Société

« Les grévistes sont des abrutis ». Coup de gueule à propos d’une oppression ordinaire

Publié le 10 juin 2016

Savvy Catachrone

« Si l’ordre établi est si bien défendu, c’est qu’il suffit d’être bête pour le défendre. » (Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, V)

C’est fou comme les différents schèmes de la domination peuvent se tricoter entre eux jusqu’à constituer un filet qui entravera commodément toute tentative de subversion.

Ce matin, alors qu’une de mes collègues arrivait sur notre lieu de travail du jour – j’effectue des surveillances d’examen, autrement dit je suis « payée assise » à représenter une autorité fantôme à laquelle je tâche, faute de mieux, de donner visage bienveillant –, celle-ci se mit immédiatement à pester.

« – Ces types de la CGT, avec leurs drapeaux rouges là. Il m’emmerdent, ils pourraient pas bosser plutôt. »

Puis, alors que je rassemblais déjà toutes mes ressources de patience pour ne pas lui répondre, elle ajouta :

« – Ils sont en train de mettre la France à zéro. »

Là, je me mordis carrément la langue, mais laissai couler une nouvelle fois, espérant que mon absence de réaction la décourage. Ma collègue, que nous appellerons Jeanne-Eulalie pour les besoins de la narration (et pour éviter toute confusion avec une autre personne – Jeanne-Eulalie, si tu existes, je suis désolée que tu aies écopé d’un nom si fastidieux), est une soixantenaire au cheveu carré, à cheval sur les convenances et très sûre de la pertinence de son rôle en ces lieux, chevalière de l’égalitarisme de concours (ça veut dire qu’il ne faut pas laisser les candidats remplir les en-têtes de copie à la fin de l’épreuve ou grappiller quelques secondes) et œil de lynx de la domination. Jeanne-Eulalie, vous vous en doutez bien, n’allait pas laisser tomber si facilement sa diatribe protestataire : auparavant, cependant, elle prit la peine de s’enquérir de mes activités. Je suis étudiante en philosophie et anthropologie, domaines dans lesquels j’ai respectivement un demi-master et une licence : on pourrait penser que cela joue en ma faveur face à une représentation des trois capitaux – social, économique et « mon-fils-a-fait-une-grande-école » culturel – mais, spoilers, il n’en est rien.

En fait, je voudrais examiner ici un mécanisme que je nommerai, pour les besoins du jargon – toi-même tu sais, Jeanne-Eulalie – l’ingratitude de l’intellectuel-le. Il se fonde sur l’observation suivante : mieux vaut, pour interagir avec ces gens-là, être enfant de prolo devenu prolo à son tour, qu’enfant de prolo qui a eu la chance de pouvoir quand même faire ses études. Le premier, le prolo au carré, occupe en effet la place héréditaire que lui ont attribué bien naturellement toutes les Jeanne-Eulalie de France ; le second, en revanche, a l’outrecuidance de souvent excéder, sur l’ordre seul de la Sainte Connaissance, Jeanne-Eulalie.

Diantre ! Il ne sera pas dit qu’elle se sera rendue. Le récit qui suit ne surprendra guère le lecteur habité du démon gauchiste, ni, je le crains, n’ébranlera cependant les Jeanne-Eulalie.

Ma collègue, qui incarne ici malgré elle la représentante des J.-E. (si vous me permettez la familiarité), ne démordit bien sûr pas de son grief de classe ; c’est ainsi que je me retrouvai, bien malgré moi, convoquée par l’appel tutélaire du « tu dis de la merde, Jeanne-Eulalie ». En effet, point découragée par mon apathie celle-ci partit dans une discussion avec le second collègue, que nous appellerons Fred – un chômeur sympathique, mais prisonnier de l’idée selon laquelle « c’est le marché qui le veut » – à propos d’un sujet épineux : les fraudes aux bourses d’enseignement.

Oui, car nous savons tous qu’on peut s’acheter – je cite – « des sacs et des chaussures » aux frais du CROUS, voire – oh là là ! – une voiture neuve si on cumule avec le RSA. Pour rappel, les bourses vont entre 0€ et 554,5€ par mois pour les plus démunis. Mais Jeanne-Eulalie se sent flouée par ces boursiers qui « s’inscrivent gratuitement à des concours/écoles/cours de danse javanaise et ne viennent même pas ! » (oui, car Jeanne-Eulalie n’a jamais entendu parler des obligations d’assiduité, vous comprenez, elle paye, elle). Bref, vous entendrez bien qu’à ce moment, je dus ouvrir ma gueule ; je vous épargne les fraudes aux aides sociales, les « tout le monde devrait payer des impôts sur le revenu », les « c’est une minorité qui bloque la majorité » et tout le bal des «  y en a qui » pour en venir, par une ellipse salutaire, à la fin du débat (en accéléré : « les-grévistes-ne-sont-pas-des-abrutis*/Y-en-a-des-fois-on-dirait-bien »). Devant le ton trop haut monté et la parole sans cesse coupée, je décidai alors de changer de tactique :

« – Je vais vous expliquer quelque chose. Ce n’est pas une opinion, c’est une théorie économique classique, toujours utilisée aujourd’hui, qui a prouvé sa validité. Je vous le demande : comment crée-t-on de la richesse ? »

Vous me voyez venir, avec mes gros sabots marxistes. Jeanne-Eulalie, elle, a préféré me mettre des chaussons et faire le saut de la (mauvaise) foi vers la sortie.

« – Ah ! La philosophe ! S’exclama-t-elle amère.

– Je me suis simplement renseignée sur le sujet !

– Moi je m’en vais, ça sert en rien, on a des opinions différentes, je vais aux toilettes, » débita-t-elle enfin dans un souffle rageur.

Je tâchai encore un instant de convaincre un Fred pour le moins mal à l’aise, jusqu’à ce qu’il fût sauvé par le gong – nous devions faire rentrer les candidats, qui sans doute avaient pu suivre l’altercation depuis le couloir.

Revenons-en notre ingratitude de l’intellectuel-le, avec une analyse schématique de la discussion. Hypothèse : « les gauchistes sont tous des abrutis ». Expérience : « certains gauchistes au moins ne sont pas des abrutis ». Interprétation : « nous avons des opinions différentes ». En gros, plutôt que d’accepter le fait que les gauchistes know their shit, Jeanne-Eulalie a préféré opter pour le changement de paradigme. Ce que j’appelais « ingratitude de l’intellectuel-le », plus par goût de la formule que par soucisd’efficacité (mea culpa, j’accepterai un « Ah ! La philosophe ! » cette fois), c’est ce refus, de la part de détenteurs de capital culturel – des savoirs et connaissances reconnus comme tels par les dominants – d’acquiescer sans broncher aux formes de domination instituées. C’est le choix de la subversion, d’user des connaissances disponibles pour prendre du recul et comprendre les mécanismes par lesquels la société se maintient afin de créer du changement, qui est reproché aux intellectuels : au lieu d’accepter les distinctions académiques et d’embrasser la classe dominante, certains décident en effet que l’oligarchie, c’est quand même bien de la merde.

Jeanne-Eulalie se rassure, cependant ; il y a bien un domaine sur lequel sa domination est sans partage et que je ne peux que lui laisser : celui de la vieillesse. Eh oui ! Jeanne-Eulalie a trois fois mon âge. Elle est donc trois fois plus sensée, non ?

* Ouais, à ce moment là, j’étais déjà bien vénère.

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