Genres et Sexualités

Après les déclarations scandaleuses d’un célèbre chanteur argentin

Lorsqu’on parle de viol, on ne parle pas de sexe. On parle de violence

Publié le 17 août 2016

En Argentine, le chanteur Gustavo Cordera, ancien leader du groupe très populaire La Bersuit, s’est illustré par des propos très violents à l’encontre des femmes, revendiquant notamment le fait que « certaines femmes ont besoin d’être violées ». Après ces déclarations scandaleuses, depuis une semaine, la polémique enfle dans le pays qui a vu naître la mobilisation #NiUnaMenos [Pas une de moins]. Une occasion de revenir aux fondements de la lutte contre les violences faites aux femmes. Nous publions la traduction de cet article d’Andrea d’Atri, membre du PTS (Argentine) et fondatrice du collectif de femmes Pan y Rosas, publié dans sa version originale sur Izquierda Diario.

Andrea d’Atri

Il aura bien cherché à se déresponsabiliser. À dire que tout cela était sorti du contexte. Mais la vague de rejet à son encontre a été immédiate. Car lorsqu’on parle de viol, on ne parle pas de relation sexuelle. On parle de violence.

Le musicien « rebelle » avait dit, face à un groupe d’étudiants en journalisme, que « c’est une aberration de la loi que, si tu te trouves face à une gamine de 16 ans avec la chatte en chaleur qui veut baiser avec toi, tu ne puisses pas la baiser. Il y a des femmes qui ont besoin d’être violées pour avoir des relations sexuelles, parce qu’elles sont hystériques et qu’elles se sentent coupables de ne pas pouvoir coucher librement. ».Il a aussi ajouté que « Si j’ai quelque chose de bon à te donner, je peux te dépuceler comme personne au monde. Si tu me parles de comment tu te sens, je te comprends, mais si tu me parles de tes droits, je ne t’écoute pas parce que je ne crois pas en la loi des hommes, mais en celle de la nature ».

L’un des étudiants présents a rendu publiques ces déclarations sur les réseaux sociaux. La stupeur a laissé place à la colère. La dénonciation s’est viralisée, et le dégoût et la colère se sont transformés ensuite en condamnation sociale.

Le musicien « rebelle » n’a pas compris que le « politiquement incorrect », qui lui permet d’habitude de vendre ses CD, a rencontré une limite : celle d’une société qui a vu naître récemment l’une des mobilisations les plus massives de ces dernières décennies au nom de #NiUnaMenos, contre la violence machiste. Il ne s’est pas rendu compte (ou alors, cela ne l’intéresse pas), que lorsqu’on parle de viol, on ne parle pas de sexe. On parle de violence.

Depuis les temps anciens, qui ont vu naître la propriété privée, on retrouve des témoignages de la pratique masculine du viol des femmes. L’histoire ancienne révèle des scènes de rapts de femmes et de leur soumission sexuelle loin de leurs terres d’origine. Le viol, dans les sociétés précapitalistes, était une question d’Etat. Comme le note l’anthropologue Rita Segato, il s’agissait d’une « extension de la question de la souveraineté territoriale, dans le sens où, de la même manière que la terre, la femme, et plus exactement, le fait d’abuser sexuellement d’elle, était un patrimoine, un bien pour lesquels les hommes étaient en compétition ».

L’histoire de notre continent métis est un exemple clair de cela. Le viol des femmes natives était une prérogative des hommes « conquistador », de la même manière que la possession des terres « découvertes ». Cette signification lointaine du viol des femmes retrouve son actualité dans chaque conflit armé. Cela s’explique par le fait que, dans les sociétés patriarcales, les femmes sont un groupe social sur lequel repose l’honneur de la communauté ; le fait de les violer n’est ainsi pas seulement un acte de cruauté, de torture et de violence contre elles, mais contre la communauté toute entière. Plus précisément, c’est un acte de disciplination et de soumission des hommes de leur communauté, dont la virilité se trouve souillée de ne pas avoir été capable de préserver « l’honneur des femmes ».

Si à cela s’ajoutent des questions d’identité ethnique ou religieuse, les viols perpétrés par des troupes d’occupation, contre les femmes du territoire occupé, ont aussi pour but d’éliminer, par le biais de la reproduction métissée, ce groupe identifié comme « l’ennemi ».

