Derrière le spectacle

Les Jeux Olympiques vus du Brésil

Publié le 8 août 2016

Leandro Lanfredi (Esquerda Diário, Rio de Janeiro)

Alors que la cérémonie d’ouverture des J.O semblait s’être donnée pour mission de redorer l’image de l’élite brésilienne et du capitalisme mondial, et en outre de faire oublier les profondes crises qui traversent le pays, celle-ci n’est cependant pas parvenue à faire taire jusqu’au bout le bruit des mécontentements.

Nous reproduisons ici un article de nos camarades brésiliens de Esquerda Diário, publié au lendemain de la cérémonie d’ouverture.

"Si aujourd’hui il y a bien un pays qui a besoin d’une impulsion par le spectacle [...], c’est le Brésil", écrivait le New York Times. Quant à Globo, une des principales chaînes de télévision brésiliennes, celle-ci a analysé et souligné, avec mille et un commentateurs politiques, internationaux, sportifs, à quel point le Brésil avait besoin d’une cérémonie d’ouverture comme celle-ci pour améliorer "le climat du pays", tout en martelant que les gens devaient apprendre à respecter l’opinion des uns et des autres comme le rappelait Galvão Bueno (commentateur sportif) en de nombreux serments moralisateurs.

La cérémonie a été le portrait télévisé d’un spectacle, et indéniablement, d’un pays divisé, d’un gouvernement putschiste sans aucune légitimité, dans un premier temps dissimulé à l’annonce des autorités présentes puis finalement hué vigoureusement lors de ses brèves apparitions.

Au Brésil il n’est plus possible de cacher les problèmes sociaux, économiques et politiques et la "fête" olympique sert le putschiste Temer et tous ceux qui ont énormément investi dans l’image d’un pays dans lequel plus personne ne croit - bien que le journal Globo s’entête à affirmer le contraire dans ses éditoriaux.

Le danger des jeux est leur utilisation politique : Temer lui-même proclamait déjà dans la matinée à toute la presse qu’ils seraient l’opportunité de montrer la félicité du pays, de l’union… suivi de tout un discours qui ne parvient cependant plus à masquer la crise du pays.

La cérémonie d’ouverture a cherché à montrer un Brésil métissé. Un Brésil patrie de tous. Des Noirs (monstrueusement abattus par la police la plus meurtrière du monde), la blonde Gisèle Bundchen, "fille de l’Ipanema" de la cérémonie (en référence à la chanson sur laquelle elle défilait). Un pays avec des Noirs, ici choisis avec rigueur et attention pour parler de ce "pays de Tous". Un Brésil noir et heureux, mais sans les Amarildos, qui eux sont toujours portés disparus : le Cas d’Amarildo est celui d’un ouvrier noir connu nationalement pour avoir disparu après son arrestation par la police dans la Favela da Rocinha à Rio. Il est l’un des symboles de la lutte contre les violences policières au Brésil.

Sur Internet, partout dans le monde, Facebook invite les gens à partager leurs émotions pendant les Jeux. Tout un marketing pour que des millions se sentent "appartenir" à cet événement mondial. "Vas-tu, toi seul, rester en dehors ?" Mais qui est vraiment inclu dans ce spectacle de l’élite ? Sûrement pas tous ceux que les grands travaux ont chassés de chez eux. Sûrement pas les Brésiliens au chômage. Dans les gradins, à part les touristes, on voit seulement un portrait du Brésil blond aux yeux bleus, qui n’est pas celui qui se déplace tous les jours en transport en commun.

Les Olympiades des immigrés et des réfugiés - au milieu de la construction de toujours plus de murs

Du point de vue international, la cérémonie a cherché à prendre en charge deux tares du capitalisme mondial. Elle était en effet centrée autour de "l’environnement", dans le pays du gigantesque désastre écologique réalisé par une entreprise privée, Samarco, qui a détruit des kilomètres d’écosystèmes, a délogé des populations entières pour le profit de l’entreprise brésilienne Vale et de l’australienne BHP Billinton ; référence à la catastrophe écologique qui s’est produite en Novembre dernier dans l’Etat du Mina Gerais : de gigantesques coulées de boue toxiques libérées par l’effondrement de deux barrages de la compagnie minière Samarco suspectée de négligence, avait notamment ravagées la ville de Mariana. Mais les conséquences environnementales globales dues au capitalisme ne sont pas visibles qu’au Brésil.

