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Tribune libre

Lettre à un collègue CFDT opposé à la loi El Khomri

Publié le 10 mars 2016

Deux questions se posent vis-à-vis du développement du mouvement contre le projet de loi Travail. D’un côté, la façon dont les confédérations devraient entendre et respecter le mandat qui leur a été donné lors de la première journée de mobilisation le 9 mars : à savoir construire le « tous ensemble » et ne mener aucun dialogue ni négociation avant le retrait pur et simple du texte. De l’autre, se pose la question du positionnement de la CFDT. Sur ce dossier, c’est une bonne partie de la stratégie du gouvernement et du PS qui se joue. L’accord de Laurent Berger, au nom des « syndicats réformistes » à la signature d’un texte El Khomri bis amendé est essentiel pour qu’il puisse être éventuellement voté au Parlement. Hollande ne peut se passer de la caution du « syndicalisme modéré ». Mais encore faut-il que le gouvernement donne suffisamment de gage pour que la direction de la CFDT puisse agir comme celle de Nicole Notat en 1995 ou de François Chérèque en 2003. Mais cette fois-ci, encore, la pilule ne passe pas au sein de la base cédétiste qui localement et par branche, a débrayé ou appelé à manifester, le 9 mars. C’est bien le chemin à suivre.

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Cher Victor,

Cela fait maintenant un certain temps que l’on se connaît, depuis tout ce temps que l’on bosse dans la même boite. Cela fait des années que l’on se charrie, toi et moi, mais aussi, parfois que l’on s’affronte, parce qu’on est loin d’être toujours d’accord. Tu as ta trajectoire, et moi la mienne. Tu t’es engagé très tôt dans la CFDT. Tu m’as expliqué pourquoi, un jour, en me parlant d’une CFDT qui n’est pas ce qu’elle est aujourd’hui, quand certains vieux cédétistes parlaient encore de « changer la vie » et « d’autogestion ». De mon côté, c’est plus tardivement que j’ai pris ma carte à la CGT et que j’ai commencé à militer activement. Pour une femme, c’est toujours plus compliqué.

Dernièrement, nos chemins ont eu tendance à être encore plus distants qu’avant. Quand tu me croisais, tu te moquais un peu de moi, gentiment, en critiquant nos postures « jusqu’au-boutistes », relevant, selon toi, du « tout ou rien », alors qu’il aurait fallu donner du « temps au temps », notamment avec le retour de la gauche au gouvernement. Je ne me suis jamais privée de te répondre en pointant que le « syndicalisme d’accompagnement » de la direction de la CFDT, c’était surtout l’accompagnement des contre-réformes plus que la défense des intérêts des salariés. Je n’étais pas d’accord avec toi, et toi, bien entendu, tu n’étais pas d’accord avec moi.

Je dois te concéder que l’orientation prise par la direction de ma confédération a parfois laissé plus d’un copain sceptique. Je passe sur « l’affaire Lepaon », scandaleuse. Mais si en termes de combats, on n’en a pas remporté beaucoup, dernièrement, c’est aussi et surtout parce que « l’opposition » a peut-être relevé de la posture plus que de la construction d’un réel rapport de force pour faire reculer les réformes les plus néfastes du gouvernement, depuis le CICE en jusqu’à l’ANI.

De votre côté, tu me concéderas que la méthode de l’accompagnement comme une stratégie du « moindre mal » a été catastrophique. Non seulement ce gouvernement « de gauche » s’est révélé plus « de droite » que le précédent, par rapport aux jeunes (pense à Sivens), aux migrants (pense à Calais) et à nos libertés (pense à l’état d’urgence). Mais sur le volet social et économique, il est à la botte de Gattaz et du Medef. On en avait parlé, une fois, au self, à midi. A l’époque tu m’avais dit que le CICE, ce n’était qu’une étape. Que bientôt on aurait de la redistribution au niveau des salariés, de nouvelles mesures de protection, de nouveaux droits et de nouveaux acquis. Que c’était pour cela qu’il fallait dialoguer. Résultat des courses, on s’est pris dans la figure l’ex premier flic de France en guise de Premier ministre et un banquier en guise de ministre de l’Economie… Tout en un programme.

Mais le projet de Loi El Khomri, c’est la goutte d’eau qui (j’espère) fera déborder le vase. Tu le sais comme moi, et je ne répéterai pas les arguments que je t’ai entendu défendre avec les collègues l’autre jour, à l’atelier. Sur ce point, d’ailleurs, s’il y a bien quelque chose que je dois absolument te reconnaître, c’est qu’au niveau du boulot, on fait le même, toi et moi : toujours prêts à défendre les copains quand ils sont en difficulté, toujours disposés à batailler contre les chefs, contre leurs décisions arbitraires et contre les RH, officine au service de l’exploitation. Mais si El Khomri passe, alors ce sera pire.

Au niveau de l’Intersyndicale, tu sais que les discussions ont été vives entre ceux qui, pour l’heure en tout cas, exigent le retrait du projet et ceux qui voudraient que le gouvernement revoit sa copie. Parmi eux, Laurent Berger. Il m’a semblé que, de ton côté, tu n’étais pas persuadé qu’il y avait quoi que ce soit à réécrire par rapport aux 52 articles de destruction du Code du Travail présentés par Mme la Ministre comme « une grande avancée pour les jeunes ». Sinon, j’imagine bien que je ne t’aurais pas vu dans la manif, hier, le 9 marsJ.

Tu as hésité à venir, tu as dû te décider au dernier moment et tu as défilé avec un petit groupe de syndicalistes de la CFDT. Je voulais te dire que vous avez bien fait ! Tu sais comme moi que, localement, il y a plusieurs syndicats, plusieurs UL, voire même des UD de la CFDT, qui ont appelé à manifester et qui exigent le retrait comme préalable à toute négociation. Eux aussi ils ont raison.

Connaissant ton engagement, et en laissant de côté nos querelles d’hier, je suis plus persuadée que jamais que notre place, actuellement, à tous les deux, c’est dans la rue aux côtés des collègues. Parce que notre unité, à la base, sera la meilleure des garanties pour exiger l’unité au sommet, pour exiger que le retrait du texte soit une condition non négociable à notre lutte, pour être plus forts et pour construire le « tous ensemble » dont nous avons tant besoin.

L’union fait la force, indépendamment de nos étiquettes syndicales, et cette fois-ci nous pouvons gagner. J’espère que l’on va mener cette bataille tous les deux.

En lutte (avec toi et tous les collègues)

Brigitte

PS. J’espère que tu ne m’en voudras pas d’avoir exposé ainsi, sur la place publique, nos prises de bec passéesJ.