Politique

En direct de l’université d’été du NPA

Loi Travail. Bilan et perspectives

Publié le 25 août 2016

Non, le glas de la mobilisation contre la loi travail n’a pas sonné. Encore faut-il savoir tirer les leçons de cet épisode éminemment politique de la lutte des classes.

4 mois de lutte. L’une des plus longues du mouvement ouvrier en France. Après le passage en force du gouvernement en juillet, les militants réunis à l’université d’été du NPA jettent un regard sur leur intervention dans le mouvement, échangent leurs expériences et, au-delà de l’échéance immédiate de la rentrée, s’interrogent sur les débouchés politiques à plus long terme.

Claire Manor

Ce mardi 23 août, jour de l’ouverture de l’université d’été du NPA, la loi travail a d’emblée pris une large place dans les travaux des ateliers. Le matin des militants de différents secteurs ont relaté leur expériences dans la mobilisation contre la loi Travail, tandis que l’après-midi, des représentants d’organisations de la gauche radicale, NPA, PC, Ensemble, Alternative Libertaire, tentaient de répondre à la question « Quel bilan et quelles perspectives politiques suite au mouvement ? »

Des expériences multiples, variées, foisonnantes

Le premier atelier invitait à regarder ce temps fort de la lutte des classes à partir de sa diversité : plusieurs militants ont témoigné de leur expérience à Rennes, au Havre, de la lutte qu’ils ont conduite dans des secteurs stratégiques comme les raffineurs, les dockers, les cheminots, les intermittents du spectacle ou les travailleurs sociaux, ou enfin, des participants à la Nuit Debout. Ces multiples interventions ont fait écho à la spécificité de ce mouvement dans lequel se sont combinées différentes résistances.

A Rennes, c’est la mobilisation rapide des étudiants, les projecteurs braqués par les médias sur les « violences », la répression policière et les arrestations, la nécessité de s’organiser et une manière nouvelle de considérer les rapports avec les autonomes. Au Havre, ce sont des AG interpro, une myriade d’AG diffuses, de nombreuses entreprises en grève, une pression de la base qui pousse la CGT à décider d’une semaine de blocage avec près de 4000 personnes. À L’échelle nationale du côté des cheminots, c’est une mobilisation contre la mise en place de la nouvelle convention collective qui a été le déclencheur. Les directions syndicales, notamment la CGT, ont tenté de la maintenir dans un cadre corporatiste, en ne faisant pas le lien avec la loi Travail. Chez les intermittents, dans le cadre des négociations de l’UNEDIC, ce sont des créations de collectifs, des occupations multiples de théâtres nationaux, la mise en place de lieux ouverts aux associations et à Nuit Debout.

Place de la République à Paris et ailleurs, c’est la Nuit Debout qui, contrairement au mouvement des Indignés en Espagne ou en Grece, n’a pas connu de caractère massif mais, née de la lutte contre la loi travail, a tissé un lien plus fort avec la classe ouvrière et a notamment fourni un cadre de mobilisation aux chômeurs, précaires et travailleurs isolés.

Tous les intervenants ont reconnu cette diversité comme le signe d’une détermination dépassant la seule loi El Khomri pour lutter également contre « son monde », expression qui avait déjà muri dans le contexte des luttes à Notre Dame des Landes ou dans les mouvements alternatifs avant d’être repris par Nuit Debout.

Une politique syndicale qui n’a pas permis les grèves reconductibles et la grève générale

Pourtant l’énergie, la capacité de résistance et d’affrontement qu’ont manifestées les jeunes, les étudiants, les travailleurs de l’avant-garde ouvrière, les précaires, n’ont pas abouti aux grèves reconductibles et à la grève générale auxquelles tous aspiraient, y compris un bon nombre de militants de Nuit Debout. Le mouvement n’est pas parvenu à dépasser la diachronie et les freins que les directions syndicales, et au premier chef celle de la CGT, lui ont imposés, même si elles ont dû parfois faire machine arrière sous la pression de la base et inviter le gouvernement à lâcher du lest.

