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Débats

Réflexions

Les usages du populisme : contradictions d’une stratégie réformiste en faillite

Réflexions à propos – mais pas seulement – de la publication de Pour un populisme de gauche de Chantal Mouffe.

Traduit de La Izquierda Diario

Le moment populiste

La configuration de la carte politique après la crise de 2008 permet d’affirmer avec une quasi-certitude que le « populisme » est un phénomène politique central dans la période.

D’un point de vue descriptif, la notion de « populisme » désigne une réalité déjà éloquente : alors que les partis traditionnels sociaux-démocrates et conservateurs s’effondrent, l’hégémonie néo-libérale connait une crise terminale et des variantes politiques fleurissent à droite et à gauche de « l’extrême centre » [1]. Jusqu’ici, nous pouvons tous/toutes tomber d’accord. Cependant, comme la science politique l’a montré, la signification de ce concept bâtard est difficilement saisissable, et on a autant de « populismes » que de mouvements, leaders et partis qui parlent au nom de la scission entre le « peuple » et les « élites ».

Le triomphe du Brexit en Grande Bretagne et de Donald Trump aux E.U., le gouvernement de coalition en Italie, entre la Ligue protofasciste et le Mouvement 5 étoiles, le Rassemblement National de Marine Le Pen et la France Insoumise de Jean Luc Mélenchon en France, Syriza en Grèce, Podemos dans l’Etat espagnol, Bernie Sanders, Jérémy Corbin, et ainsi de suite, montrent que le populisme a cessé d’être un privilège (ou une malédiction) des pays du Sud qui ont connu des révolutions bourgeoises tardives pour s’installer au cœur des démocraties capitalistes avancées, où il marque politiquement la polarisation qui fait suite à la Grande Récession.

Cette espèce de « printemps populiste », qui dure depuis bientôt deux décennies si l’on inclut comme prédécesseur le cycle pratiquement achevé des « gouvernements post-néolibéraux » d’Amérique Latine, fait l’objet d’une production théorique pléthorique et de débats politiques passionnés.

Les détracteurs libéraux du populisme ne proposent pas de grandes nouveautés. Dans la tradition des élites éclairées du XXème siècle, ils voient dans cette deuxième vague du phénomène populiste (populaire ?) un phénomène irrationnel proche de la religion [2] et, par conséquent, une menace directe pour les démocraties (bourgeoises) constitutionnelles, les principes des Lumières et la modernité. Parmi les militants les plus actifs de ce groupe antipopuliste, on trouve l’historien Loris Zanatta, qui est, ce n’est pas un hasard, l’une des plumes préférées du journal La Nación [NdT : un journal conservateur argentin].

De leur côté, les théoriciens post-marxistes Ernesto Laclau (mort en 2014) et Chantal Mouffe ont ressorti le concept de populisme de la cave obscure où l’avait enfermée la théorie politique dominante. Ils se sont fait les intellectuels organiques de ce qu’ils appellent « le populisme de gauche », un camp politique large dans lequel entrent aussi bien les gouvernements kirschneristes et le chavisme que Podemos et Syriza. Il n’est alors pas surprenant que Chantal Mouffe soit devenue la philosophe de chevet de J.L. Mélenchon et ait été choisie comme stratège (électorale) de la France Insoumise, afin de consolider un « populisme de gauche » qui puisse disputer l’hégémonie au « populisme de droite » du Rassemblement National de Marine Le Pen, quitte à lui piquer au passage quelques-uns de ses symboles.

De la « raison » à la « stratégie » populiste

Reprenant les élaborations de La raison populiste, le dernier travail théorique de Laclau, Chantal Mouffe vient de publier Pour un populisme de gauche [3], un écrit bref, plus proche du pamphlet que de l’ouvrage académique. Si ceci ne signifie pas pour autant que ce livre ne comporte aucune réflexion théorique, ce n’est pas là que réside sa nouveauté ni le cœur de son propos.