L’autre élément central de l’événement, très relayé par la presse internationale, est l’attention portée aux immigrés et aux réfugiés. Systématiquement capturés au Nord de l’Afrique, en Turquie, persécutés en Allemagne par Pegida, attaqués par une partie de ceux qui ont défendu le Brexit en Grande-Bretagne, persécutés partout, où l’on brandit l’argument de la menace terroriste -qui permet également au gouvernement français d’attaquer le mouvement ouvrier sous couvert de l’état d’urgence. Comme si ce n’étaient pas tous ces pays impérialistes le centre de l’événement, sur le podium. Les persécutés sont des héros, ne serait-ce qu’un jour, pour vendre l’idée "qu’un autre monde est possible". Le cimetière méditerranéen semble pourtant contraster avec le feu d’artifice.

La fête au milieu de la crise sociale, économique et politique

Pour en revenir au Brésil, Temer a tenté de faire profil bas le jour même de la sortie de sondages déclarant que si la majorité ne souhaitait pas le retour de Dilma Rousseff au pouvoir, elle ne voulait pas non plus le voir gouverner. Par ailleurs, celui-ci reçoit également des critiques grandissantes de la part du PSBD (sociaux-démocrates brésiliens, centre) et de la presse, mais cette fois à cause de son retard sur l’application des mesures d’austérité promises, comme la réforme sur la Sécurité Sociale.

Aujourd’hui, Dilma Rousseff déclarait que si elle reprenait son poste -ce qui semble assez peu probable- elle convoquerait un référendum sur de nouvelles élections, ce à quoi le président du PT se refuse. Ces divisions au sein du PT sont l’expression de différentes manières d’accepter le coup d’Etat institutionnel. Pendant ce temps sur Twitter, celle-ci se lamentait de ne pas être présente à la cérémonie, tandis que Temer lui, cherchait à insister sur des messages d’union nationale. Cependant, tout comme ses discours antérieurs qui répétaient "Ne parle pas de la crise et travaille", son discours sur l’union et la paix ne semble pas prendre. Même s’il n’y a pas de grand mouvement de masse dans le pays, il existe un fort mécontentement.

Le même jour de l’ouverture des Jeux Olympiques, des milliers de personnes sont descendues dans les rues de Rio pour protester contre leur gouvernement putschiste. A São Paulo, la manifestation anti-J.O a été très fortement réprimée et des dizaines de personnes ont été interpellées.

A São Paulo, l’escalade répressive s’est aussi fait sentir dans un des quartiers que l’on surnomme « Cracolândia » où, sous couvert de la lutte contre le narcotrafic, la police réprime durement la population des quartiers populaires.

La fête de "la paix" ne masque pas les multiples éléments de la crise politique, de la crise économique et de la crise sociale du pays. Quelques milliers ont hué Temer, quelques milliers sont descendus dans les rues, quelques-uns, mais dans de nombreuses villes, ont développé un nouveau sport olympique : celui de tenter d’éteindre la flamme olympique. Alors que le sentiment de crise croît, il est clair que ce ne sont pas les J.O qui aideront à la résoudre.

Reste à voir à quel moment ce mécontentement éclatera réellement. Peut-être que cela n’arrivera pas. Mais il se ressent partout. Aujourd’hui Temer, même hué, peut dormir sur ses deux oreilles. Demain, peut-être pas. 

Aucun show d’Annita, de Caetano Veloso ou de Gilberto Gil ne résoudra la contradiction de la promesse d’un futur qui n’existe déjà plus. Le Brésil grande puissance, le développement calme et lent, jour après jour, de tous, des chefs d’entreprise et des travailleurs, tout cela est terminé. Le temps des promesses appartient au passé. La faiblesse des J.O, due surtout au manque d’entrain pour eux, est un nouveau « 7-1 » contre l’élite brésilienne, comme ce que l’équipe de football brésilienne avait vécu face à l’Allemagne en 2014 : encore "un grand projet" qui ne se déroule pas comme elle l’aurait aimé, pouvant jouer un rôle pour son hégémonie, mais cumulant plutôt des éléments de la crise organique de la classe dominante du pays.

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