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Histoire de la révolution espagnole

Lectures. Le bref été de l’anarchie. La vie et la mort de Buenaventura Durruti de Hans Magnus Enzensberger

Publié le 12 août 2016

Camille Münzer

Il y a 80 ans, le coup d’État fasciste du général Franco s’est heurté à la résistance de la classe ouvrière espagnole et de ses organisations. Dans certaines villes comme à Barcelone, elle s’est rendue maîtresse du terrain, déclenchant un des processus révolutionnaires les plus profonds du XXème siècle. L’écrivain allemand Hans Magnus Enzensberger rend compte de ces événements dans un magnifique « roman » sur la vie exceptionnelle d’un des principaux dirigeants du mouvement ouvrier espagnol, l’anarchiste Buenaventura Durruti [1].

Un procédé littéraire inhabituel

Il est impossible d’opposer des faits et des documents à la légende de Durruti et de l’anarchisme espagnol pour la simple raison qu’il n’y a pas de procès-verbaux des combats de rue, ni des nuits passées sur les barricades. De même, les organisations illégales du début du siècle, comme les Solidarios, la Fédération Anarchiste Ibérique (FAI) ou la Confédération Nationale du Travail (CNT), laissent peu de traces dans le but d’échapper à la répression. Mais surtout, les versions sur les faits sont aussi nombreuses que les intérêts que celles-ci représentent. 

« La commune de Paris, la tempête qui s’est abattue sur le Palais d’Hiver, Danton à la guillotine et Trotsky à Mexico : l’imagination collective a plus de part à ces images que quelque science que ce soit. » Comment faire la part entre ce qui est vrai, la légende et les rumeurs sur une vie aussi mouvementée que celle de l’anarchiste espagnol ? Il n’y a pas d’objectivité dans l’histoire comme discipline, encore moins dans l’écriture d’un roman. Seule une « fiction collective », faite à partir de témoignages et de documents, peut devenir une « expression esthétique » des antagonismes de l’histoire. Finalement, Durruti ne serait que l’ensemble de points de vue sur Durruti, même le mensonge, la calomnie et la falsification (qui ne sont jamais absents d’une guerre révolutionnaire) contiennent une parcelle de vérité.

Le mécano devenu général

La lutte de classes en Espagne du début du XXème siècle avait deux fronts. Dans les campagnes, où la structure sociale était encore héritière de la féodalité, s’opposaient les grands propriétaires fonciers et un immense prolétariat rural, les « braceros », c’est-à-dire journaliers et/ou petits paysans. La misère les poussait souvent à des révoltes d’une très grande violence lorsqu’ils brûlaient les églises et les registres cadastraux et massacraient les autorités locales, jusqu’à ce que la troupe militaire intervienne pour réinstaller l’ordre. Dans les grandes villes comme Barcelone, la navigation, les banques et l’industrie textile, avaient donné naissance à une bourgeoisie d’affaires et à un prolétariat industriel très concentré. Contrairement à d’autres pays d’Europe occidentale, les ouvriers catalans ne se sont pas tournés vers la social-démocratie ou les partis démocrates. Sous la monarchie, le réformisme ou les démocrates libéraux n’avaient que peu de base. Déjà en 1918, la majorité de la classe ouvrière catalane était membre d’organisations anarchistes.

Durruti fait ses premières batailles dans ce contexte. Il participe à la grève générale de 1917 en tant que cheminot à Léon. Mais la défaite le pousse à s’exiler à Paris, où il rencontre les anarcho-syndicalistes français. De retour en Espagne en 1920, il se lie avec d’autres anarchistes , tous ouvriers ou petits employés, qui plus tard deviendront pour certains des ministres de la République : Francisco Ascaso, Gregorio Jover et Garcia Oliver. Leur groupe, les Solidarios, avait beaucoup de ressemblances avec la bande à Bonnot, avec des braquages de banque, tout en pratiquant la propagande par l’action. Mais lorsque Primo de Rivera fait un coup d’État en 1923, Durruti doit s’exiler jusqu’en 1931. Pendant ces années, il est difficile de savoir où est ce qu’il se trouvait exactement et quelles furent ses actions. Certains témoignages affirment qu’il est passé par Cuba, l’Uruguay, l’Argentine, puis par la France, l’Allemagne, et la Belgique. 

