Notre classe

l’été n’endort pas la lutte

Les personnels navigants d’Air France en grève : une mobilisation plus forte que la direction ne voudrait le laisser paraître

Publié le 27 juillet 2016

Claire Manor

Ce mouvement de grève qui concerne hôtesses et stewards d’Air France se fait à l’appel de deux organisations syndicales représentatives de personnels navigants commerciaux (SNPNC-FO et UNSA-PNC. Il est prévu pour durer du 27 juillet au 2 août, pendant la période cruciale du grand chassé-croisé des départs et retours des vacances d’été.

Au-delà des revendications spécifiques de ces personnels, c’est le spectre du mouvement social contre la Loi El Khomri que les dirigeants d’Air France et le gouvernement voient ressurgir et qui suscite leur hargne.

Une mobilisation « incongrue » en plein été

Grâce au 49.3, devenu l’instrument favori du gouvernement pour jouer sa partition bonapartiste, et en dépit d’un mouvement social intense qui a duré plusieurs mois, la loi travail pourrait sembler désormais entérinée après son adoption le 21 juillet au parlement. Le mois d’août, période traditionnelle de vacances pour les travailleurs, est considéré par les dirigeants comme un moment propice soit pour clore un épisode de la lutte des classes, soit pour faire passer en douce des mesures scélérates. Valls s’était d’ailleurs fixé comme objectif que tout soit terminé avant la fin juillet. L’été 2016 était donc censé porter un coup d’arrêt au mouvement social contre la loi El Khomri.

Mais le répit s’annonce de courte durée. Après que les mobilisations se soient prolongées durant tout le début du mois de juillet, après que des actions aient été mises en place, notamment à l’initiative de Nuit Debout, pour maintenir la pression durant l’été, après que les organisations syndicales aient fixé le 15 septembre comme première date de mobilisation, la grève des PNC d’Air France a de quoi dissiper définitivement l’illusion du gouvernement d’avoir muselé le mouvement social.

L’entrée en grève des hôtesses et des stewards pour près d’une semaine, dans un moment économiquement crucial pour le transporteur aérien, sonne comme la continuation et l’extension de la lutte des pilotes d’Air France durant les mois de mai et juin 2016. Il faut rappeler que, parmi les secteurs qui ont donné le plus de fil à retordre dans le mouvement contre la loi travail, figuraient en bonne place les transports et notamment Air France. Avec l’épisode de « la chemise arrachée » dont l’issue judiciaire a finalement été reportée à septembre et le préavis de grève déposé pour la période du 24 au 27 juin, au moment de l’ouverture de l’Euro et retiré de justesse, ce secteur puissant continue à inquiéter en hauts lieux.

De l’argent, il y en a dans les caisses d’Air France

Hôtesses et stewards avaient accepté, il y a trois ans, des mesures d’austérité et des gains de productivité afin depermettre à la compagnie, qui se disait en difficulté, d’opérer un redressement financier.De fait, « l’effort » consenti par les PNC au titre du « redressement » de leur employeur a été considérable : près de 220 millions d’euros d’économies et de gains de productivité entraînant la suppression de plus de 2000 postes.

Résultat, Air France a renoué dès 2015 avec les bénéfices. Mais, les PNC d’Air France, quant à eux, comme la plupart des salariés ayant accepté le même type de sacrifices dans d’autres entreprises, se retrouvent floués. Alors même que les hôtesses et stewards remettent « cent balles » dans la machine en acceptant de prolonger l’accord existant pour une période de trois ans, c’est-à-dire de continuer à se serrer la ceinture dans les mêmes conditions pendant trois ans, le président d’Air France, Frédéric Gagey, refuse de s’engager à « protéger » les salariés au-delà de dix-sept mois… Il justifie son entourloupe par le besoin de « garder une certaine souplesse » dans le domaine ultra concurrentiel du secteur aérien, « soumis à des aléas notamment économiques ».

