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Lutte Ouvrière et les rassemblements policiers. Une position très erronée

Publié le 24 octobre 2016

Lutte ouvrière a publié récemment un article sur les rassemblements et manifestations de policiers qui ont eu lieu ces derniers jours. Nous souhaitons entamer un débat fraternel avec un certain nombre d’idées fausses véhiculées par cet article.

Fonctionnaires de base réglant des petits conflits entre voisins ?

Dans son article, l’auteur décrit les manifestations de policiers comme étant « le fait de fonctionnaires de base, ceux qui patrouillent dans les gares, dans les quartiers populaires, ceux qui sont appelés quand ça dérape entre voisins, ceux qui accueillent le public dans les commissariats ». Nous serions donc face à un conflit opposant une sorte de « police de proximité » à sa hiérarchie.

Mais la réalité n’a pas grand-chose à voir avec cette vision presque idyllique. Ces agents sont certes sur le terrain et interviennent en particulier dans les quartiers populaires, mais leur travail est loin de se réduire aux règlements de contentieux entre voisins. Ce sont eux qui pratiquent un contrôle au faciès systématique et qui sont bien souvent impliqués dans les cas de violences et crimes policiers.

Il est de ce point de vue pour le moins étrange que l’auteur de l’article, qui se dit « choqué des agressions gratuites répétées à l’encontre des policiers », ne dise pas un seul mot sur ces crimes, dont le dernier cas emblématique est celui d’Adama Traoré, mort étouffé dans le cadre d’un contrôle policier.

Au contraire, l’article semble sinon justifier, en tout cas expliquer leur comportement par le fait qu’ils seraient « en première ligne pour constater la dégradation sociale et, au sens propre comme au sens figuré, la prendre en pleine figure ». Les policiers seraient ainsi des espèces de victimes et témoins passifs d’une société injuste : « De par leur profession, ils ne voient que le pire de ce que cette société d’inégalité et d’injustice engendre parmi les opprimés : l’individualisme exacerbé, la débrouille, la violence à l’encontre des faibles et, évidemment, la délinquance, la petite et la grande ».

Les flics et les ouvriers auraient-ils des intérêts en commun ?

« Fonctionnaires de base », les flics qui manifestent seraient ainsi « des travailleurs comme les autres » ? L’article reste ambigu à ce sujet mais indique clairement que, si ce n’est pas le cas, ils ont du moins des intérêts communs avec ces derniers et avec les couches populaires. Car selon l’article, « la classe dirigeante, celle qui peuple les quartiers riches, les conseils d’administration et les ministères, s’intéresse aussi peu à la vie des quartiers populaires qu’à celle de leurs forces de répression sur le terrain ». Laissés à l’abandon par la classe dominante et l’État, flics et travailleurs partageraient en plus un ennemi commun : la délinquance qui existe dans les quartiers et qui y rend la vie difficile, « y compris pour les policiers ».

C’est pourquoi la solution ne serait pas dans le fait de demander « comme le réclament à cor et à cri les politiciens du PS au FN, plus de répression, plus de droits pour les policiers », mais résiderait plutôt « dans plus de conscience, plus d’organisation, plus de solidarité, plus de confiance dans la classe ouvrière et le combat pour changer le monde ».

Donc, si on comprend bien, les policiers qui manifestent devraient se tourner vers la classe ouvrière pour apporter une réponse commune aux injustices qu’ils subissent. Une drôle de vision du rapport entre le mouvement ouvrier et le bras armé de l’État capitaliste qui l’opprime et une négation en règle des principes de base du marxisme révolutionnaire…

Mais que fait la police ?

Nous voici donc obligés de revenir sur quelques fondamentaux : pour les marxistes, les forces de l’ordre sont d’abord et avant tout des détachements armés de l’État bourgeois, constituant son cœur et disposant du monopole de la violence légale dans la société capitaliste.

