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Monde

Un cas emblématique de répression

Les Mapuches en Argentine : justice et criminalisation du mouvement social

Nous publions ci-dessous un texte sur le cas emblématique de lutte et de répression contre la dirigeante mapuche Relmu Ñamku dans la Patagonie argentine. Celui-ci a été initialement publié dans l’ouvrage collectif « La passion du schiste. Capitalisme, démocratie, environnement en Argentine » et ici est présenté avec une introduction de son auteur, Grégory Lassalle, pour RévolutionPermanente.fr.

Le 17 octobre 2017, le corps sans vie de Santiago Maldonado est retrouvé dans le lit de la rivière Chubut. Ce jeune argentin avait disparu depuis le 1er août et une manifestation de communautés mapuches contre l’entrepreneur italien Benetton, un des grands propriétaires fonciers de la Patagonie. Si pour la justice argentine il s’agit d’une « noyade accidentelle », la famille Maldonado et les mouvements progressistes responsabilisent, eux, l’État argentin.

Les céréales, l’élevage, les mines, les projets touristiques, le pétrole... Les fronts de lutte de la population mapuche pour défendre son territoire sont aujourd’hui multiples, tout comme les méthodes utilisées par Buenos Aires et les pouvoirs provinciaux pour gagner ce rapport de force.

L’article qui suit, extrait du livre La passion du schiste. Capitalisme, démocratie, environnement en Argentine, est l’étude d’un cas de criminalisation du mouvement mapuche. Celui de la communauté familiale Winkul Newen, plus au nord de la Patagonie.

NB. Ouvrage collectif (OPSur, Grégory Lassalle, Vincent Espagne), Éditions du CETIM, 184 pages.

Le conflit entre Apache Corporation et la communauté Winkul Newen

Martín Maliquéo et Relmu Ñamku sont mapuche et intègrent la communauté Winkul Newen. Ils habitent entre Zapala et la ville pétrolière de Cutral Co, sur les mêmes collines arides qui faisaient vivre les aïeux de M. Maliqueo. Pour le Ministère de l’énergie de la province de Neuquén, ces collines font partie de la concession Portezuelo Norte qui a tour à tour appartenu à Pionner Natural Resources (1997-2006), à la compagnie pétrolière américaine Apache Corporation (2006-2014), puis à Yacimientos del Sur (YSur), filière d’YPF (depuis 2014). « Le rapport de force est en notre désavantage ». R. Ñamku souligne la faible marge de manœuvre dont dispose la communauté Winkul Newen pour défendre son territoire : « Nous n’avons que deux possibilités. Soit accepter l’exploitation en négociant des dédommagements, ce que font certaines communautés, soit nous radicaliser. »

L’histoire du conflit et des résistances se compose de différents chapitres. En 2010, suite à plusieurs dégâts environnementaux, la communauté bloque la production. Mais quelques mois plus tard un accident l’oblige à « repenser la lutte » et à négocier : un des fils de R. Ñamku et M. Maliqueo se brûle accidentellement au visage. Apache propose de financer le traitement de l’enfant si la communauté permet la remise en production des puits, ce qu’elle accepte. Les activités d’Apache reprennent mais les pollutions continuent. En 2011, une fuite provoque un déversement de pétrole. L’entreprise déclare un impact sur 130 m2. Aidé par des experts, la communauté prouve que les dommages sont plus importants : 1600 m2 au total. Devant l’absence de sanctions de l’État provincial, la communauté rompt la trêve avec Apache et bloque à nouveau le gisement. Le conflit s’exacerbe. La fracturation hydraulique, elle, avance dans la région. En mai 2011, Apache fore le premier puits non conventionnel d’Amérique Latine à seulement quelques kilomètres, sur le territoire d’une autre communauté mapuche.

