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« Les derniers jours de l’humanité » de Karl Kraus. Tableaux d’une humanité… en décomposition

Publié le 29 février 2016

« Quiconque a les nerfs fragiles, bien qu’assez solides pour endurer l’époque, qu’il se retire du spectacle », disait Karl Kraus. Les derniers jours de l’humanité de l’essayiste et écrivain autrichien Karl Kraus (1874-1936) était représenté au Théâtre du Vieux Colombier jusqu’au 28 février 2016. Sylvia Bergé, Pauline Clément, Bruno Raffaella et Denis Podalydès donnent vie aux dizaines de personnages d’une pièce monumentale. Alors que la pièce de Kraus devrait durer plus de vingt-quatre heures, si elle était mise en scène d’après sa version originale, le metteur en scène David Lescot puise dans ce « carnaval tragique » différents tableaux pour ensuite faire un montage à partir de dialogues, monologues, chansons et projections d’images d’archives de la Première Guerre mondiale.

Claude Scorza

Car c’est bien-là la toile de fond de la pièce. A chaque acte correspond une année de guerre où peu à peu le ridicule laisse place au tragique et où progressivement l’humanité se décompose lorsqu’elle vit ses derniers jours. Rien n’échappe au procès pour absurdité et ridicule que mène Kraus contre l’humanité : le courage militaire, le patriotisme, la religion, l’amour romantique, la charité, etc.

L’originalité de la pièce de Kraus est de ne pas avoir fait une représentation de plus de la barbarie militaire, de la bassesse des sentiments patriotiques ou de l’hypocrisie des politiciens responsables du conflit. Il a fait le choix de laisser l’époque s’auto-déshonorer. Il dira notamment en introduction aux Derniers jours de l’humanité que « les faits les plus invraisemblables exposés ici se sont réellement produits, j’ai peint ce que eux, simplement, ont fait. Les conversations les plus invraisemblables menées ici ont été tenues mot pour mot ; les inventions les plus criardes sont des citations. Des phrases dont l’extravagance est inscrite à jamais dans nos oreilles deviennent chant de vie. Le document prend figure ; les récits prennent vie sous forme de personnages, les personnages dépérissent sous forme d’éditorial ; la chronique a reçu une bouche qui la profère en monologues ; des grandes phrases sont plantées sur deux jambes - bien des hommes n’ont plus qu’une. »

On retrouvera Kraus dans Le Râleur, l’un de ses personnages, joué par Podalylès, qui a voulu transformer le sang en encre : « Voila la guerre mondiale. Voila mon manifeste. J’ai-tout-mû-re-ment-ré-flé-chi. J’ai pris sur moi cette tragédie qui se décompose en autant de tableaux de l’humanité en décomposition afin que l’entende l’esprit qui prend pitié des victimes, eût-il renoué à jamais à tout lien avec une oreille humaine. Qu’il reçoive la note fondamentale de ces temps, l’écho de ma démence sanglante qui me rend, moi aussi, coupable de ces bruits. Qu’il l’admette comme rédemption ! », dit Le Râleur, à l’acte V.

A l’époque, la France était en guerre contre le Kaiser et la Triplice au nom des valeurs universelles, de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Aujourd’hui, on sème la mort de manière anonyme en Syrie toujours au nom de ces mêmes valeurs. N’ont pas changé ceux qui en bénéficient : industriels et bancaires. Tout comme Kraus, le révolutionnaire français Alfred Rosmer n’était pas de ceux qui « trouvèrent à la guerre des vertus ».

A l’autre extrémité de l’échiquier politique, contemporain de Kraus, Rosmer a lutté résolument contre le capitalisme et l’impérialisme qui « est à la base de toutes les guerres modernes », tout en pointant les responsables de la Première Boucherie Mondiale chez les socialistes et syndicalistes qui « ont abandonné la classe ouvrière dans le moment le plus grave » et qui ont donc rendu possible que l’humanité mette fin à ses jours : « Guerre libératrice, guerre de la civilisation contre la barbarie, guerre de races, guerre du Droit, nécessité d’abattre le militarisme ennemi, guerre pour tuer la guerre, guerre pour le principe des nationalités, pour l’indépendance des petites nations, nous ne voyions rien de tout cela dans l’énorme conflit qui se déclenchait. Nous reconnaissions les clichés que les gouvernements ressortent au début de chaque tuerie et dont ils se servent les uns contre les autres. Georg Brandès rappelait, il y a quelques mois, dans sa lettre à Clemenceau, qu’en 1870 on disait déjà que cette guerre serait la dernière. Mais dans le désarroi où les plongèrent l’effondrement du socialisme et du syndicalisme, beaucoup de travailleurs se raccrochèrent à l’une ou l’autre de ces explications, qui leur apparaissaient comme une planche de salut. On leur offrait une contrefaçon d’idéal. Ils l’acceptèrent. Une presse unanime faussa insensiblement les jugements ». Une « lettre aux abandonnés de ‘La Vie Ouvrière’ », de novembre 1915, qui fait étrangement écho aux « tableaux » de Kraus. Un bel exemple de fraternité par-dessus les tranchées…