L’intention manifeste de ce livre-programme est en effet d’intervenir dans la conjoncture (post)politique de l’Europe occidentale telle qu’elle s’est ouverte avec la crise de 2008. Selon Mouffe, le futur est populiste. Il s’agit de déterminer s’il sera hégémonisé par sa variante de droite, et par conséquent s’il donnera lieu à un régime autoritaire, ou par sa variante de gauche, ouvrant la perspective de « récupérer et radicaliser la démocratie ». Le « populisme de gauche » est le nom que Mouffe donne à une stratégie politico-discursive qui, avec de nouveaux mots, recrée l’illusion réformiste qu’il est possible de transformer le modèle hégémonique néo-libéral en crise en une nouvelle formation hégémonique de « démocratie radicale » en s’appuyant sur les institutions existantes de l’Etat bourgeois, et sans renverser les rapports de production qui en constituent le socle.

Mouffe fait une synthèse brève mais précise de l’évolution des concepts élaborés par Laclau et par elle-même, depuis leurs élaborations post-marxistes dans Hégémonie et stratégie socialiste (1985), jusqu’au « populisme de gauche » et l’abandon qui s’en est suivi suivi de toute référence au marxisme et au socialisme.

Sans prétendre remplacer la lecture de l’œuvre complète de Laclau-Mouffe, on se contentera ici d’articuler quelques-unes de ses thématiques clefs en traduisant leur jargon mêlant linguistique, post-structuralisme et psychanalyse, en langage politique et stratégique.

Selon Mouffe, le consensus néolibéral entre les partis de « l’extrême centre » (post-politique) crée une situation post-démocratique [4] qui se définit comme une crise de la démocratie libérale dans laquelle n’existe plus de projet alternatif au régime oligarchique néolibéral. Ceci signifie que le caractère agonistique du régime démocratique libéral, qui suppose un conflit entre adversaires au sein du cadre institutionnel existant, a été liquidé.

En termes moins théoriques, Mouffe soutient que dans les régimes démocratiques il existe une tension entre deux traditions : la « tradition libérale », où règne la loi, la séparation des pouvoirs, la liberté individuelle, et la « tradition démocratique » qui a pour piliers l’égalité et la souveraineté populaire [5]. Au risque de simplifier, avec le néolibéralisme, la démocratie existe, mais elle est réduite à son expression « libérale », c’est-à-dire aux élections, tandis que sa composante de souveraineté populaire a été écartée.

Cette crise donne lieu au « moment populiste » que nous serions en train de vivre. Tandis que certains le vivent comme une tragédie, puisque pour l’instant le « populisme d’extrême droite » a arraché l’avantage, Mouffe propose de le considérer comme une grande opportunité qui ne pourra vraiment être saisie qu’à condition d’adopter une stratégie « populiste de gauche ». Celle-ci implique de construire une « volonté collective » ou un « peuple » à partir duquel on pourra établir une frontière qui divisera le champ politique entre un « nous » et un « eux ». Il y a deux éléments clefs de cette « logique populiste » de construction d’un « peuple ». Le premier est que face à une pluralité de revendications « le peuple » joue le rôle de « signifiant vide », c’est-à-dire qu’il permet, par son ambiguïté, l’articulation de ces revendications en une « chaîne d’équivalences » (qui serait l’articulation hégémonique). Le deuxième ce sont les « signifiants flottants » qui tracent une frontière politique interne faite pour rester mobile. Cela veut dire que non seulement change ce qui divise le champ politique entre un « nous » et un « eux » mais aussi qu’une même revendication peut s’articuler dans des systèmes de signification opposés. Par exemple, le chômage peut s’articuler dans un système de gauche, s’il implique une demande de travail, ou dans un système de droite, s’il implique d’accuser les migrants de voler le travail.

Comme on peut l’imaginer, ce manque de contenu politique concret de la « logique populiste » fait de la politique un formalisme, où ne s’expriment pas les intérêts de groupes sociaux et où l’idéologie ne joue aucun rôle. Cela conduit à concevoir la stratégie populiste comme une « technique » à utiliser – ce qui fait qu’il existe des populistes néolibéraux (Thatcher, Reagan), élitistes (Macron), anti-néolibéraux, xénophobes, racistes, de gauche, etc. En bref, toute politique aurait sa dimension populiste.

