Politique

Une rentrée islamophobe

Les seins de Marianne ne serviront ni à stigmatiser les musulmanes, ni à renvoyer les femmes à la maternité

Publié le 30 août 2016

Manuel Valls a profité de son discours de rentrée pour réaffirmer sa politique islamophobe, qui, comme on s’en doutait, ne s’arrête pas aux plages. « Marianne, elle, a le sein nu parce qu’elle nourrit le peuple, elle n’est pas voilée parce qu’elle est libre ! C’est ça la République ». Cette petite phrase, loin d’être anodine, est en réalité le condensé d’une politique non seulement raciste et islamophobe, mais aussi une politique rétrograde pour les femmes.

Xavier Dolan et Georges Waters

Valls se sert de l’allégorie de la République afin de soutenir sa politique islamophobe

Comme l’a bien montré Mathilde Larrère, une historienne, Marianne n’est tout d’abord pas une femme à comprendre comme une citoyenne de la République, parce qu’en tant qu’allégorie, c’est la République. Cette différence, fondamentale, doit tout d’abord être posée pour comprendre à quel point la manipulation du premier ministre est grossière. Dans une série de 23 tweets, la maîtresse de conférence en histoire contemporaine explique bien que cette allégorie est non seulement une femme pour des raisons tout à fait contingentes (les représentations royales étant masculines, la République a choisi une femme pour s’en distinguer), mais aussi que la représentation de cette allégorie a varié suivant les époques et surtout suivant les intérêts politiques : à côté des Marianne révoltées, seins nues, des Marianne vêtues et sages, les seins couverts existent, comme celle qui a incarné Nuit Debout à Paris : seins couverts, elle représente toujours la République. Marianne et ses seins n’ont donc rien à voir avec la cause des femmes.

En revanche, le fait d’expliciter que Marianne, allégorie de la République, ne peut porter le voile (et donc ni foulard au lycée, ni le burkini à la plage) a bien un sens plus profond : la République qu’imagine le Premier ministre ne saurait être « compatible » avec l’Islam. Parce que loin de prôner une politique d’émancipation de la femme, Manuel Valls développe un argumentaire de plus en plus raciste et islamophobe. Si Marianne ne porte ni la soutane, ni la Vierge Marie en pendentif, ni le voile, ni la kippa, ce n’est pas parce que Marianne est libre, mais c’est parce que ceux (et pas « celles ») qui ont choisi cette représentation, c’est à dire la bourgeoisie qui a pris le pouvoir en 1789 voulait à tout prix se défaire de l’influence de l’Eglise. Que ce soit dans la période révolutionnaire, ou dans les premières décennies de la IIIème République, que ce soit en expropriant le clergé après 1789 ou par la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905, la bourgeoisie s’est distancié de l’Eglise par intérêt matériel et non par moralisme laïque. S’imagine-t-on Manuel Valls dire que « Marianne n’est pas en soutane parce qu’elle est libre » ? Evidemment que non ! La confusion liée à l’absence de signes religieux sur Marianne permet donc au Premier ministre de nous donner une leçon de morale islamophobe. Cette morale n’est pas la notre. Notre morale n’est pas d’imposer aux femmes comment se vêtir ou se dévêtir, par une pression morale ou des lois « républicaines » ; il s’agit bien pour nous de lutter pour l’égalité réelle, dans les conditions de travail (égalité des salaires et des contrats de travail), contre les violences machistes (contre l’impunité des agresseurs et pour des centres d’accueils des victimes), pour les droits des femmes (contraception et avortement libre, gratuit et accessible). Et bien entendu, les véritables valeurs incarnés par Marianne, à savoir la défense de l’idéologie bourgeoise et de la propriété privé, ne sont pas non plus les nôtres.

La femme « nourrit le peuple », Valls le patriarcat

« Elle a le sein nu parce-qu’elle nourrit le peuple » : sans compter que cette affirmation soit totalement erronée de par le simple fait que la nudité de l’héroïne au centre du tableau de Delacroix relève d’un critère esthétique - l’historienne Mathilde Larrerre a d’ailleurs rappelée elle-même que c’est un code artistique utilisé aux même titre que qu’il pouvait l’être dans les allégories antiques- elle est aussi pleine d’injonctions. De la même manière que les corps tout entier sont contrôlés, les seins notamment sont un outil de la domination masculine. Et donc, bien au delà d’être un attribut a priori intime, tantôt à mettre en valeur, tantôt à cacher, diminuer, il relève aussi, et surtout, du collectif. La société patriarcale oublie que les seins appartiennent avant tout aux femmes et non pas aux bébés, au désir des hommes ou « au peuple ». Pas si loin de la Leche League (association internationale de promotion de l’allaitementmaternel) prêchant que toute femme qui n’allaite pas est une mauvaise mère, Valls en prononçant cette phrase renvoie à l’image de la femme, mère, devant utiliser ces derniers afin de nourrir ses enfants. Et que toute femme, par essence, porte en elle l’humanité, et puisqu’elle possède des seins, se doit de la nourrir. Cette injonction faite à toutes les femmes, par son caractère autoritaire et patriarcal, assortie évidemment de sanctions sociales diverses et variées -harcèlement, mépris, violences, viol, etc.- ne peut donc en rien se targuer de défendre la liberté de la femme, qui, libérée de toute les oppressions et dominations, choisira seule de se couvrir ou non la tête, de se couvrir ou non le sein.