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Où vont les Etats-Unis ?

Les racines du trumpisme

La nomination et l’élection de Donald Trump sont le dernier chapitre dans une lutte pour la direction du Parti républicain qui dure depuis l’éclatement de la récession mondiale et la victoire électorale du Parti démocrate en 2008. Le capital a repoussé avec succès la première vague de radicalisation des membres issus des classes moyennes dans le Parti — le Tea Party — pendant les élections législatives en 2014, mais n’a pas totalement vaincu les rebelles. Au contraire, ils se sont radicalisés et viennent de déplacer les capitalistes jusqu’alors hégémoniques à la tête du Parti, du moins temporairement.

Charlie Post, professeur de sociologie à la City University of New York et militant de gauche radicale de longue date

Le Tea Party et la radicalisation de l’électorat républicain

Depuis les années 1960, les cadres supérieurs, les petits entrepreneurs des classes moyennes suburbaines et une minorité d’ouvriers, tous blancs et plutôt âgés, constituent la base électorale du Parti républicain. Jusqu’à présent, leurs passions, notamment leur hostilité vers les acquis sociaux des personnes racisées, des femmes et des personnes LGBTQ — ont pu être maîtrisées. Les capitalistes républicains ont fait des concessions mineures aux conservateurs sociaux sur les questions de l’avortement, de la discrimination positive, de la limitation du droit de vote ou encore du mariage égalitaire tout en maintenant leur programme néo-libéral. Comme chez les démocrates, les éléments non capitalistes de la coalition républicaine sont clairement des partenaires mineurs du capital.

Le sauvetage des banques, de l’industrie automobile et de quelques propriétaires par les présidents Bush et Obama a changé cette dynamique, catalysant une radicalisation de l’électorat républicain. À l’origine, le Tea Party était une alliance entre cadres et des petits entrepreneurs suburbains révoltés et certains secteurs de la classe capitaliste. Alors que les classes moyennes radicalisées fulminaient contre les subventions gouvernementales aux grandes entreprises et le sauvetage des « propriétaires qui ne le méritaient pas », surtout des personnes racisées victimes des prêts subprime, certains capitalistes comme les frères Koch ont saisi l’occasion pour avancer leur programme libertaire de droite, notamment la privatisation de la sécurité sociale [1]. D’autres secteurs de la classe capitaliste ont encouragé les mobilisations du Tea Party tant qu’elles visaient les syndicats et les services publics et soutenaient encore la déréglementation du capital.

Cette alliance s’est poursuivie jusqu’aux élections législatives de 2010 qui ont donné la majorité de la Chambre des représentants aux républicains et privé les démocrates de leur super-majorité au Sénat [2]. Contrairement à l’establishment politique, le Tea Party soutenait les expulsions massives de travailleurs sans-papiers et ne se préoccupait guère de la possibilité d’un défaut du gouvernement fédéral. Néanmoins, les capitalistes avaient un programme tout autre. Ils veulent une main-d’œuvre précaire d’origine immigrée sans-papiers et disciplinée par des expulsions aléatoires afin de garder les salaires plus bas. S’ils soutiennent des coupes importantes dans les dépenses sociales et une réduction du déficit budgétaire du gouvernement fédéral, ils ne peuvent pas soutenir de mesures qui décrédibiliseraient « la bonne foi et le crédit » de l’État états-unien.

Cette alliance fragile entre le Tea Party et la classe capitaliste a pris fin en automne 2013. La campagne « Fix the Debt », lancée en 2012, a réuni des dizaines d’anciens sénateurs et représentants et plus de cent cinquante PDG des multinationales nord-américaines. Ils ont conclu un « grand compromis » pour supprimer les échappatoires fiscaux et baisser le taux d’imposition général sur les sociétés en échange contre une « restructuration » des retraites et de la sécurité sociale fédérale. Obama ainsi que les principaux dirigeants démocrates et républicains s’y sont ralliés. Mais le Tea Party a refusé de soutenir le compromis, provoquant la fermeture du gouvernement fédéral fin 2013. L’année suivante, le capital a mené des campagnes primaires contre le Tea Party. La campagne « Vote for Jobs » menée par la Chambre de commerce des États-Unis a effectivement façonné l’issue de ces primaires et de l’élection générale en novembre. Un seul candidat républicain, sans le soutien de la Chambre de commerce, a été élu au Sénat.