De ce point de vue, le viol est un crime contre la propriété, une « affaire d’hommes », qui se disputent la domination sur des femmes / territoires ; qui se battent entre eux pour préserver l’héritage et la continuité du lignage ou en imposer une autre. Les coupables sont des hommes, et ce sont encore des hommes qui sont considérés comme victimes, dont l’honneur a été souillé, dont les terres ont été appropriées, dont le sang a été « contaminé », dont la descendance est rendue illégitime, à travers le viol de « leurs » femmes.

Avec le développement du capitalisme, et plus tardivement que les hommes, les femmes sont devenues des citoyennes. La citoyenneté octroie aux femmes des droits dont elles ne bénéficiaient pas précédemment, et notamment, le consentement. Ce qu’auparavant seul le patriarche pouvait décider – le père lorsqu’elle était célibataire, l’époux lorsqu’elle s’était mariée – elle peut le décider par elle-même. A partir de ce moment là, la violence sexuelle devient son problème. S’habiller de telle ou telle façon, se rendre où elle veut, à l’heure qu’elle veut, avoir ou ne pas avoir tel comportement… sont autant de décisions qui la rendent responsable de la violence sexuelle dont elle peut être victime.

Ainsi, la société capitaliste patriarcale envoie un double message aux femmes : elles ont conquis leur individualité, leur autonomie, leur citoyenneté comme esclave salariée et comme consommatrice ; mais elles l’ont obtenu dans le cadre d’un ordre social dans lequel la domination des classes possédant les moyens de production s’articule avec la domination interclassiste des hommes sur les femmes. Le viol acquiert, sous ces conditions, le caractère d’une démonstration de force, une manière de certifier qui a le pouvoir. Le viol n’est pas une relation sexuelle. C’est une démonstration violente du pouvoir, c’est une forme de contrôle, c’est une cruauté, c’est une torture.
Les mythes qui entourent la question du viol s’inscrivent dans cette culture patriarcale dans laquelle le viol est considéré comme une relation sexuelle. Dans laquelle la sexualité masculine est une « nécessité » supposée naturelle. Dans laquelle la sexualité masculine procure du plaisir à la femme incapable d’en profiter. Dans laquelle les « blagues » qui circulent, même dans les milieux les plus progressistes, sont les suivantes : « S’ils te violent, détends-toi et profite » ; « À ton âge, sois reconnaissante si tu te fais violer » ; « Si j’étais une femme, je me laisserais faire », et bien d’autres.

Du point de vue patriarcal, les femmes ont la capacité, même involontaire, de provoquer le désir masculin. Mais pire encore, à cette capacité innée s’ajouterait le pouvoir, celui-ci volontaire, de refuser la satisfaction de ce désir que l’on a provoqué inconsciemment. De ce point de vue, le rejet des femmes, le refus de satisfaire le désir masculin est considéré comme une stratégie de séduction. C’est ainsi que le « non » est alors interprété comme un « oui ». De cette manière, le désir masculin se transforme en abus, en viol, en une action non consentie sur le corps des femmes, c’est-à-dire en violence sexuelle. Quand, à cela, s’ajoute le fait que le pouvoir masculin se renforce en tant que pouvoir qui lui est octroyé d’être un supérieur hiérarchique, une autorité, une personne admirée, la vulnérabilité de la victime augmente de manière disproportionnée, ainsi que la responsabilité de la personne qui commet l’acte de violence.

En fonction des pays, seul un viol sur 10 ou 20 est dénoncé, et moins de 10 % des accusés sont condamnés, principalement parmi ceux qui ont avoué avoir été les auteurs de l’acte. L’impunité est énorme, parce que la culture patriarcale condamne la victime, tandis que le viol est justifié de mille manières, par la « nature masculine », parce que « c’est elle qui l’avait cherché », parce qu’ « elle en avait profité »…

Cette culture patriarcale naît, se légitime et se reproduit constamment, y compris dans des gestes apparemment inoffensifs. Nous n’avons certainement pas besoin que des personnalités, qui ont une grande influence sociale, la renforce.

Heureusement, la mobilisation des femmes par cette manifestation historique, qui a surgi d’une colère profonde contre la violence dont nous sommes victimes, marque un avant et un après. Et quand nous disons #NiUnaMenos, nous faisons naître la conscience, chez des millions de gens, qu’aujourd’hui il n’est pas possible que quelqu’un revendique impunément la violence contre les femmes. Pas même quelqu’un qui aurait « la tête pleine de rats » [en référence aux paroles d’une chanson de La Bersuit, NDT]. Pas même Cordera.