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Notre classe

L’enquête de « cash investigation »

Lidl, Free : une plongée dans le « monde merveilleux » des « fainéants »

Ce mardi 26 septembre, un reportage intitulé « Travail, ton univers impitoyable » a été diffusé sur France 2. Un documentaire qui a fait battre les records d’audience de l’émission. « Cash investigation » donne à voir la réalité des conditions de travail de milliers de salariés chez deux géants de la distribution et de la communication, Lidl et Free. Un reportage qui illustre à merveille ce que craignent les « fainéants » suite au passage de la loi travail 2.

L’émission d’Elise Lucet, Cash investigation, a choisi de faire son émission de rentrée, après plusieurs mois d’enquête, sur les conditions de travail des salariés de Lidl et de Free dans plusieurs centres d’appel. Deux entreprises qui se portent très bien. Le montant de chiffre d’affaire de Lidl s’élève aujourd’hui à 8 milliards d’euros. Deux entreprises qui distribueraient des CDI à tour de bras : 30 000 salariés travaillent chez Lidl dans la grande distribution. Ces dernières années, les deux géants ont tout misé sur la communication et sont devenus des références en matière de management. A ce titre, Angélique Gérard, la directrice des centres d’appel de Free, que l’on voit intervenir lors d’une de ses prises parole publique, est une pointure. Sa stratégie pour faire marcher la boutique ? Une stratégie de management basée « sur l’enchantement ». « Soyez heureux » somme-t-elle à ses employés. Mais derrière les sourires hypocrites d’Angélique Gérard et les discours mensongers des PDG de Lidl et Free qui apparaissent dans le reportage, l’émission révèle la réalité des conditions de travail de centaines de milliers de salariés.

Le « hard management » : salariés pressurisés, employés licenciés et suicides

L’émission débute sur une énumération de statistiques et de constats, 25% des salariés vont au travail avec la boule au ventre, plus d’un tiers affirment avoir fait un burn out et 43% ressentent des douleurs physiques à cause de leur métier. Les journalistes de « cash investigation » ont décidé de mener l’enquête sur les raisons de cette souffrance au travail et sont allés chercher du côté de Lidl et Free. Depuis plusieurs années déjà, des magazines et des journaux (tels Politis, Bastamag, Révolution Permanente) ont fait de leur ligne la dénonciation de la dégradation des conditions de travail, cherchent à les rendre visible et plusieurs affaires de suicides, d’accidents du travail, de licenciements abusifs dans un ensemble de secteurs ne cessent d’interpeller et d’alerter l’opinion publique. Parmi tant d’autres, on peut se rappeler le cas de la menace de licenciement d’une caissière suite à une fausse couche à son poste à Auchan.

La première partie de l’enquête se déroule dans les rayons de chez Lidl. Un journaliste s’est infiltré en tant que préparateur de commande. Rapidement, grâce à une caméra cachée on assiste aux techniques de management pratiquées chez Lidl. Entre autres, les pressions à la productivité qui conditionnent l’obtention ou non de l’embauche en CDI ou de la reconduction du contrat. Les salariés, préparateurs de commandes, chef de magasin ou encore les caissières, sont surchargés de travail et soumis à des cadences de travail intenables. Pour un préparateur, on apprend que l’objectif à tenir par jour est le déplacement de 250 palettes.

Quelques minutes plus tard, interrogé par la journaliste, le PDG de Lidl dément. Selon lui, les salariés ne sont soumis à aucune cadence. Censés être « polyvalentes », les caissières courent d’une tâche à l’autre, portent de lourdes charges. Et les conséquences sur la santé sont dangereuses : malaises, problèmes de dos, arrêts cardiaques…

Les salariés qui ont accepté de témoigner racontent tous leur sentiment d’être pressés, pressurisés. L’objectif des entreprises ? Produire plus et mieux. Et parfois les pressions, le harcèlement moral, les insultes, conduisent au suicide. Mais encore une fois, la direction interrogée par Elise Lucet nie tout en bloc et fait mine de se préoccuper de l’intérêt de ses salariés.