L’auteur de l’article en est bien conscient puisqu’il affirme que « les possédants ont besoin d’une police pour protéger leurs biens et leur ordre social ». Il semble cependant ne pas en tirer les conclusions sur le fait que le rôle social prend le dessus sur l’origine de classe ou encore sur le statut formel de « salarié » des policiers et implique donc une attitude particulière à l’égard de ces derniers.

Dans un texte de 1932 que les camarades de LO doivent connaître, Trotski expliquait que le fait que les policiers allemands aient été recrutés « pour une part importante parmi les ouvriers sociaux-démocrates ne veut rien dire du tout. Ici encore c’est l’existence qui détermine la conscience. L’ouvrier, devenu policier au service de l’État capitaliste, est un policier bourgeois et non un ouvrier. ». Cela est d’autant plus vrai aujourd’hui que les policiers ne sortent nullement d’un milieu ouvrier organisé mais, non par hasard, très majoritairement pro-FN.

Ainsi, l’enfant d’ouvrier qui décide de devenir policier choisit volontairement d’intégrer de façon organique une des institutions fondamentales de l’État bourgeois, séparé et confronté à sa classe d’origine et à la population plus en général. L’enfant d’ouvrier aura ainsi changé de classe et sera devenu un « répresseur salarié » contre la classe ouvrière.

L’histoire de la France est riche en exemples sur la nature des forces de répression. Nous recommandons à ce sujet la lecture de cet article de Camille Munzer qui revient sur des épisodes dramatiques tels que la répression sanglante de la révolution de 1848 dans les mains de la toute nouvellement créée garde mobile de 20000 hommes armés. Ou encore sur comment, un siècle plus tard, en 1948, une des premières missions des CRS a été la répression sanglante de la grève des mineurs, dont cinq en sont morts.

Plutôt qu’alliés potentiels, comme laisse entendre l’article des camarades de LO, les policiers sont et ont toujours été des ennemis jurés du mouvement ouvrier.

Les revendications des policiers manifestants sont-elles légitimes ?

Une autre approche possible pour analyser les manifestations en cours est de se pencher sur les revendications mises en avant par celles-ci :

- Les policiers demandent plus de moyens, ce qui vu ce que nous avons dit ci-dessus à propos du caractère de leur fonction sociale, ne veut dire autre chose que plus de moyens pour réprimer les travailleurs, les jeunes et les habitants des quartiers populaires.

- Ils réclament également une extension du concept de légitime défense et la fin du soi-disant « acharnement judiciaire » contre les policiers, ce qui revient à étendre leur permis de tuer et l’impunité dont ils bénéficient déjà largement.

- Ils demandent enfin, le rétablissement des peines planchers pour les inculpés pour violence contre les forces de l’ordre, la limitation du recours au sursis et aux aménagements de peine pour les infractions légères, ce qui implique de continuer à entasser de plus en plus et pendant plus longtemps les gens en prison. Parmi ces « gens », selon des statistiques fournies par l’observatoire des inégalités en 2003, plus de 75% sont à l’origine ouvriers, employés ou sans profession. Environ 75% ont arrêté leurs études avant 18 ans…

Il y a là de quoi avoir bien plus de réserves que ne l’exprime l’article de Lutte ouvrière au sujet de ces manifestations…

Diviser les forces répressives et en gagner une partie à la cause ouvrière, mais comment ?

Pourquoi donc une telle bienveillance de la part des camarades de Lutte ouvrière à l’égard des manifestations et rassemblements policiers ? Le seul argument qui puisse être mis en avant est celui du constat d’une division entre les policiers d’un côté et leur hiérarchie et les syndicats de l’autre. Il s’agirait dans ce contexte d’approfondir ces divisions pour gagner une partie des policiers à la cause ouvrière. Néanmoins, cet argument ne tient pas, autant d’un point de vue descriptif que conceptuel.

