Notre classe

Silence total sur le massacre de l’emploi chez Vivarte

Les 17 000 employés de Naf Naf, André et Chevignon…bientôt sacrifiés sur l’autel actionnarial ?

Publié le 4 novembre 2016

Crédits photographiques : Romuald Migneux / SIPA

Si le nom du conglomérat n’est pas forcément connu de tous, Vivarte est un des leaders de la distribution dans le prêt-à-porter : André, Pataugas, Chevignon, Creeks, La Halle aux chaussures, Naf Naf ou encore Minelli font partie de cet empire créé à partir de l’entreprise André. Plus de 4500 magasins, pour 17 000 employés, composent le géant de la chaussure et du vêtement. Autant d’emplois actuellement menacés, alors que l’entreprise croule sous une dette abyssale et que le nouveau président, Patrick Puy, un fossoyeur social connu pour la gestion de Moulinex, a pris ses fonctions récemment, avec la ferme intention de casser du travailleur pour les fonds actionnariaux qui font leur beurre sur le dos de ces derniers. Un dossier qui pourrait bien s’avérer explosif en pleine élection présidentielle.

George Waters

Un groupe en grande difficulté

Le groupe Vivarte est aujourd’hui en « crise » : le 27 octobre, Stéphane Maquaire, ancien dirigeant de Monoprix, a été débarqué au profit de Patrick Puy. Une telle annonce est sans ambiguïté de la part des fonds qui gèrent l’entreprise : il s’agit de démanteler, pièce par pièce, le réseau, et pour organiser cette casse sociale, un fossoyeur de l’emploi est appelé. Patrick Puy, c’est celui qui a supprimé 4000 emplois dans les années 2000 chez Moulinex, c’est celui qui a récemment « restructuré » Arc International, en supprimant 400 autres emplois. Son travail est somme toute assez simple : il s’agit de trouver les moyens les plus efficaces pour mettre de l’argent dans la poche des actionnaires, en organisant notamment le mieux possible les licenciements. La situation est d’autant plus inquiétante que le groupe a déjà perdu beaucoup de ses membres, tranchés par l’ancienne guillotine patronale nommée Richard Simonin : en quelques années, ce sont quatre plans de « sauvegarde » de l’emploi qui ont supprimé 1400 postes sur La Halle aux vêtements, 3000 licenciements en deux ans. Beaucoup des enseignes ont été vendues, dont Défi Mode, et la dernière usine du groupe, La Vosgienne de la chaussure, vient d’être vendue à un groupe allemand. Chevignon et Pataugas sont aussi en vente. On peut présager sans trop de problème qu’il s’agit bien là de vendre les groupes les plus « rentables » pour organiser l’argumentaire qui tombera bientôt, quand Patrick Puy annoncera aux employés : « vous n’êtes plus rentables, il faut supprimer des effectifs ».

Une victime typique des vautours de la finance

En 2007, juste avant la crise, Vivarte va très bien. Les prix sont au plus haut, la valeur du groupe est importante et le groupe financier Chartered House achète le groupe 3,2 milliards d’euros. Cependant, loin de l’acheter « normalement », d’acheteur à vendeur, le fonds d’investissement utilise une technique bien connue pour faire peser tous les risques sur le groupe plutôt que son propriétaire. Un leveraged buy-out est organisé. Le principe est simple : le fonds achète une entreprise et fait payer par l’entreprise le coût de l’achat. En somme, les 3,2 milliards se retrouvent dans la dette de Vivarte, qui alors doit rembourser cette dette colossale, supérieure à son chiffre d’affaires, et ce, en pleine crise de 2008.