En novembre 2012, soixante-dix éléments des forces de l’ordre interviennent pour déloger Winkul Newen. Une femme mapuche menace de s’immoler, les policiers et l’entreprise reculent. Le 28 décembre, l’avocat d’Apache obtient un nouvel ordre d’expulsion. L’avocat coordonne lui-même la mise à disposition puis l’acheminement des policiers. Sur place, plusieurs camions d’entreprises de services et un bulldozer sont à l’arrêt devant une barrière en bois. Pendant qu’une employée du Tribunal civil lit l’ordre d’expulsion aux mapuche, l’avocat filme la scène. La situation s’envenime. La communauté jette des pierres sur les véhicules. Une d’entre elle traverse la vitre de la voiture de l’employée du tribunal et l’atteint violemment au visage. La victime, Veronica Pelayes, affirme savoir qui a lancé la pierre. Le 3 janvier 2013, une plainte pénale est déposée à l’encontre de R. Ñamku et M. Maliqueo.

Judiciarisation

En 2014, l’entreprise YPF rachète les actifs d’Apache Corporation en Argentine et confie à sa filiale YSur leur administration, héritant ainsi du conflit avec Winkul Newen. La direction de l’entreprise argentine prend ses distances avec les incidents du 28 décembre et refuse de prendre part à de possibles mesures conciliatoires entre les différentes parties. Un des responsables de la compagnie pétrolière précise : « Nous n’avons rien à voir avec ce cas. Il s’agit d’un problème entre Mme Pelayes et Mme Ñanku ». Pour l’avocat de R. Ñamku et M. Maliqueo, Dario Kosovsky, la position d’YPF est opportune : « Ils ont compris qu’à travers la plainte de l’employée judiciaire, la communauté allait dorénavant être touchée sans même qu’ils n’aient à intervenir directement ».

La défense de l’employée judiciaire est assurée par Julian Alvarez, un des fondateurs de l’Association ADELEY, constituée en 2010 en réponse « aux usurpations de propriétés de la part de mapuche ». Dans un premier temps, R. Ñamku et M. Maliqueo sont accusés d’avoir provoqué des lésions. « Pour ce type de délit, le cas aurait pu être réglé par des peines de travaux communautaires sans qu’il y ait besoin d’arriver à un procès ». L’avocat Kosovsky affirme que la procureure pouvait freiner l’accusation mais qu’elle persistait dans sa volonté de voir la leader mapuche affronter des tribunaux : « La procureure a même sollicité une requalification du délit en tentative d’homicide. Ça n’avait pas de sens. L’intention de tuer était improuvable. Je pense qu’à travers ces poursuites, le pouvoir a surtout voulu démobiliser la communauté et envoyer un message à ceux qui pourraient s’identifier à Winkul Newen ».

Les stratégies développées dans ces poursuites sont caractéristiques d’un modus operandi généralisé à l’encontre des secteurs qui résistent à l’avancée de l’exploitation des HNC. En 2013, après une manifestation contre l’accord YPF-Chevron, huit dirigeants syndicaux (dont un député Raúl Godoy) sont victimes de plaintes pénales pour « perturbation de l’ordre publique et dommages qualifiés », charges qui peu de temps après furent abandonnées. En 2014, cinq membres de l’assemblée citoyenne d’Entre Rios, qui avaient tenté d’empêcher le passage en Uruguay de camions sismiques, sont détenus et poursuivis légalement. Suite à presque une année de procès, la procédure est interrompue, ce qui montre le caractère inconsistant des plaintes. Les cas sont encore plus nombreux quand il s’agit de communautés directement en conflit avec les entreprises pétrolières ou avec les pouvoirs économiques : selon l’Observatoire des droits humains des peuples indigènes, pour la seule année 2013, la province de Neuquén a mené quarante deux procès pénaux (dont vingt-cinq pour usurpations) à l’encontre de membres du « peuple mapuche ».

