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"Les Révoltés". Une plongée chez les insurgés de Mai 68, un dopant pour la lutte d’aujourd’hui

Claude Manor

"Les Révoltés". Une plongée chez les insurgés de Mai 68, un dopant pour la lutte d’aujourd’hui

Claude Manor

Sans aucun autre artifice que des images puissantes et un extraordinaire art du montage, le documentaire de Michel Andrieu et Jacques Kebadian nous plonge dans le courant des « évènements » de Mai 68. Au-delà des importantes différences de situations, il jette un pont implicite, extraordinairement naturel, entre les « soixante-huitards » d’hier et les « gilets jaunes » ou « rouges » d’aujourd’hui. De quoi prendre une bonne dose d’énergie pour poursuivre la lutte.

Des questions toujours actuelles

Que vous soyez étudiant, ouvrier, précaire, retraité, ex-soixante-huitard ou gilet jaune, vous ne pourrez regarder ce film sans être frappé par la similitude des questions qui se posent aux indignés et aux révoltés, dès que la volonté collective de changer radicalement le monde fait irruption sur la scène de l’histoire.

Se mobiliser, affronter la violence de l’Etat, s’organiser, oser prendre la parole si l’on est étudiante à la fac, ouvrière en usine, ou travailleur immigré, convaincre et étendre son propre camp, déjouer les manœuvres des appareils politiques et syndicaux, bloquer l’économie, donner le pouvoir aux travailleurs… Un vaste champ d’invention, d’opposition, de débat, de fraternité et de lutte.

C’est dans toutes ces questions que Les Révoltés nous embarquent. Les images documentaires de mai-juin 68 ne manquent pas, mais celles que nous propose ce film sont d’une puissance particulière car elles ne sont pas œuvre de reporters qui observent et rendent compte. Montées en 2018 par ceux-là mêmes qui les avaient tournées de l’intérieur du mouvement, en 1968, ces images nous parlent de nous, de notre classe, de manière universelle. Tout ce qui en nous existe de colère, d’angoisse, de créativité, de lucidité, de courage ou de crainte est profondément remué dans une grande invitation à l’indignation et à la révolte.

Une trame qui éclaire les temps forts d’un élan révolutionnaire

Le mouvement de mai-juin 68 a ses dates-clés et elles constituent le fil du récit. Mais plus que la trame historique, c’est la succession des plans qui construit l’intensité « dramatique » du message et interpelle.

Quelques images en prologue montrent que 68 n’était pas un mouvement franco-français mais un véritable creuset internationaliste. Référence pour la simultanéité des révoltes que l’on retrouve lors du mouvement des « indignés », il n’y a pas si longtemps, et aujourd’hui avec l’écho que recueillent les gilets jaunes à l’étranger et jusqu’en Egypte où la vente de gilets jaunes est préventivement interdite.

Rassemblements et manifestations, sont évidemment au cœur du mouvement, et culminent avec « la nuit des barricades ». Des images dont certaines pourraient directement être incrustées dans les videos des « Actes » les plus violents du mouvement des gilets jaunes. D’un côté, une police tout à fait semblable à elle-même, un peu moins bien équipée sans doute, mais tout aussi brutale et sauvage que celle qui aujourd’hui blesse, mutile et tue, et de l’autre, des manifestants déterminés à résister pour défendre leurs revendications, saisissant tout ce qui peut servir à construire des barricades et être utilisé comme projectiles.

Plusieurs séquences sont aussi l’occasion de voir en réalité comment les questions de genre n’étaient pas seulement objet de débats mais s’expérimentaient, en situation, par une présence très nombreuse de femmes, surtout d’étudiantes, il est vrai, à parité avec les hommes pour agir, inventer, se battre et prendre la parole. Un renvoi incontournable à la place significative que tiennent les femmes, et notamment les plus précaires, dans le mouvement des gilets jaunes, au point d’organiser la semaine dernière une manifestation des « femmes gilets jaunes ».

Des acteurs essentiels : les grévistes

Mais les images qui certainement interpellent le plus, en ce mois de janvier 2019, ce sont celles qui montrent les scènes de grèves et d’occupations d’usine, comme ces visages levés des délégations étudiantes dialoguant aux portes de Citroën avec les ouvriers juchés au sommet des grilles.

C’est aussi cette célèbre déclaration de Georges Séguy, dirigeant de la CGT qui, de retour de négociations avec le gouvernement estime que, n’ayant pas lui-même déclaré la grève, il n’est pas en situation d’appeler à l’arrêter ou à la continuer, tandis que les manifestants, eux, ne veulent qu’une chose, continuer.

Ces acteurs essentiels, les grévistes, qui ont atteint un nombre record en 68 en créant par eux-mêmes une grève généralisée, constituent la pointe avancée et culminante du mouvement. C’est un temps fort du film que l’on ressent d’autant plus profondément au moment où Macron invite à son « grand débat les partenaires sociaux tandis que certains gilets jaunes leur demandent de ne pas y aller et d’appeler à la grève générale.

Ils ont déjà été partiellement entendus par la CGT et Solidaires qui boycottent l’invitation. Quand les journaux titreront-ils « appel à la grève générale » et quand 2019 évoquera-t-il encore plus 68 ?

Il est des moments de l’histoire à ne pas rater, c’est ce que nous rappellent puissamment Les Révoltés.

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