Son retour coïncide avec l’ouverture d’une période d’intenses luttes de classe, où les mineurs jouent un rôle central, en Catalogne, mais surtout lors de la Commune d’Asturies. Durruti commence alors à occuper une place différente : il devient un agitateur et un dirigeant politique de la CNT. À chaque conflit, à chaque attentat, la police, les journaux et les patrons pointaient du doigt Durruti comme principal responsable. Cela ne faisait pourtant qu’accroître sa popularité. Lors qu’il était en prison (ce qui lui arrivait régulièrement,), les gardiens faisaient venir leurs petites amies pour voir le célèbre anarchiste. Celui-ci, mécontent d’être considéré comme un singe de zoo, se mettait à crier : « Hou, hou, hou… », au grand malheur de ses gardiens. 

En quelques années, la démocratie bourgeoise avait échoué aux yeux de millions de travailleurs. La seule carte qui lui restait à jouer étaient les élections de février 1936. À cette occasion, une alliance des principaux partis de gauche s’était présentée en promettant l’amnistie pour les trente mille prisonniers politiques en cas de victoire. La CNT appelle alors à voter « pour les prisonniers. » 

Les anarchistes au gouvernement ou au pouvoir ? 

Pour la droite, la victoire du Front populaire signifiait la guerre civile. Pour Durruti et la CNT, la menace de guerre civile signifiait le besoin de l’armement du prolétariat et la défense de Barcelone. Les généraux putschistes fixèrent leur coup d’État pour le matin du 19 juillet 1936. La rébellion est un échec : vers midi les fascistes avaient perdu la plupart de leurs positions fortes face à la résistance populaire, qui avait hissé des barricades partout dans la ville. En une seule nuit, le pouvoir était tombé entre les mains de la CNT et de la FAI, les anarchistes n’avaient qu’à s’en emparer. Partout commençait une « chasse aux bourgeois ». Les ouvriers ne pouvaient plus retourner à l’usine comme avant après avoir vaincu les troupes fascistes. La Casa Cambo, siège du patronat catalan, était tombé entre les mains des ouvriers du syndicat du bâtiment. C’est là où, à partir de ce jour, la révolution installa son quartier général. La victoire des travailleurs barcelonais dépassait toute attente ; la ville leur appartenait. 

Companys, Président du gouvernement catalan et républicain catalaniste de gauche, convoque alors le Comité régional de défense, mis en place par les anarchistes, pour négocier. Face à Durruti et ses camarades, Companys avoue qu’il n’est pas en position de force : « Aujourd’hui, vous êtes les maîtres de la ville et de la Catalogne parce que vous avez été les seuls à vaincre les fascistes. (…) Si vous n’avez plus besoin de moi comme président de la Catalogne ou si vous vouliez plus de moi, dites-le. » La démocratie bourgeoise capitulait ouvertement devant Durruti. C’est à ce moment là qu’une décision historique allait être prise : gouverner ou ne pas gouverner ? se compromettre ou ne pas se compromettre ? 

La CNT était confrontée pour la première fois à la question du pouvoir. Durruti et ses proches étaient de l’avis qu’une « dictature anarchiste » n’était pas la voie à suivre. Par une sorte de pirouette théorique, ils ont affirmé que la question du pouvoir était, en quelque sorte, déjà résolue. Celui-ci était de fait entre les mains de la CNT et de la FAI, ils allaient donc participer au gouvernement pour empêcher la formation d’un gouvernement auquel ils ne participeraient pas et qui se retournerait contre eux. Les comités anarchistes de la région adoptèrent le 21 juillet une résolution qui remettait le « communisme libertaire » pour après la fin de la guerre. 