La déclaration de Relmu Ñamku

Zapala est une ville située à proximité de la cordillère des Andes, à l’extrémité sud-ouest du gisement de Vaca Muerta. Le lundi 26 octobre 2015 commence le procès pour tentative d’homicide à l’encontre de R. Ñamku et de M. Malique. Des centaines de manifestants sont venus soutenir la communauté mapuche. Le procès mobilise aussi les conservateurs et les nationalistes. Un groupe de tradition fasciste déploie une banderole sur l’obélisque à Buenos Aires : « Justice pour Veronica Pelayes. Victime du terrorisme mapuche ». Sur internet, un slogan du Forum de défense de la Patagonie est repris : « Dehors les séparatistes. Nous voulons voir des drapeaux argentins ».

Le dernier jour du procès, R. Ñamku souhaite déclarer : « J’ai de la peine d’être obligée de raconter mon intimité publiquement mais c’est important afin que vous puissiez me comprendre, me connaître… Si pendant ce procès, on s’est référé à moi comme Carol Soae, c’est parce qu’à ma naissance, ma mère, une femme mapuche, m’a donnée en adoption. Aussi, même si j’ai grandi dans une maison heureuse, quelque chose n’était pas tranquille en moi, je voulais récupérer mon identité. Après mes études, j’ai appris le mapudugun [langue mapuche. NDLR] ; puis j’ai rencontré Martín, mon compagnon actuel. En 2003, je suis venue vivre avec lui dans la communauté. Pourquoi ? Car il fallait défendre le territoire. Là-bas, malgré le fait que nous vivions dans une région riche, nous n’avions ni lumière, ni eau, ni gaz. Pas non plus de dispensaire, ni d’école. On subissait une absence totale de l’État. Pour nous, l’État n’existait pas.

« Parfois, le système judiciaire ce n’est personne : quand on sollicite le plan de travail de l’entreprise ou quand on demande une remédiation des dégâts environnementaux. Les plaintes que nous avons déposées devant ce même tribunal qui me juge aujourd’hui, n’ont jamais eu de réponses positives. Pourquoi n’ont-ils pas enquêté à ce moment-là et pourquoi me poursuivent-ils maintenant ? Je ne sais pas. Mais je ne veux pas que la réponse soit parce que nous sommes des indios, parce que nous sommes pauvres… parce que je suis une femme… Mes enfants ont grandi au milieu de la police. Et maintenant, ils voient leur mère sur le banc des accusés. Ça me fait de la peine qu’ils voient cela. Ça me fait de la peine que pour nous, les mapuche, il y ait ça : venir s’asseoir, ici, sur cette chaise… Ce n’est pas moi mais l’entreprise pétrolière qui devrait être assise ici. C’est elle qui a provoqué ce conflit. »

Opportunismes

Sept membres de l’entreprise, trois policiers, quatre docteurs et un mapuche sont cités à témoigner par l’accusation. Pourtant, au terme des audiences, aucun élément ne met en évidence une participation directe de M. Maliqueo. Rien ne prouve non plus que la victime ait été en danger de vie, ni même que R. Ñamku soit la personne qui ait lancé la pierre en question. La procureure fait marche arrière : elle retire la plainte contre M. Maliqueo et change l’accusation à l’encontre de R. Ñamku. La leader mapuche sera finalement jugée pour lésions à l’encontre de V. Pelayes et pour des dommages sur un véhicule de l’entreprise pétrolière.

« Nous, le jury, au nom du peuple, déclarons l’accusée Mme Soae [R. Ñanku] : non coupable ». À la lecture du verdict, R. Ñamku tombe dans les bras de son compagnon et de ses avocats. Derrière les accusés, un jeune mapuche rompt la solennité du tribunal. Poing levé, il lance : « Mari Chi Weu ! » (« Dix fois nous vaincrons ! »). À ses côtés, des personnalités politiques importantes comme Felix Diaz, leader de la communauté Qom, ou encore Nora Cortiñas, une des personnages clés de l’association des Mères de la place de Mai Línea Fundadora. « La justice s’est trompée. Ils voulaient nous faire taire mais ils nous ont renforcés. » R. Ñamku mesure la victoire politique de la communauté. Une victoire au goût amer : « Aujourd’hui, ils ont perdu. Mais ils ont quand même réussi à me condamner avec ces trois années de persécution. »




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