Société

Grève contre UberPop

Les taxis, emboutis par la concurrence

Publié le 25 juin 2015

Léo Serge

Voitures renversées, chauffeurs et clients tabassés, aéroports et gares inaccessibles, les images les plus impressionnantes sont mobilisées pour dépeindre le mouvement des taxis contre la compagnie Uber. L’État et la bourgeoisie supportent mal de ne pas pouvoir garder le contrôle de la violence légitime avec ses forces de répression. Les taxis, par un mouvement uni, puissant et radical, montrent le mauvais exemple et François Fillon ne s’y trompe pas en déclarant : « J’espère que les taxis ne vont pas reprendre le flambeau de la CGT ». Il y a, à droite comme à gauche, une irritation profonde à voir des salariés et des artisans se mobiliser.

Les communicants des ministères savent imposer le timing médiatique, et la complicité passive des médias leur permet d’éviter de parler d’une autre mobilisation si celle-ci les gêne. Ainsi la lutte des travailleurs des hôpitaux de l’AP-HP (Assistance Publique-Hôpitaux de Paris), des cheminots et des travailleurs sociaux, qui est ainsi parfaitement invibilisée malgré leur nouvelle journée de lutte et de manifestations hier. Indépendamment de la capacité de blocage de la circulation dont font preuve les taxis, un véritable écran de fumée se dresse devant la mobilisation des hospitaliers qui dure déjà depuis plus d’un mois.

On aurait tort pour autant de croire que la colère sociale des taxis est factice. L’aspect spectaculaire, en raison d’un usage d’une violence pourtant bien modéré au regard des enjeux, montre bien que la crise induit de plus en plus de formes radicalisées de désespoir.

Les taxis. Tous pareils ?

Les mensonges sont connus : les taxis seraient un horrible monopole qui ferait d’eux des privilégiés. Évidemment, il n’y a dans ce discours sans finesse que la défense d’une idéologie ultra-libérale qui dissimule les véritables enjeux et les différenciations de classe à l’intérieur de cette profession.

Face à eux il y a Uber, créée en2009, qui a connu un développement fulgurant au point d’être actuellement valorisée à 40 milliards de dollars. Ce développement s’explique par la crise actuelle du capitalisme qui pousse des milliers de travailleurs à exercer un deuxième, un troisième emploi, ou bien à quitter un chômage forcé en se faisant chauffeurs avec leurs véhicules personnels, sans formation sérieuse, sans contrôle ni protection sociale. Telle est l’application UberPop, dont le succès repose bien évidemment sur sa capacité à casser les prix.

Les taxis craignent la disparition à terme de leur activité, autrement dit le chômage dans une période de chômage de masse. Les taxis pensaient avoir obtenu gain de cause contre ce dumping social après l’adoption de la loi Thévenoud – celui-là même qui ne déclarait pas ses impôts – qui interdit ce travail clandestin et prévoit des sanctions sévères pour les organisateurs du réseau et les chauffeurs.

Mais Uber, avec toute sa subtilité de multinationale américaine, avait déclaré par la voix de son patron : « Nous sommes engagés dans une bataille politique face aux taxis »,utilisant ses avocats pour poursuivre son offensive – ce qui rappelle au passage que le droit est un outil plus facile d’accès pour les multinationales que pour un salarié. En résumé, Uber a continué à déployer massivement ses chauffeurs.

La réplique des taxis s’explique par la radicalité de leur remise en question, ils se battent pour leur survie. A l’occasion de la panique provoquée par cette situation,de multiples altercations se sont succédées, notamment à Paris, Nice, Marseille.

Mais des distinctions au sein même de l’entité « taxi » sont ici nécessaires : il y a des artisans (qui n’emploient personne), des patrons de petites flottes, ou encore des salariés qui sont mobilisés sur injonction de leur boîte. D’un côté il y a des taxis indépendants, qui ont payé leur plaque de chauffeur jusqu’à 200.000 euros, qui se retrouvent à « couper leur compteur horaire » pour faire plus de 11h, devant faire suffisamment de courses pour rentrer dans leurs frais. Eux subissent une prolétarisation continue, couplée souvent à un endettement. Dans les faits leur plaque appartient à une banque plutôt qu’à eux.

De l’autre côté il y a de grosses entreprises (Taxi Bleu, G7, etc.), dans une situation très différente, et pour lesquelles il s’agit bien sûr de garder le taux de profit en défendant leur position d’oligopole, et d’employer des locataires qui ne possèdent même pas le véhicule, et utilisés comme de véritables forçats.

Comment survivre ?

La solution est-elle dans la confrontation des uns, notamment salariés, et artisans, avec les autres, souvent encore plus mal lotis ? Au fond, rien de nouveau sous le soleil du capitalisme : bien souvent, la lutte éclate entre le plus précaire contre le moins précaire, pour le bénéfice d’un actionnariat d’ultra-riches.

Les grosses compagnies ont déjà anticipé la situation actuelle, en lançant des taxis collectifs low-cost, en sous-traitant toujours davantage, etc. Faut-il plus de contrôles, qui se retourneront, en dernière instance, contre tous ? Ou la reconnaissance de ce qui serait un véritable métier de chauffeur, sans licence hors de prix, mais dans le cadre d’une activité réglementée, régulée et organisée par l’État, pour répondre aux besoins croissants de services à la personne, notamment pour le troisième âge ? Régulation qui supposerait de surcroît une politique d’ensemble du transport bien différente : il faut souligner le fait que UberPOP se développe sur le terrain des prix des courses en taxi qui sont inaccessibles pour les couches populaires, alors même que les transports en commun s’avère insuffisantes, notamment la nuit.

La seule réponse progressiste pour une transformation radicale du secteur, serait que celle-ci soit conduite par les salariés et les artisans eux-mêmes. Ce serait la seule façon pour ne pas finir emboutis par la concurrence des plus gros, que ce soit les grosses sociétés de taxi, ou les plus nouvelles, qui se jettent sur le marché comme des requins, quelque chose de récurrent désormais dans tous les secteurs d’activité. Au fond la lutte des taxis pourrait être celle d’autres salariés. Mais à condition de briser le cadre corporatiste d’une lutte contre Uber puisque cette dernière n’est qu’une des expressions de la « macronisation » du marché du travail, avec sa haute dose de libéralisation et d’ouverture de contrats civils, commerciaux, de gré à gré et sans aucun contrôle.

Dialogue ouvert mais pas de solution de fond

Le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve a saisi jeudi le procureur de la République de Paris contre le service UberPop. Mais selon des sources judiciaires, trois chauffeurs de taxis parisiens auraient été placés en garde à vue pour des violences présumées. L’intersyndicale de son côté a refusé à l’unanimité de se rendre à Matignon pour négocier et a déclaré poursuivre le mouvement dans l’attente d’une « décision forte » du gouvernement selon la CGT taxis.

Des solutions temporaires ou des demi-mesures seront sûrement adoptées, mais seule la combinaison de la nationalisation et du contrôle des salariés permettrait réellement de sauver l’artisanat contre les monopoles et les oligopoles des grandes entreprises. La nationalisation signifierait la destruction des grandes entreprises et la survie de l’artisanat, la redistribution des bénéfices, et assurerait des subventions et un contrôle des prix pour les usagers.