Malgré la capacité du capital à ébranler le Tea Party, la révolte de la base républicaine ne s’est pas arrêtée en 2014. La campagne présidentielle de l’« outsider » Donald Trump a marqué un approfondissement de cette radicalisation droitière de certains secteurs des classes moyennes. Quand Trump a annoncé sa candidature à l’investiture républicaine en juin 2015, peu de commentateurs politiques ont pris sa campagne au sérieux. À peine un mois plus tard, Trump se trouvait bien devant ses nombreux adversaires dans la course des primaires et un an plus tard, en juillet 2016, les républicains l’ont investi comme candidat à l’élection présidentielle.

Aux yeux de la direction républicaine et de ses soutiens patronaux, Trump était inacceptable non seulement pour son racisme et sa misogynie décomplexés, ses références occasionnelles à la taille de son pénis, mais surtout pour son nationalisme économique à contre-courant des principaux fondements du néolibéralisme qui a précarisé de vastes secteurs des classes moyennes et de la classe ouvrière. La position de Trump sur l’immigration et sa proposition de persuader les créditeurs d’accepter des remboursements partiels des prêts du gouvernement fédéral gênaient les capitalistes. Il a encore plus aliéné l’élite économique avec sa vision de la politique étrangère. « Rendre sa grandeur à l’Amérique » — une position rejetée par cette même élite depuis 1940 — remet effectivement en cause le système d’alliances qui a consacré la suprématie des États-Unis au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale [3].

La suppression des obstacles politiques à la libre circulation des capitaux et des biens — mais non des travailleurs — est un principe fondamental de l’orthodoxie néolibérale depuis trente ans. La classe capitaliste nord-américaine dans son entièreté ainsi que les représentants du bipartisme nord-américain ont promu la libéralisation des échanges et des investissements. Selon Trump, l’accord de libre-échange nord-américain et d’autres accords commerciaux est responsable de la perte d’emplois industriels et propose des droits de douane s’élevant jusqu’à 40 % afin de protéger les emplois contre la concurrence « déloyale » — et ce, malgré les avertissements contre une guerre commerciale internationale qui pourrait porter atteinte à la place des multinationales états-uniennes dans l’économie mondiale [5].

Après la nomination de Trump comme candidat officiel, la majorité des capitalistes, y compris ceux traditionnellement républicains, ont couru pour apporter leur soutien à une candidate impérialiste néolibérale plus fiable : Hillary Clinton. Selon Opensecrets.org, Clinton a reçu plus de 92 % des dons patronaux en 2016, et plus de 80 % venant des secteurs de la finance, des assurances et de l’immobilier ; des communications et des nouvelles technologies ; de la santé, de la défense et « divers ».

Comment Trump a gagné ?

Alors, comment Trump a-t-il gagné ? S’il a perdu le vote populaire avec plus de 2 millions de votes de moins que Clinton, il a remporté la majorité des grands électeurs. Le taux de participation des secteurs traditionnellement démocrates de l’électoral a considérablement chuté [6]. En 2012, les Noirs constituaient 13 % du total des électeurs. Ce pourcentage a chuté à 12 % en 2016. Celui des ménages gagnant moins de 50 000 dollars par an, qui constituaient 51 % de la population des États-Unis, a baissé de 41 % en 2012 à 36 % en 2016. Le pourcentage des ménages gagnant plus de 100 000 $ par an, à peine 17 % de la population totale, a augmenté de 28 à 33 % entre 2012 et 2016.

Parmi ces secteurs-clés, des modifications mineures, mais importantes des préférences électorales ont été observées. Alors que 60 % des ménages gagnant moins de 50 000 $ par an ont voté pour Obama en 2008 et 2012, seuls 52 % d’eux ont soutenu Clinton cette année. 88 % des électeurs noirs ont voté pour Clinton, alors qu’ils étaient 95 et 93 % à voter pour Obama en 2008 et 2012 respectivement. La chute de la part du vote latino inquiète tout particulièrement les démocrates. Ils n’en ont obtenu que 65 % cette année, une baisse de 6 % en quatre ans. Enfin, le pourcentage des ménages ouvriers démocrates a diminué de 58 et 59 % en 2008 et 2012 respectivement à 51 % en 2016.