Direction ensuite dans les centres d’appel où la situation n’est pas plus reluisante pour les salariés. Après un débrayage de trois heures à Mobipel, l’une des filiales de Free, la direction a décidé tout simplement de vider progressivement l’entreprise de ses employés.

Muriel Pénicaud, invitée d’honneur de « cash investigation »

Après deux heures de reportage, où se sont succédés différents témoignages de salariés harcelés par leur direction, menacés de licenciement, victimes de ces pratiques managériales, Elise Lucet a décidé d’inviter sur le plateau télé de France 2, Muriel Pénicaud, l’architecte de la loi Travail 2, et actuellement ministre du gouvernement Macron.

Une présence sur le plateau télé de France 2 qui a du jouer sur l’explosion de l’audimat. En effet, la diffusion de ce reportage tombe pile poil au moment où le gouvernement vient de signer les ordonnances sur la loi travail 2. Une loi travail XXL, rejetée par 58% de la population, qui depuis le 12 septembre rencontre l’opposition d’une partie des salariés et de la jeunesse.

Après deux heures d’un reportage riche en illustrations des conséquences concrètes que va avoir sa « réforme » du code du travail sur les conditions de travail et de vie des salariés, Muriel Pénicaud a bien sûr tenté de défendre bec et ongles son œuvre. Pourtant, confrontée à des cas concrets, l’enfumage n’a pas pu durer longtemps. Elise Lucet lui a présenté le cas de Nelson, l’un des salariés du reportage qui s’est fait virer par Free après moins d’un an d’ancienneté et dont le licenciement a été jugé abusif par le tribunal des prud’hommes.

Free a été condamné à verser six mois de salaire à Nelson, soit 10 800 euros. Mais ça c’est dans le système actuel que nous connaissons. Une fois la loi travail 2 passée, les indemnités prud’homales pour licenciement abusif seront plafonnées. « Combien Nelson toucherait-il ? ». Telle est la question posée par la journaliste à Muriel Penicaud. Celle-ci se retrouve alors incapable de répondre. Elise Lucet lui souffle alors la réponse : après le passage de la loi, Nelson ne touchera à peine qu’un mois de salaire en indemnités, c’est à dire 1 800 euros. S’en suit alors tout un échange au cours duquel la ministre évite à tout prix d’admettre le fait simple que cette loi est une loi pour les patrons et non pour les salariés.

Un reportage qui fait des vagues à Lidl et Free

Depuis le tournage du reportage et à l’approche de la diffusion, les deux entreprises ont lancé des opérations de communications internes pour répandre l’information selon laquelle l’émission « énonçait des choses erronées et qu’ils allaient y répondre point par point ». Suite aux réactions suscitées par le documentaire, la direction de Lidl a du intervenir affirmant que le « reportage ne reflète pas nos pratiques. Ce qui est montré dans le reportage, ce sont des situations isolées » et qu’elle est consciente « qu’il y a des efforts à faire pour améliorer les conditions de travail des salariés dans l’entreprise ». Une réaction défensive face à l’écho rencontré par ce reportage qui, a contrario de ce qu’essaye de faire croire la direction de Lidl, entre en résonnance avec ce que connaissent nombre de salariés et pas seulement ceux qui travaillent dans la grande distribution ou la communication. Il n’y a qu’à penser aux fonctionnaires, aux infirmiers, aux postiers, aux cheminots... Du côté de Free, la situation n’est pas non plus au beau fixe. Dans un article de Politis, les journalistes révèlent que trois dirigeants de centres d’appel devraient démissionnés prochainement.

Mais pour changer la situation et mettre réellement en difficulté la direction de ces groupes, le reportage ne suffira pas en lui même. Des salariés de Lidl l’ont très bien compris et ont décidé de se mettre en grève ce mardi. « Pour que Lidl bouge il faut que les salariés se révoltent » commente la voix off du reportage. C’est l’option qu’ont choisi ces salariés d’un entrepôt Lidl du Sud-Est suite à la diffusion du reportage. Une façon de montrer que ce qui est décrit à la télé n’est pas une fiction mais bel et bien un rapport de force réel entre ces salariés et leur direction.

crédit photo Marc Ollivier / Ouest-France.




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