D’un point de vue descriptif car, à part un discours en grande partie démagogique sur « ceux d’en bas », les raisons de la colère des policiers sont loin de les rapprocher du mouvement ouvrier. Au lieu de réclamer l’arrêt de l’escalade répressive contre le mouvement social, ces policiers réclament de pouvoir envoyer en prison ferme des manifestants qui passent les uns derrière les autres en procès (répondant le plus souvent à des accusations, vraies ou fausses, d’outrage, rébellion, violence contre agent) et qui obtiennent pour une partie des peines de sursis. Au lieu de critiquer le syndicat Alliance pour son orientation d’extrême droite, les policiers manifestants le considèrent souvent comme n’étant pas assez radical, comme étant « mou ». Il est d’ailleurs désormais connu que le principal porte-parole de ce mouvement, Rodolphe Schwartz, n’est même plus policier et a des liens avec le Front national.

D’un point de vue conceptuel car, s’il est vrai qu’à de nombreuses occasions dans l’histoire, et en particulier lors de situations révolutionnaires, les forces de répression se sont divisées et une partie a pu par exemple refuser de charger la foule insurgée, ce retournement n’a néanmoins nulle part été le résultat du pouvoir d’argumentation, mais du choc entre des forces matérielles vivantes et du rapport de force. Car, à la différence de ce qu’était l’armée au début du 20ème siècle, la police est un corps de professionnels. Cela veut dire que ses membres ne sont pas contraints, mais au contraire choisissent de devenir des répresseurs des travailleurs et de la population pauvre en échange d’un salaire. Ils lient ainsi leurs intérêts matériels à ceux de la perpétuation de la domination capitaliste.

Et, comme l’explique le marxisme, là où existent des intérêts matériels opposés, les idées seules ne suffisent pas. De même qu’il est impossible de convaincre les patrons de rendre volontiers la propriété des moyens de production, il est impossible de convaincre avec des arguments le bras armé de l’État capitaliste de rejoindre la cause des fossoyeurs de ce même État.

C’est pourquoi, dans ce type de cas, la division des forces de répression passe bien plus souvent par des pouvoirs de dissuasion que de conviction. C’est pourquoi, lors de situations de lutte de classes aiguë, où l’appareil répressif de l’État tend à se désagréger, les révolutionnaires ont souvent été amenés à mettre en place des détachements armés du prolétariat lui-même : les milices ouvrières. Ainsi, Lénine, après la Révolution russe de février 1917, écrivait :

« Ne pas laisser rétablir la police ! Garder bien en main les pouvoirs publics locaux ! Créer une milice véritablement populaire embrassant le peuple tout entier et dirigée par le prolétariat ! – telle est la tâche pressante, tel est le mot d’ordre de l’heure, qui répond pareillement aux intérêts bien compris de la lutte de classe ultérieure, du mouvement révolutionnaire ultérieur, et à l’instinct démocratique de tout ouvrier, de tout paysan, de tout travailleur et de tout exploité, lequel ne peut pas ne pas haïr la police, ses gardes, ses sous-officiers, tous ces hommes armés qui, sous le commandement des gros propriétaires et des capitalistes, exercent le pouvoir sur le peuple » (Lettres de loin, 1917).

La situation actuelle ne ressemble point à celle de la Russie de 1917 et ce type de revendication n’est pas pour l’instant à l’ordre du jour, mais cela reflète bien l’attitude de Lénine et des bolcheviques face à la police. Les décennies accumulées sans que le régime démocratique bourgeois n’ait été ébranlé par l’émergence de la révolution ont peut-être fait oublier ce genre d’enseignement et ont favorisé le développement d’une forme de pacifisme au sein de l’extrême gauche, comme en témoigne l’article de Lutte ouvrière, mais aussi la déclaration de notre camarade Philippe Poutou.

Les manifestations réactionnaires des policiers armés de ces derniers jours ont au moins le mérite de nous rappeler ces quelques fondamentaux, ainsi que de nous alerter sur ce à quoi il faudra se préparer. La position des camarades de Lutte ouvrière conduit, dans cette situation extrêmement grave, à une forme de passivité, alors que le coup de force de secteurs de la police radicalisés à droite, réclamant une accélération du tournant autoritaire de l’État, demande aux révolutionnaires de prendre leurs responsabilités pour construire une riposte à la hauteur du mouvement ouvrier et de la jeunesse.