Tous les sondages à la sortie des bureaux de vote ont clairement indiqué la capacité de Trump à retenir les secteurs-clés de la base électorale républicaine depuis les années 1980 —les secteurs traditionnels (petits entrepreneurs et commerçants avec moins de dix salariés) comme nouveaux (cadres supérieurs), y compris les chrétiens évangéliques — et une minorité de travailleurs blancs âgés. Sa marge de victoire est due à une petite minorité d’électeurs qui avaient soutenu Obama en 2008 et 2012 [7]. Parmi 700 circonscriptions qui ont voté pour Obama deux fois, près d’un tiers a basculé vers Trump ; et parmi 207 circonscriptions remportées par Obama une fois, Trump en a gagné 94 %. Ce virage vers Trump était concentré dans les États traditionnellement démocrates du centre-ouest et des Grands Lacs — la « rust belt ». Trump a certes obtenu environ 335 000 votes de plus que le candidat républicain en 2012 parmi les ménages gagnant moins de 50 000 $ par an dans ces États. Mais Clinton en a reçu 1,7 million de moins qu’Obama parmi le même groupe [8]. Ces glissements concernant les préférences électorales ont ainsi donné à Trump ses marges très étroites dans cette région-clé. Selon une analyse, si environ 100 000 électeurs ayant choisi Trump avaient plutôt voté pour Clinton, elle aurait facilement remporté le collège électoral.

Le nationalisme populiste de Trump plaît aux individus plus âgés des classes moyennes blanches effrayés par le déclassement économique et social. Ils croient travailler dur, « jouer selon les règles » et ne jamais demander d’aide au gouvernement, mais ont l’impression de prendre quand même du retard socialement et économiquement. Ils se sentent menacés à la fois par les puissantes élites sociales et économiques et par « ceux qui passent avant leur tour » — les Noirs, les personnes d’origine immigrée et les femmes qui bénéficient de la discrimination positive, les travailleurs sans-papiers et les migrants [9].

Sans doute, une minorité de travailleurs blancs, plus âgés, ont aussi soutenu Trump [10]. Le trumpisme est en définitif le fruit de plusieurs décennies de la politique du « moindre mal » par laquelle la gauche court après les dirigeants du mouvement ouvrier qui ne cessent de capituler devant les exigences des patrons tout en suivant le virage droitier du Parti démocrate au nom de « la lutte contre la droite ». Sans une véritable alternative politique indépendante de la classe ouvrière, enracinée dans les batailles quotidiennes dans les entreprises et dans les communautés locales, de plus en plus de travailleurs ne verront comme alternative à l’offensive capitaliste néolibérale que le nationalisme populiste blanc.

À quoi s’attendre à l’ère de Trump ?

Que peut-on attendre pendant le mandat de Trump ? [11]. On peut s’attendre à ce que les attaques contre les classes populaires, menées par tous les présidents, y compris Obama, depuis la fin des années 1970, se poursuivent et s’intensifient ; à encore plus d’expulsions d’immigrés sans-papiers « criminels » (Obama ayant battu le record), de coupes dans les services publics (Obama ayant déjà procédé aux compressions les plus profondes des coupons alimentaires) ; à une déréglementation encore plus poussée du capital, notamment dans la finance et l’énergie.

Malgré la présence de Steve Bannon et d’autres nationalistes populistes dans son administration, il est peu probable que Trump mette fin aux accords de libre-échange ou renégocie les engagements du pays aux alliances impérialistes diplomatiques et militaires. Trump a lui-même déjà fait marche arrière sur sa menace d’expulser tous les travailleurs sans-papiers, de rétablir la torture, de dénoncer l’accord de Paris sur le climat, de poursuivre Bill et Hillary Clinton en justice ou d’interdire l’entrée sur le territoire national aux musulmans. S’il essaie de renégocier l’ALENA ou d’instaurer des droits de douane sur les produits fabriqués en Chine, de retirer les États-Unis des négociations sur le TPP, de construire un mur sur la frontière mexicaine ou de s’allier avec la Russie de Poutine au détriment de l’OTAN, il rencontrera certainement une opposition concertée de la part du Congrès, désormais contrôlé par la direction traditionnelle du Parti républicain et les hauts fonctionnaires de la bureaucratie fédérale.

Autrement dit, Trump fera face aux mêmes obstacles structurels et institutionnels que les sociaux-démocrates quand ces derniers tentent de mettre en place des réformes anticapitalistes dans le cadre de l’État capitaliste. Cela démoralisera, bien entendu, beaucoup de ses partisans des classes populaires et moyennes, facilitant la reprise en main du Parti républicain par l’establishment, peut-être grâce à la mise en place d’un système de « super délégués » dans la procédure de primaire comme celui créé par les démocrates dans les années 1970.

