas" (à propos du livre de P. Thomas et de Gramsci).

[10] Peter Thomas, The Gramscian Moment. Philosophy, Hegemony and Marxism, Leiden-Boston, Brill, 2009. Pour se faire une idée du débat ouvert par ce livre, outre les articles déjà cités, lire les textes du dossier issu du "Symposium" qui lui a été consacré, publiés dans Historical Materialism. Research in Critical Marxist Theory, n° 22.2, 2014.

[11] Question laissée de côté dans le livre de 2009, insiste Martin Thomas dans son article "Gramsci without the Prince" du numéro 22.2 de Historical Materialism (voir note précédente).

[12] P. Thomas, « Gramsci’s Machiavellian Metaphor : Restaging The Prince », in Machiavelli’s ‘The Prince’. Five Centuries of History, Conflict, and Politics, edited by F. Frosini, F. Del Lucchese and V. Morfino, Leiden, Brill, 2014. Sur l’actualité anglo-saxonne de Machiavel et sa lecture althussérienne, voir K. Peden, Radical Philosophy, Nov/Dec 2013, n° 182, « Anti-Revolutionnary Republicanism : Claude Lefort’s Machiavelli », p. 29-39. Voir aussi M. Moulfi, « Althusser, lecteur de Machiavel », Décalages, vol. 1(3), 2013.