Si l’on ajoute à cela le fait que, selon Mouffe, le clivage entre droite et gauche n’est plus signifiant, et que le terme « gauche » n’est plus qu’un adjectif qui complète le terme de populisme, on comprend que l’une des questions fondamentales que pose cette stratégie pour les intellectuels à gauche de la social-démocratie est : quelle est la différence entre un populisme de gauche et un populisme de droite (extrême) ?

Ce qui distinguerait les deux types de populismes, c’est leur façon de définir qui est le « nous » et qui est le « eux ». A partir de là, Mouffe accorde une grande importance à la dimension affective (Spinoza) dans la constitution des identités politiques [6]. Selon la philosophe belge, c’est justement là qu’échouent non seulement la social-démocratie mais également l’extrême gauche marxiste, qui conçoivent la politique comme une activité rationnelle.

Ici, on entre sur un terrain glissant. La réponse de Mouffe est pour le moins préoccupante, notamment lorsqu’elle considère que le populisme de droite n’est qu’une autre forme d’expression des « revendications démocratiques ». C’est sur ce fondement théorique que la campagne de Mélenchon a incorporé des thématiques chères au Rassemblement National comme la « sécurité » et le souverainisme [7]. Il y a un argument de plus : si aujourd’hui il est vrai que le Rassemblement National n’est pas un parti fasciste au sens exact du terme, c’est aussi parce que la situation n’est pas assez radicale. Mais face à une situation d’accentuation de la lutte des classes, il serait la base d’un mouvement fasciste.

Hégémonie versus révolution ?

Une des thèses centrales d’ Hégémonie et Stratégie Socialiste était que la crise de la gauche traditionnelle (social-démocrate, eurocommuniste et marxiste en général) est le résultat de son incapacité à comprendre les nouveaux mouvements sociaux qui ont suivi mai 68. L’explication théorique que donnaient Laclau et Mouffe consistait à dire que le marxisme était resté dépendant d’un « essentialisme de classe ». c’est-à-dire – en termes simples – de l’idée que les identités politiques sont l’expression de place occupée par les agents sociaux dans le processus de production. Laclau et Mouffe s’appuyaient ici sur une vision mécaniste caricaturale du marxisme en mettant de côté la question de la façon dont la lutte des classes diffracte ces éléments autant que des éléments aussi fondamentaux que celui de la place stratégique du prolétariat dans le capitalisme. Selon eux, ce défaut du marxisme empêchait de comprendre les luttes qui ne surgissent pas nécessairement des relations d’exploitation, comme les luttes féministes, écologistes, antiracistes, LGBTIQ+ ou antidiscrimination. Ils niaient ainsi, non pas l’existence de classes sociales du point de vue sociologique, comme il serait impossible de nier l’existence de la « population », mais le caractère central de l’antagonisme de classe.

La conclusion de cet anti-essentialisme est la construction contingente d’identités politiques mouvantes, privées d’un lieu qui concentrerait les luttes des exploités, et, pour cette raison même, incapables d’imposer une stratégie de révolution sociale entendue comme prise du pouvoir politique et instauration d’un gouvernement des travailleurs fondé sur une démocratie directe.

Le « populisme de gauche » essaie donc de se situer en un lieu équidistant aussi bien du réformisme social-démocrate traditionnel, aujourd’hui pratiquement éteint, que de la gauche révolutionnaire. Mais cette tentative échoue, et pour l’heure il se révèle un énième avatar de la vieille stratégie réformiste.

Dans la lecture particulière que Mouffe fait de la théorie de Gramsci, elle oppose « hégémonie » et « révolution ». Elle se prononce alors pour l’hégémonie, qui implique, par-delà les artifices linguistiques, de remplacer le « régime oligarchique » par une autre formation hégémonique (dont on se demande quel contenu social elle aurait) tout en restant à l’intérieur du système et des institutions de la démocratie libérale. Cela permet de distinguer entre les « adversaires », parmi lesquels le Rassemblement National, et les « ennemis » que sont les « anti-systèmes ».

