Société

Suicide agricole

Le suicide est-il la seule issue pour les agriculteurs ?

Publié le 26 avril 2016

Le suicide chez les agriculteurs est aujourd’hui une question politique d’actualité. Depuis plusieurs années, le phénomène ne cesse d’augmenter. En Bretagne notamment leur nombre a bondit et ce depuis le début de la crise de l’élevage et l’effondrement des cours du lait et du porc.

L.B

Le suicide en France tue vingt-sept personnes par jour. On se suicide plus que l’on meurt sur la route selon certains rapports. Les causes du suicide sont variables et quoiqu’ayant toujours existé, par ces temps, on remarque qu’il touche davantage les catégories les plus défavorisées et les plus vulnérables.

Un mal-être rural ?

A l’heure actuelle ce sont les agriculteurs qui payent ce lourd tribut. Le suicide chez les exploitants agricoles est la troisième cause de décès après les cancers et les maladies cardiovasculaires. Selon une étude menée par Eric Jougla du Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès, « la région nord-ouest, de la Bretagne au Nord-Pas-de-Calais, est globalement en situation de surmortalité ainsi que le nord des Pays de la Loire et les régions rurales du centre de la France. Les taux de décès sont particulièrement élevés en Bretagne intérieure.Pour les hommes, la Bretagne reste la région la plus touchée, avec des taux particulièrement élevés dans les départements des Côtes-d’Armor et du Finistère. Viennent ensuite la Basse-Normandie, la Picardie et les Pays de la Loire (en particulier la Sarthe) ». On peut souligner que ces régions sont toutes des régions agricoles fortement touchées par la crise de l’élevage, en revanche les régions les plus industrialisées comme l’Ile de France ou le sud-ouest de la France ont des taux de suicide relativement faibles comparé aux régions agricoles.

La solitude et l’isolement sont aussi des facteurs qui peuvent contribuer sous certaines conditions à commettre l’irréparable : plus d’un quart des agriculteurs sont célibataires contre 12% en moyenne en France. Les agriculteurs ont du mal à trouver un partenaire car la difficulté de leur condition de travail (ils travaillent souvent entre 14 et 18 heures par jour) les empêche d’avoir une vie sociale et maritale épanouie.

La banque et l’échafaud

Les données de l’Insee montrent qu’en vingt ans le nombre d’exploitations agricoles a baissé de plus de la moitié tandis que le volume total de la production agricole s’est maintenu. Nous sommes en train de vivre un phénomène de concentration des exploitations agricoles poussée à l’extrême, car les grands propriétaires rachètent l’exploitation du petit fauché, endetté auprès des banques. En dix ans un tiers des exploitations agricoles ont disparu en France avec des bâtiments qui tombent en ruine faute de moyens financiers pour les réparer. Dans ces cas-là, beaucoup succombent à l’appel des banques et demandent un prêt afin de se remettre dans le droit chemin du marché et des nouvelles mises aux normes successives imposées par la grande distribution. Tout cela, bien entendu, avec l’appui des organismes d’Etat. Le chantage est simple : si on ne mets pas aux normes les exploitations, le prix d’achat du produit se verra réduit d’un pourcentage déterminé par le distributeur et ce pourcentage augmentera d’année en année jusqu’à la mise aux normes de la exploitation. Ce nouveau prêt s’ajoute à celui qu’il avait demandé auparavant pour l’achat de la machinerie nécessaire au bon fonctionnement de l’exploitation. Et c’est ainsi que notre petit exploitant agricole rentre dans le cercle vicieux du crédit bancaire, et que, sans même s’en rendre compte, il monte sur le tabouret et se passe la corde au cou. Malheureusement c’est souvent l’appel de ces mêmes banques qui font basculer le tabouret… Acculé par les dettes, dans l’impossibilité de vivre dignement d’un dur labeur, il en vient à commettre l’irréparable…

Un phénomène sous-estimé

L’étude menée par l’institut national de veille sanitaire (InVS) entre 2008 et 2013 a confirmé le chiffre d’un suicide tous les deux jours sur cette période. Ces données montrent clairement une situation de surmortalité par suicide chez les exploitants agricoles masculins de plus de 20% supérieur à celui de la population générale française. Selon cet organisme l’augmentation du taux de suicides chez les agriculteurs exploitants a également été observée au Royaume-Uni, en Australie, au Canada ou encore en Corée du sud.

Mais comme le suicide reste une affaire dont les causes semblent à première vue individuelle et qui peut être multifactorielle, les données comptables restent difficiles à collecter et beaucoup des suicides de ce type restent en dehors des statistiques. Le site de l’association des familles d’agriculteurs victimes du suicide appuie ce chiffre en évoquant le fait que les agriculteurs exerçant dans les DOM TOM ou nés hors de France métropolitaine sont exclus de la catégorie et disparaissent de la comptabilité établie par InVS. L’organisation pointe par ailleurs la double-activité que peuvent exercer certains exploitants et qui les fait sortir des statistiques.

Le 11 octobre 2015 Jacques Jeffredo un maraicher du Morbihan a organisé une messe en mémoire des suicidés agricoles à Saint-Anne d’Auray. 600 croix ont été plantées, symbolisant les600 agriculteurs qui selon lui, se donnent la mort chaque année, soit deux par jour. Sa pétition a recueilli près de 20000 signatures depuis l’été.

Appel au secours ? pas vraiment une solution…

Les agriculteurs en grande détresse et qui pourraient être tentés par le suicide disposent désormais d’un service d’écoute : la Mutualité sociale agricole (MSA) a lancé un numéro d’appel qui leur est spécialement destiné, « agri’écoute » En 2013, les équipes de la MSA ont identifié 838 situation contre 408 en 2012.

Prévenir le suicide avec des plateformes SOSest plutôt une mesure destinée à remplir les fichiers statistiques voire à se donner l’étoffe d’une action politique là où ce n’est qu’une affaire de communication. En vérité, on devrait s’attaquer à ce problème en diminuant les inégalités au sein de la société, en faisant en sorte que chaque habitant ait un niveau de vie acceptable, un logement, santé et éducation gratuites. Pour cela, il faudrait imposer des crédits à taux 0 pour les petits exploitants, la fourniture du matériel agricole par l’Etat, la mise en place de coopératives agricoles afin de partager le travail et les outils de production, et à la mise en place d’un revenu garanti qui permette aux agriculteurs de vivre dignement de leur travail et de s’attacher à la qualité de la production plutôt que de tomber dans la course effrénée à la surproduction qui ne fait qu’enrichir les plus gros de la filière. Voilà des mesures concrètes pour que nos petits exploitants puissent avoir une vie décente, et que leurs vies de sacrifices ne finissent pas dans un sacrifice ultime.