Les syndicats, UNSA-PNC et SNPNC-FO, ne veulent pas accepter un accord de dix-sept mois, car ils craignent que l’entreprise n’utilise « le moindre retournement de tendance » pour reprendre les négociations, dans un an, avec des conditions encore plus défavorables. Ce ne sont d’ailleurs pas des craintes que ces dirigeants syndicaux devraient avoir, mais des certitudes, d’autant que la preuve a été administrée que les concessions faites auparavant n’ont servi qu’à protéger les patrons et leurs profits et à mettre dehors 2000 salariés.

L’enjeu de la grève, les PNC le comprennent bien, ce n’est pas seulement la durée de l’accord, dix-sept ou trente-six mois, ce qui pourrait paraître un enjeu faible au regard d’une grève d’une semaine de chassé-croisé vacancier. Ce qui se joue, en réalité, c’est la remise en question permanente possible des conditions de travail, ce sont des reculs à chaque fois plus violents pour les travailleurs, c’est la destruction jusqu’au bout de toute forme contractuelle durable pour répondre aux exigences du marché et de la concurrence. Aujourd’hui, dix-sept ou trente-six-mois pour les PNC d’Air France ce n’est ni plus ni moins que la Loi El Khomri demain, pour tous les travailleurs.

Surtout, discréditer et minimiser l’ampleur de la grève

Cette grève est légitime et importante et les Gagey-Valls-Hollande le savent. Au-delà des pertes financières qu’elle peut occasionner, Ils en connaissent parfaitement les enjeux et ont commencé l’entreprise de démolition des grévistes par medias interposés.

La première attaque usée, éculée, qu’ils ont à subir, c’est la vieille rengaine des « otages » : « ces malheureux travailleurs qui ont bien mérité leurs vacances et ne vont pas pouvoir partir ». En toile de fond, un hommage discret au « front pop. » et aux congés payés. De quoi prouver que les PNC grévistes (considérés comme « privilégiés ») font tort aux travailleurs (moins « nantis »).

La seconde ruse, plus subtile mais largement pratiquée dans le secteur des transports, consiste à faire croire que le mouvement est peu suivi en laissant entendre que le taux d’annulations rend compte du taux de grévistes.

C’est ainsi qu’un communiqué d’Air France annonçait que pour le premier jour de grève, les passagers pourront compter sur « plus de 90% des vols long-courriers, plus de 70% des moyen-courriers et plus de 80 % des vols intérieurs ». Ce qui représente en moyenne 20 % d’annulations. Mais là où une grève des pilotes n’offre guère de possibilités à la compagnie de réaménager le service, compte tenu de l’obligation d’avoir à bord un pilote et un copilote, un mouvement des PNC donne davantage de souplesse. La compagnie peut non seulement réduire le nombre de personnels navigants, souvent supérieur à la norme exigée, mais encore limiter l’embarquement de passagers pour respecter le quota imposé tout en maintenant le vol. Selon le responsable syndical du SNPC-AF, la compagnie n’hésite pas en outre à affréter un certain nombre de vols et mobiliser tous ses cadres afin de minimiser l’impact de la grève.

C’est en fait un taux de grévistes compris entre 50 et 75 % qu’annonce l’intersyndicale pour le mercredi 27 juillet. Si Air France, de son côté, n’en annonce que 35 %, ce n’est pas une « bagarre de chiffres » dont on se sortirait en faisant une moyenne mais bien le fruit d’un truquage délibéré destiné à minimiser une mobilisation qui pourrait être un encouragement pour tous les travailleurs, en vacances ou pas.

Et les Gagey, Valls et Hollande n’ont pas fini de s’inquiéter car la mobilisation semble s’amplifier et le vendredi 29 juillet pourrait bien être un « vendredi noir ». Le mouvement "va monter en puissance dans les jours qui viennent" a annoncé aujourd’hui Christophe Pillet, secrétaire général adjoint du syndicat SNPNC-FO. C’est ce qu’il faut encourager les PNC à réaliser pour leur victoire et pour la continuité de la lutte contre la destruction des acquis des travailleurs.