En 2014, de nouveaux fonds arrivent sur scène. Alors que le groupe est en quasi faillite, la dette de 2,8 milliards d’euros est « restructurée ». Les fonds Alcentra, Oaktree, GLG Partners et Babson (appartenant à Barings) réduisent de 2 milliards la dette du groupe, qui passe à 800 millions d’euros. Mais ce serait trop facile, trop « gentil ». Ces mêmes fonds investissent dans l’entreprise à hauteur de 500 millions d’euros, investissement qui se retrouve dans la dette du groupe, la portant à 1,3 milliard d’euros. Et finalement, en bons banquiers, dignes des usuriers du XIXème siècle, ils portent ce « prêt » à un intérêt de 11 % ! En deux ans, la dette prend 200 millions d’euros.

Tout est donc organisé pour engraisser un peu plus chaque fonds d’investissement, qui ne perdra évidemment pas un euro dans l’affaire, mais qui annoncera partout qu’elle est à la limite de la faillite. L’ancien PDG, Stéphane Macquaire, a d’ores et déjà placé l’entreprise sous mandat ad hoc du tribunal de commerce de Paris : cette étape, préliminaire à la faillite, annonce la couleur de la politique de Patrick Puy, qui vient de reprendre les rennes. Le communiqué de presse de la CGT-Vivarte de ce mercredi 2 novembre, fait état des premières « pistes » du porte-flingue des actionnaires, notamment la question de l’externalisation de la logistique, ainsi qu’une restructuration des sièges des différentes entités du groupe. Autant de mesures qui auront comme points communs de casser l’emploi et dégager de nouveaux euros pour les actionnaires.

C’est donc un dossier explosif qui arrive sur la scène médiatique en début de campagne présidentielle. Le dossier est d’autant plus épineux pour Hollande et le gouvernement qu’il est typiquement ce contre quoi le candidat de 2012 annonçait lutter. « Mon ennemi, c’est la finance » était alors censé être une réponse à ce genre de casse de l’emploi. Des déclarations qui lui seront sûrement rappelées à juste titre, tant le bilan du président lors de ce quinquennat montre que son ennemi a plutôt été le monde du travail que le monde actionnarial. Si pour l’instant le dossier est particulièrement tu, c’est aussi parce que le gouvernement n’a pas envie d’intervenir dans de tels dossiers, où il ne pourra que montrer quels intérêts il défend.

Quelles solutions pour les travailleurs ?

Dans les (quelques) articles qui couvrent ce qui sera sûrement la prochaine grande casse de l’emploi en France, beaucoup font un parallèle avec Alstom, « sauvée » par l’État récemment, en appelant à une mobilisation politique importante. Jean-Louis Alfred, coordinateur CFDT du groupe, explique ainsi « qu’il y a eu 3 000 licenciements en deux ans sans que personne ne lève le petit doigt ! Et je pense que bientôt, il ne restera plus personne. On hallucine ! Aucun politique n’a bougé, pas même le plus petit maire de la plus petite commune de France ! ». Dans cet entretien à l’Obs, il souligne notamment que les salariés sont déjà largement dans une situation de très grande précarité : 51 % de temps partiel, 80 % de femmes, dont beaucoup vivent sous le seuil de pauvreté. Ces travailleurs sont souvent moins syndiqués et moins organisés, dû notamment à l’absence de politique volontariste des directions syndicales, qui laissent souvent les travailleurs moins protégés de côté. Que l’on soit intérimaire, en CDD, à temps partiel ou en CDI dans des statuts protégés, nos emplois ont tous la même valeur et méritent tous d’être défendus bec et ongles. Alors que l’unique but de Patrick Puy est de supprimer le plus d’emplois possible, et d’en externaliser un certain nombre, pour les militants combatifs qui se sont déjà battus contre les précédents PSE, il s’agit de monter en puissance et de mobiliser le plus largement possible les salariés, en montrant, par la grève, qui produit, qui réalise le chiffre d’affaires de l’entreprise : ce ne sont ni Patrick Puy, ni Stéphane Maquaire, ni Oaktree, ni Alcentra, ni un quelconque actionnaire qui sont au charbon dans les boutiques, dans la logistique ou dans les bureaux. À nous de leur montrer que nous défendrons nos emplois jusqu’au bout.