Bien que Trump ne soit pas fasciste, son élection a galvanisé les petits groupes de fascistes organisés et les individus d’extrême-droite. Croyant avoir le vent en poupe, ils se sentent plus libres de s’en prendre violemment aux personnes racisées, immigrés, musulmans, personnes LGBTQ et militants de gauche.

Du 8 au 16 novembre —la semaine suivant l’élection de Trump — le Southern Poverty Law Center a compté environ sept cents crimes haineux violents dans le pays [12].

La lutte contre le trumpisme devra prendre plusieurs formes — une défense antifasciste, collective et organisée contre les attaques à venir ; des mobilisations de masse ; et surtout des batailles dans les lieux de travail. Stratégiquement, les nouveaux activistes doivent comprendre qu’on ne peut compter sur les démocrates ni sur les forces du réformisme traditionnel. Si les dirigeants du mouvement ouvrier et leurs alliés sont peut-être plus enclins à se mobiliser contre Trump qu’ils ne l’étaient contre Obama, ils doubleront probablement leur mise sur les démocrates lors des élections législatives en 2018.

Les manifestations spontanées dans de nombreuses villes et la campagne pronânt le port des goupilles de sécurité en signe de solidarité contre la violence homophobe et raciste sont un début prometteur. Mais ces luttes risquent, comme les manifestations du Wisconsin de 2011, Occupy Wall Street et Black Lives Matter, d’être éphémères et de laisser peu d’organisation dans leur sillage.

Pour avancer, la gauche doit reconstruire la minorité militante — cette couche d’activistes avec des tactiques et une stratégie qui dépassent le réformisme — dans les entreprises et les mouvements sociaux. Sans une implantation dans des secteurs réels et vastes de la classe ouvrière, les dirigeants syndicaux, les politiciens du Parti démocrate et les cadres issus des classes moyennes dans les mouvements sociaux pourront continuer à dérailler et à démobiliser des luttes prometteuses — comme ils le font déjà depuis 40 ans.

[1] Theda Skocpol et Vanessa Williamson, The Tea Party and the Remaking of Republican Conservatism, New York : Oxford University Press, 2013.
[2] Les paragraphes suivants sont basés sur Charlie Post, “Why the Tea Party ?”, New Politics 53 (été 2012), “Whither the Republican Party ? : The 2014 Elections and the Future of Capital’s ‘A Team’ », Brooklyn Rail (18 décembre 2014) et « The Future of the Republican Party », Jacobin (23 décembre 2014)
[3] Binyamin Appelbaum, “Donald Trump’s Idea to Cut National Debt : Get Creditors to Accept Less », New York Times (6 mai 2016)
[4] David E. Sanger et Maggie Haberman, « In Donald Trump’s Worldview, America Comes First, and Everybody Else Pays », New York Times (26 mars 2016) ; David E. Sanger, « Paul Ryan on Foreign Policy Is Closer to Hillary Clinton Than Donald Trump », New York Times (14 avril 2016) ; Mark Lander, « How Hillary Clinton Became a Hawk », New York Times Magazine (21 avril 2016).
[5] Binyamin Applebaum, « Experts Warn of Backlash in Donald Trump’s China Trade Policies », New York Times (2 mai 2016). Voir aussi « Reforming The U.S.-China Trade Relationship To Make America Great Again ».
[6] Voter participation by demographic group for 2008 and 2012 is drawn from Roper Center for Public Opinion Research at Cornell University and Data for 2016 is drawn from CNN Exit Polls.
[7] Kevin Uhrmacher, Kevin Schaul et Dan Keating, « These Obama Strongholds Sealed the Election for Trump », Washington Post (9 novembre 2016) and Loren Collingwood, « The County-By-County Data on Trump Voters Shows Why He Won », Washington Post (19 novembre 2016).
[8] Konstantin Kilibarda et Daria Roithmayr, « The Myth of the Rust Belt Revolt », Slate (1er décembre 2016).
[9] Arlie Hoschild, Anger and Mourning on the American Right—A Journey to the Heart of the American Right, New York : New Press, 2016.
[10] Pour une analyse intéressante du soutien de la classe ouvrière branche pour Trump, voir Juan Cruz Ferre, « Trump, Racism and the Working Class » Left Voice (16 décembre 2016)
[11] C. Post détaille cette analyse dans « We Got Trumped », International Socialist Review (à paraître, 2017).
[12] Hatewatch Staff, « Update : Incidents of Hateful Harassment Since Election Day Now Number 701 », Southern Poverty Law Center Hatewatch (18 novembre 2016).




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