Plusieurs militants ont pris la parole dans l’atelier de l’université d’été pour rappeler qu’au départ la position de la CGT était proche de celle de la CFDT. Elle ne souhaitait ni rompre la coexistence syndicale, ni mettre en difficulté le gouvernement. Ce sont les pressions de la base de la CGT et les remous politiques générés lors de son congrès, qui s’est prononcé pour la grève reconductible, qui ont conduit Martinez à manifester plus de radicalité qu’il ne l’escomptait au départ. Malgré cette radicalité affichée les militants ont dû mener une lutte de tous les instants pour construire la convergence, les AG interpro, pousser les fédérations à porter le mot d’ordre de “grève reconductible”.

Chez les cheminots, de la région parisienne notamment, la reconductible était sur toutes les lèvres. À Austerlitz, à Saint Lazare ont été lancés des comités de mobilisation qui se sont transformés en comités de grève. La pression de la base a obligé la CGT à appeler à une AG « intergares » mais sans parvenir à déboucher sur la grève reconductible.

Au Havre, malgré un nombre significatif d’entreprises en grève, des opérations de blocage significatives, des AG interpro, les manifestations ont été moitié moins nombreuses qu’en 2010 et malgré le soutien d’une écrasante majorité de la population la construction de la grève reconductible n’a pas été possible non plus.

Une continuité sauvée de justesse grâce à la diversité du mouvement

La pratique des journées d’action saute-mouton, les appels dissociés dans un secteur à une date et dans un autre à une autre date, sont des tactiques éculées dont les dirigeants syndicaux ne se sont pas privés. Mais leur volonté a été partiellement mise en échec. Malgré la faiblesse de l’auto-organisation, la difficulté à donner à la mobilisation une dimension de masse, tous les freins qui à chaque journée d’action faisaient annoncer aux médias et espérer au gouvernement sa fin prochaine, c’est la diversité de ses formes et de ses composantes qui a assuré, bon an mal an, une continuité au mouvement. D’abord, le rôle qu’a joué la jeunesse, étudiants et lycéens, dans le lancement du mouvement et son maintien après le 9 mars. Puis le relais assuré par Nuit Debout après le 31 mars, alors que l’intersyndicale, comptant sur la période des vacances scolaires pour voir s’étioler le mouvement étudiant et lycéen fixait la nouvelle échéance un mois plus tard. Enfin, dans la dernière période, avec le passage en force de la loi par le gouvernement grâce au 49.3, le recentrage de la lutte autour des grands secteurs capables de peser sur l’économie, raffineurs, transporteurs, SNCF, etc.

Même si une continuité du mouvement a pu être maintenue jusqu’aux premiers jours de juillet, et si date a pu être prise pour le 15 septembre, la tactique des bureaucraties syndicales a mené à plusieurs reprises le mouvement au bord de l’asphyxie. C’est ce qui explique en partie que malgré sa radicalité, il n’ait pas réussi à atteindre le niveau de masse qui aurait été nécessaire pour gagner contre la Loi El Khomri et a fortiori ouvrir une perspective politique contre « son monde » que Nuit Debout, seule, s’est avérée bien incapable de produire.

Une conscience qui se radicalise et une génération nouvelle de militants qui se forge…

Ce qui est certain, et quelle que soit la reprise du mouvement à la rentrée, c’est que la mobilisation et ces quatre mois d’expérience ont fait progresser la conscience d’une grande partie des jeunes et des travailleurs vis-à-vis de ce qu’étaient le gouvernement et le Parti Socialiste, sa position comme parti définitivement aux côtés de la bourgeoisie et du Medef. Ils savent désormais à quelles violences ils devront avoir à faire face. Ils savent aussi désormais qu’il faut contraindre les directions syndicales à avancer. Ils ont compris que le rôle de la classe ouvrière était essentiel mais aussi quel ferment représente la jeunesse pour interpeller et donner confiance aux travailleurs. Ils savent qu’une large majorité de la population regarde favorablement un tel mouvement.

C’est donc sur la base de ces enseignements que les militants présents aux deux ateliers sur la Loi Travail ont abouti dans leurs débats à se poser la question non seulement de la « relance » du mouvement, mais aussi et surtout la question stratégique des outils politiques à construire et de la manière dont il faudra, à l’avenir, faire face aux attaques de la bourgeoisie qui ne s’arrêteront pas à la loi El Khomri.

