Monde

Témoignage

Lettre d’une fille à sa mère migrante

Publié le 21 septembre 2016

Une jeune Mexicaine écrit une lettre à sa mère immigrée, vivant et travaillant aux États-Unis. Elle y témoigne de son parcours, partant de la haine ressentie envers sa mère pour l’avoir laissé, jusqu’au fait de la comprendre. Aujourd’hui, elle lutte pour que personne ne subisse la perte et l’exploitation imposée par le capitalisme et l’impérialisme.

Zuiri Hernández

Quand j’étais enfant, je me demandais toujours pourquoi je ne te connaissais pas. Pourquoi tu étais dans un autre pays ? M’as-tu aimé ? Pourquoi pourrions-nous seulement discuter par téléphone ? À 16 ans, je me suis aperçue que la réponse à toutes ces questions était en rapport avec le système capitaliste basé sur l’exploitation. Depuis ce jour, j’ai lutté pour changer cette société dans ses racines.

Je me souviens avoir vécu avec mes grands-parents, mon frère et d’autres membres de la famille dans une « maison » louée. Le toit était fait de tôle. Chaque fois qu’il pleuvait, l’eau coulait à l’intérieur, nous avons dû utiliser des seaux pour récupérer l’eau afin de ne pas être trempés. Mais ce qui m’a le plus effrayé, c’était la propriétaire, qui apparaissait la veille du payement du loyer et qui hurlait sur nous en disant qu’elle voulait son argent. À chaque fois que nous l’avons croisée, elle nous disait de ne pas oublier de payer le loyer. J’étais malade d’inquiétude. Je pensais qu’elle allait nous chasser dehors et nous jeter à la rue.


Mais tu envoyais toujours l’argent à l’heure.


On n’a jamais manqué de nourriture, des vêtements, des jouets, des chaussures, de bonbons ou d’éducation. Quand je demandais pourquoi tu vivais aux États-Unis, tout le monde m’a dit que c’était pour acheter une maison, dans laquelle chacun de nous pourrait avoir une pièce séparée. Ils m’ont dit que ce que serait très difficile au Mexique à cause de la dévaluation du peso. Je ne l’ai pas compris à l’époque parce que j’étais seulement un enfant.

Malgré cela, je comprenais qu’on avait besoin d’acheter une maison et j’ai toujours pensé que toi aussi tu avais peur de la propriétaire.


À l’école, j’ai toujours eu du mal avec les autres enfants. Ils me demandaient : « où est ta maman ? » Je leur ai dit que tu travaillais aux États-Unis, et ils m’ont dit : « à quoi ressemble-t-elle ? » C’était la partie la plus difficile.

Je n’avais jamais vu une photo de toi. Je leur ai dit honnêtement que je ne savais pas à quoi tu ressemblais. Ils m’ont dit que je n’avais pas de maman ou de papa, et que tu étais partie parce que tu ne m’as pas aimé. Leurs mères demandaient où tu étais. Quand je leur ai donné la réponse, elles me disaient : « Une bonne mère n’abandonne jamais ses enfants. »

J’ai grandi avec cette énorme colère à l’intérieur de moi et je commençais à te haïr. Je ne supportais pas les fêtes des mères. Elles me rappelaient que tu étais ailleurs, et je me sentais seule. Je savais que mes grands parents ne me quitteraient pas, mais ils n’étaient pas toi. Les gens à l’école me faisaient tous croire que tu n’étais pas une « bonne maman ».

Quand tu es retournée au Mexique, tu as réussi à acheter une maison. Tu as ouvert un magasin. Je me souviens comment ma grand-mère a pleuré, disant : « Elle m’a promis d’être de retour en décembre de cette année, mais elle est restée pendant six ans. »

Tu es revenue quand j’avais neuf ans, et nous ne nous sommes pas bien entendus. L’image de la « bonne mère » était gravée dans ma tête, et ma colère était énorme. Quand je pense aux choses que je t’ai dites à l’époque, quelque chose se brise en moi. J’avais été amenée à croire que tu ne m’as pas aimé, qu’une bonne mère ne quitterait jamais ses enfants.


L’activité du magasin a pataugé. Tu as emprunté de l’argent pour faire en sorte d’avoir tout ce dont nous avions besoin. Je savais tout à propos des dettes, j’ai regardé ton angoisse grandir chaque jour. Finalement, tu as décidé de retourner au « rêve américain », parce que tu as voulu me donner du temps et de l’argent pour étudier. Tu m’a toujours dit que j’étais très intelligente. Ta décision de retourner aux États-Unis quand j’avais 12 ans a encore plus alimenté ma colère. Pour moi, c’était la confirmation que tu ne m’as jamais aimé. Tu as parti, et tu as aussi fait construire une chambre pour moi, afin que je puisse mieux étudier et entrer dans une bonne école.

Je suis parvenue à intégrer l’École des Sciences et Sciences Humaines (NdT : l’une des écoles publiques les plus huppées à Mexico). J’étais désorientée parmi ces étudiants beaucoup plus riches. Je commençais à penser que j’appartenais à une classe à laquelle je ne faisais pas partie. J’étais capable de le croire, parce que tu m’as toujours tout donné, même si cela signifiait plus de dettes. À l’école, j’ai rejoint un groupe politique, où les gens ont parlé de l’exploitation et ont dit que le monde devrait changer. Ils ont dit qu’il y avait une classe parasite qui vivait au détriment des travailleurs. J’étais très enthousiaste, mais je leur ai dit que pour moi les choses avaient toujours été bien. Alors ils m’ont assigné une tâche : je devais te demander combien d’heures tu travaillais chaque jour.