Mouffe évite de faire le bilan de la brève expérience de Syriza qui avait adopté une stratégie populiste de gauche et divisé le champ politique entre « eux » (la Troika) et « nous » (le peuple grec écrasé sous les décombres de l’économie) mais qui en peu de temps a fini par accepter les mémorandums d’austérité imposés par « eux ». Elle discute aussi très peu du chemin suivi par Podemos, qui a commencé en proposant une démocratisation radicale et qui a terminé du mauvais côté de la lutte indépendantiste catalane, proposant même un gouvernement d’unité au PSOE.

Comme on peut le voir le combat du marxisme contre le « populisme » est la mère de toutes les stratégies. Derrière les catégories abstraites de « peuple » et des « élites » se dissimule l’antagonisme irréconciliable entre exploiteurs et exploités, et cette dissimulation construit une stratégie de collaboration de classes qui permet à la bourgeoisie de conserver son pouvoir, y compris dans les moments de crise qui font émerger le populisme. On comprend que les marxistes doivent opposer à cette forme particulière d’exercice de l’hégémonie bourgeoise la nécessité de l’hégémonie ouvrière et organiser l’alliance des classes exploitées et opprimées dans la lutte qui doit détruire l’Etat bourgeois et permettre la construction d’une nouvelle société.

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Notes

[1] “Définition plutôt heureuse utilisée par Tariq Ali pour décrire les partis de la droite traditionnelle et de la “troisième voie” qu’il considère comme « l’expression politique de l’Etat néo-libéral ». Cette année, une édition actualisée de son livre à ce sujet a été publié avec pour titre : The Extreme Centre. A Second Warning, Verso, Londres, 2018.

[2] “Dans leur vision manichéenne du monde, les populismes insistent sur une sorte de « fondamentalisme moral » qui leur permet de dresser un mur entre la vertu du « peuple » et les vices de ses « ennemis », rappelant ainsi la vision religieuse, qui s’exprime encore plus clairement dans la propension du « peuple » populiste à se soumettre à son chef. On retrouve ici un aspect crucial qui lie l’imaginaire populiste à l’imaginaire religieux traditionnel. » L. Zanatta, El Populismo, Buenos Aires, Katz Editores, 2014, pág. 69.

[3] C. Mouffe, For a Left Populism, Londres, Verso, 2018

[4] Le concept de “post-démocratie” a été introduit par Colin Crouch pour souligner la perte de souveraineté (nationale-populaire) en lien avec la mondialisation néo-libérale. Wolfgang Streeck utilise le terme dans le même sens dans son livre Comprando tiempo. La crisis pospuesta del capitalismo democrático (Katz Editores, Madrid, 2016). Le philosophe Jacques Rancière utilise ce terme pour décrire une “démocratie sans demos », réduite aux mécanismes étatiques.

[5] Mouffe développe cette question dans “Le paradoxe démocratique”, où elle évoque le modèle agonistique du conflit entre adversaires, en le mettant en perspective avec la formule de Carl Schmitt qui fait de la distinction ami/ennemi l’opposition fondamentale qui définit le politique. Dans le premier cas, il s’agit de s’opposer à un adversaire qui s’inscrit dans un cadre institutionnel commun, dans le second, la politique vise la destruction de l’ennemi.

[6] Dans “Pour un populisme de gauche”, Mouffe évoque cette discussion, et en particulier la critique que lui adresse Eric Fassin (Populisme : le grand ressentiment, Paris, Textuel, 2017) qui soutient qu’il est impossible de transformer les « affects » de l’extrême droite, identifiés au ressentiment, en affects de gauche, assimilés à l’ « indignation » ou à la « colère ». Fassin est un des penseurs qui s’oppose le plus ouvertement à la conversion de la gauche réformiste à la stratégie populiste.

[7] Dans un entretien, le directeur de campagne de Mélenchon affirme que, pour disputer au Front National sa base électorale, on ne doit pas lui laisser des thèmes tels que la “sécurité”, et ne pas « lui laisser les symboles : le drapeau, l’hymne. », très présents au courant de la dernière champagne électorale. Il va même plus loin et explique, à propos du fait de porter le drapeau : « C’est quelque chose de collectif : quand tout le monde commence à le porter, on se dit « je suis comme lui, je peux aussi le porter. », La France Insoumise doit se glisser dans tous les interstices de la société – Entretien avec Manuel Bompard.




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