Sur la relance immédiate de la mobilisation, des pistes sont aisément saisissables à partir des acquis du mouvement, notamment dans des secteurs stratégiques comme celui de la SNCF par exemple. Le calendrier de rentrée offre de multiples opportunités pour que la mobilisation redémarre, autour de la journée du 15 septembre mais aussi avec d’autres temps forts comme le meeting prévu au Havre le 30 août, ou les procès Air France et Good Year.

… mais pour quelles perspectives ?

Les réponses politiques à plus long terme demeurent par contre en débat. Les divergences reposent essentiellement sur l’analyse de la période et les orientations stratégiques qui en découlent. Certains participants au débat mettent en avant le risque qu’il y aurait à considérer que la séquence politique du mouvement contre la loi travail aurait été, serait, d’une certaine manière, annulée par les évènements de l’été, les attentats et les derniers avatars de l’islamophobie. Mais de même que ce mouvement de quatre mois n’est pas né de rien, qu’il n’était pas « minuit dans le siècle » en février et que de profondes résistances souterraines existaient déjà avant le mouvement, de même, les événements de l’été n’entament en rien l’actualité d’une réponse stratégique à la nouvelle situation qu’a fait émerger la lutte contre la Loi El Khomri.

Il serait encore plus dangereux de penser que c’est désormais la séquence des primaires et des présidentielles qui doivent orienter notre stratégie. C’est pourtant ce qu’ont exprimé, à la tribune du deuxième atelier, chacun à leur manière la porte-parole du NPA, le représentant du PC et celui d’Ensemble.

La première tire de cette période la leçon qu’avec le discrédit définitif du PS, la « gauche de la gauche » peut tirer définitivement ce « cadavre de son placard » et qu’une « grosse partie du travail a été faite » ce qui permet d’aller vers une nouvelle perspective. Selon elle, les questions fondamentales qui se posent désormais ce sont celles du travail, de la répression, de la démocratie et d’une nouvelle représentation de « nous-mêmes ».

Le second annonce que l’on va « vers une période d’absorption par la machine électorale » et qu’avec les attentats « on se retrouve dans un climat qui ressemble à celui qui a précédé le mouvement ». À propos d’une renaissance possible du mouvement contre la Loi Travail, il évoque l’existence d’une grande résignation et insiste sur le fait que le mouvement n’a pas été spontané, et qu’il n’y avait eu qu’une timide réaction à l’ANI. Cette situation peut peser sur la mobilisation du 15 septembre. Les primaires à gauche vont en outre être l’occasion de réentendre des voix qui promettront que « si vous votez pour moi, je reviendrai sur la Loi El Khomri. Or, selon lui, seul un mouvement social fort pourra porter le progrès social et la démocratie.

L’intervenant d’Ensemble vient renforcer ces deux discours en appelant de ses vœux la constitution d’un front politique de gauche visible, pluraliste, qui prendrait la lutte contre la loi travail comme premier axe de construction.

Les prises de paroles dans la salle ont fait émerger d’autres axes différents, voire opposés. Tout d’abord, un rappel du fait qu’une remobilisation était à portée de main pour peu que l’on se saisisse des opportunités de lutte, de radicalité, de résistances qu’offre le calendrier de la rentrée.

Mais au-delà, la question qui se pose est celle de la construction d’une force politique capable de répondre avec une vigueur et un niveau d’organisation supérieurs aux attaques renforcées que la bourgeoisie ne manquera pas de porter aux travailleurs. Cette réflexion stratégique ne peut être pertinente que si elle s’appuie sur la compréhension dialectique de la période que nous vivons ; à la fois porteuse de drames et riche de potentialités. La question à laquelle les militants attendent que le parti produise une réponse c’est de savoir comment nous pouvons capitaliser toute l’énergie et l’inventivité dont la jeunesse et les travailleurs se sont montrés capables dans le mouvement, toute la diversité de ceux qui s’y sont investis au-delà des secteurs habituellement mobilisés, pour construire l’outil politique, le parti capable de proposer aux travailleurs un programme révolutionnaire et une perspective communiste.