Quand nous avons parlé au téléphone, tu m’as dit que tu travaillais pour un total de 14 heures et qu’auparavant, tu avais l’habitude de travailler 16 heures. Tu as travaillé avec deux emplois juste pour que ce soit assez. S’il y avait du travail sur ton jour de congé, tu l’acceptais parce que cela signifiait plus d’argent. Ce jour-là, j’ai tout compris : tu n’étais pas partie parce que tu ne m’avais pas aimé. Tu étais loin en subissant tout cela, simplement parce que tu nous avais beaucoup aimé. Tu as enduré beaucoup de choses aux États-Unis pour nous donner le meilleur.

Le rêve américain n’est pas un rêve, c’est un cauchemar.

Tu avais traversé deux fois la frontière à travers les montagnes. Tu as été pourchassée par un hélicoptère et une patrouille frontalière. Tu es arrivée dans un pays où tu ne parlais pas la langue et chaque jour tu as été exploitée. Tu n’as pas eu droit aux avantages sociaux, tu travailles avec des faux documents, tu vis avec la crainte constante d’être expulsée et tu es victime de discrimination. Quand tu tombes malade, tu ne vas pas chez le médecin parce qu’il est trop cher, tu te fais des remèdes à la maison et tu vas au travail de toute façon.

Le rêve américain n’est pas un rêve maman, c’est le pire cauchemar. Il a volé ta vie, enlevé notre chance de fêter les anniversaires ensemble, se réjouir, vivre ensemble. Nous avons été loin de l’une de l’autre pendant 19 ans et ces capitalistes t’exploitent chaque jour. Tu me dis que parfois tu n’arrives pas à bouger tes mains parce qu’elles sont si fatiguées.

Ils t’ont fait croire que tu étais dans l’illégalité, et que tu devais donc tout accepter sans te plaindre. Ils te gardent dans la crainte de perdre ton travail et d’être expulsée. Tu continues d’espérer pour la réforme sur l’immigration que Obama a proposé et que Hillary Clinton promet maintenant. Ils manipulent tes rêves, ils t’utilisent comme un objet de marchandage, parce que leur impérialisme fonctionne par le travail des millions de migrants comme toi. Ne renonce pas. Tu es si courageuse, lorsque tu endures tout ça ! Tout cela pour que je puisse obtenir un diplôme universitaire et ne jamais souffrir de tout ce que tu traverses tous les jours.


Maman, quand j’ai finalement compris ça et quand j’ai appris à propos de ta vie, tout a changé. Je sais que je ne suis pas la seule personne qui souffre sans avoir sa mère à ses côtés, nous sommes des millions. Le rêve américaine est le pire cauchemar, mais il est pire pour toi parce que tu es une femme et une mère célibataire. Tu es accablée du poids d’avoir deux enfants en essayant toujours de leur offrir le meilleur.

Le gouvernement américain te menace constamment. Ils veulent construire des murs de plus en plus hauts pour te garder hors de leur territoire. Mais ils ne disent jamais que leurs millions de profit sont rendus possibles par des millions d’immigrés qui travaillent dans des conditions de semi-esclavage. Nous sommes forcées de vivre de cette façon, et il n’y a qu’un seul coupable : le capitalisme, ce système féroce d’exploitation. Il marche seulement parce que des millions des travailleurs comme toi le font marcher. Vous êtes ceux qui déplacent le monde à la sueur de votre front et vous êtes ceux qui sont forcés à consacrer vos vies à la chaîne de production.

Seulement vous, tous les travailleurs du monde, pouvez mettre fin à ce système, parce que vous êtes la classe ouvrière. Ne laisse personne te faire croire que tu es illégale et que tu mérites ce que tu vis parce que tu n’a pas reçu d’éducation ou parce que tu es une femme. Tu mérites d’être heureuse et d’avoir une vie bien remplie.

À l’école, ils nous ont parlé des héros mexicains, des grandes figures de l’histoire. Ils voulaient que nous soyons comme eux, mais je veux être comme toi, maman. Parce que tu peux changer le monde, la classe ouvrière est la classe qui mènera à la révolution, qui mettra fin à ce système et aux misères que nous vivons.

À 16 ans, je t’ai compris tout ce que tu vivais. Aujourd’hui, je lutte dans le Mouvement des Travailleurs Socialistes (Movimiento de Trabajadores Socialistas). Bien que je sache que tu n’apprécies pas beaucoup la façon dont je vis, tu dois comprendre que quand on sait que 1% vit dans le luxe et l’abondance tandis que nous, 99%, survivons avec des salaires malheureux, la vie ne peut plus être la même.

Depuis ce jour, maman, j’ai consacré ma vie à la construction d’un grand parti de la classe ouvrière qui mène à la révolution afin de détruire le capitalisme. Je ne veux pas que les générations futures souffrent ce que toi et moi nous avons vécu. Bien que le chemin ne soit pas facile, je sais que ce système doit cesser d’exister.

Merci d’être la plus grande source d’inspiration dans ma vie. Si mon désir de lutter est chaque jour renforcé, c’est parce que ta vie est le plus grand exemple de la lutte que je connaisse.