À ce sujet, Trotsky dira que « les anarchistes cherchèrent dans leurs syndicats un refuge aux exigences de la « politique ». Ils se comportèrent à la manière de la cinquième roue d’un carrosse de la démocratie bourgeoise. Ils perdirent bientôt jusqu’à cette position, parce que personne n’a besoin d’une cinquième roue. »

Durruti part de Barcelone à la tête d’une colonne de plusieurs milliers de volontaires pour conquérir Saragosse. La très grande majorité d’entre eux sont des ouvriers et forment une milice qui n’a rien à voir avec les armées régulières. Les officiers sont élus, touchent le même salaire que les soldats et il n’y a aucune obligation de saluer son supérieur. Des volontaires affluaient sans cesse pour suivre Durruti, mais ce qui lui manquait n’était pas des bras mais des armes. La colonne était très mal équipée. Elle n’avait que très peu de mitrailleuses et presque aucune pièce d’artillerie. La plupart de ses membres s’étaient formés au combats de rue et ne connaissaient rien aux grandes manœuvres militaires. De plus, elle subissait le boycott organisé par le gouvernement de Madrid et de Barcelone qui voyait d’un mauvais œil la popularité de Durruti qui, malgré ses déclarations officielles, réorganisait sur la base du « communisme libertaire » chaque village qu’il libérait. 

Dans cette guerre, Durruti devra faire l’expérience de ses propres principes anarchistes. Au lieu d’ « organiser l’indiscipline », il se verra dans l’obligation d’exercer un minimum de discipline militaire et de centralisation de la milice dans le but de faire face à un ennemi beaucoup plus expérimenté et armé que lui. Cela ne l’empêchera pourtant pas de s’opposer aux plans de militarisation des milices voulues par Madrid et Barcelone pour en finir avec les aspects les plus révolutionnaires des milices. 

Qui a tué Buenaventura Durruti ? 

Le déclin des anarchistes commence quelques mois après le début de la révolution. Ils commencent par participer au gouvernement régional de catalogne en septembre puis, en octobre, la CNT soutient la dissolution du Comité central de la milice. En décembre 1936, la CNT entre finalement au gouvernement de Madrid, occupant les postes de Ministre de la Justice, du Commerce et Industrie et de Santé publique. Des divergences importantes commencent à s’exprimer au sein de la CNT. Une opposition est constituée : les « Amis de Durruti ». Lorsque en mai 1937, le gouvernement veut désarmer les travailleurs de Barcelone, ceux-ci lèvent de nouveau les barricades, mais ils n’ont plus le soutien de la direction de la CNT. La révolte est écrasée par le gouvernement républicain. Ce sera le début de la fin des conquêtes de la révolution. 

Durruti ne verra que le début du déclin du « communisme libertaire ». Madrid encerclé par les fascistes, sa colonne part à sa rescousse. Dans cette ville, Durruti et la CNT ne bénéficiaient pas de la même autorité qu’à Barcelone et les tensions entre eux et les communistes sont palpables. Accueillie par la population avec enthousiasme, la colonne était accueillie par le gouvernement comme des barbares. 

Les circonstances de la mort de Durruti n’ont jamais été éclaircies. Les récits à ce sujet, comme sur plein d’autres qui touchent à Durruti, sont contradictoires, c’est pour cela que Magnus Enzensberger parle des « sept morts de Durruti ». Les premières versions affirment qu’une balle perdue des fascistes le touche en pleine poitrine. Mais pourquoi est-il le seul de ses camarades présents à être blessé ? N’était-il pas avec ses gardes corps ? Une inspection sur sa chemise montre que la balle avait été tirée d’une distance de moins de dix mètres. Certains accusent les communistes, d’autres la direction de la CNT, qui voulait se débarrasser d’un Durruti trop fidèle à ses convictions. Une dernière hypothèse dira que son fusil a tiré tout seul en sortant de sa voiture. Cependant, Durruti était habitué à manier les armes depuis son plus jeune âge, comment aurait-il pu être aussi peu précautionneux ?

La mort de Durruti est la mort d’une certaine tradition du mouvement ouvrier, celle d’un anarchisme qui n’a rien à voir avec les sectes étudiantes qui s’en réclament, ni un frisson pour des intellectuels bourgeois, mais un mouvement qui a organisé des millions de travailleurs sous la monarchie, puis a défendu la révolution avec leur vie s’il le fallait. Durruti s’est heurté à la réalité de la révolution et s’est placé résolument du côté de ceux qui se sont méfié, jusqu’à la dernière minute, de la bourgeoisie, même démocrate, même antifasciste. Ce n’est pas un hasard si ceux qui ont tiré les bilans de la collaboration avec la bourgeoisie et qui ont voulu que la révolution aille jusqu’au bout s’appelaient les « amis de Durruti » ; mais il était déjà trop tard.

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