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Monde

Grèves sauvages et piquets

Luttes dans la logistique en Italie. Combat contre les licenciements chez Tuodì

Les luttes dans le secteur de la logistique et du transport continuent en Italie, avec une grosse journée de grève, le 16 juin, à l’appel du syndicalisme de base (SiCobas et AdL). A Rome, c’est au sein de la plateforme d’approvisionnement de Tuodì, l’une des plus grosses chaînes de supermarchés de la péninsule, que se livre l’une des bagarres les plus emblématiques du secteur au niveau de la capitale. Conditions de travail et conditions de lutte, au sein d’un segment ultra-précaire du prolétariat immigré, c’est ce dont ont parlé, pour RévvolutionPermanente.fr, Guglielmo Musso, responsable du SiCobas, et Massimo Ciemme, de la Fraction Internationaliste Révolutionnaire.

Crédit photo : La Voce delle Lotte

Les conditions de lutte dans la principale plateforme logistique qui fournit l’ensemble des 400 points de vente en Italie du groupe Tuodì, qui emploie 4000 salariés, sont assez particulières, et « pas seulement parce que l’entreprise se trouve, aujourd’hui, en redressement judiciaire et pourrait fermer nombre de points de vente et licencier avant de se faire racheter. Le PdG actuel, raconte Ciemme, fait partie de cette fraction assez particulière du patronat italien : Antonino Faranda est connu car il a déjà touché, en 2015, cinq millions d’argent pour un projet entrepreneurial en Sardaigne qui n’a jamais vu le jour ». Quant aux raisons d’une possible faillite du groupe, conseillé par Rothschild, cela reste un mystère. Jamais un groupe d’une telle taille, le sixième en Italie au niveau de la moyenne distribution, ne s’est retrouvé dans un tel état.

« La plateforme logistique, où ont travaillé jusqu’à 200 salariés, dépend de deux"coopératives" qui sous-traitent l’emploi des manutentionnaires, souligne Musso ». Il ne s’agit en rien d’une exception au pays de la fragmentation des contrats. De nombreux grands groupes sous-traitent, au niveau de la logistique notamment, l’embauche à des « coopératives » qui ne sont souvent que des sociétés-écran, parfois liées aux réseaux mafieux. « Le patronat y trouve son compte, poursuit Musso, pour faire baisser le coût du travail, en employant souvent un prolétariat immigré dans des conditions de semi-illégalité. Sur la plateforme de Tor Cervara, certains travailleurs ont cumulé pendant six ans des contrats d’apprentissage. Il n’était pas rare, pour certains, de toucher 1000 euros pour 50 heures de travail par semaine, sans casque ni vêtements de protection. La plupart des travailleurs sont originaires de l’Erythrée, de l’Ethiopie, de Somalie et du Sénégal, et une majorité d’entre eux logent dans un immeuble occupé sur la Via Collatina [dans l’Est de la capitale]. A la différence de la plupart des 4000 salariés des points de vente qui dépendent de la convention du commerce, les travailleurs de la logistique de Tor Cervara n’auraient même pas droit à toucher le chômage, alors même que la possibilité d’une faillite de la chaine s’est profilée, à la fin du printemps. Ils ont dit qu’ils en avaient assez ».

« Et ils ont agi en conséquence, complète Ciemme. Plusieurs grèves sauvages avec piquets [comme cela est d’usage dans le secteur de la logistique organisé par le SiCobas] ont été organisées au cours des dernières semaines. Des sanctions sont tombées. Les coopératives en ont profité pour ne pas renouveler certains contrats, mais la lutte était nécessaire pour visibiliser le problème. Les travailleurs revendiquent la réintégration de tous ceux qui ont été licenciés au cours des dernières années de façon absolument illégale ou la possibilité qu’ils accèdent au chômage [cassa integrazione]. L’entreprise a multiplié les provocations. Le numéro 2 du groupe Tuodì, David Zambrini, qui fait office de responsable RH, s’est rendu sur le dépôt, lors des débrayages, systématiquement habillé d’un T-shirt [Casapound le groupe néo-fasciste italien, menaçant les grévistes, incitant les camions à forcer les piquets. C’est dans ce genre de situation qu’a été assassiné, en septembre dernier, Abd Elsalam, ouvrier gréviste sous-traitant sur un centre de tri GLS à Plaisance
« La situation que traverse le groupe nous a également permis de nous lier aux travailleurs des supermarchés, qui dépendent du contrat du commerce et sont syndiqués, parfois, à la CGIL Filcams, qui a décidé de s’opposer à la fermeture, du moins en parole, là où la Filt-CGIL [transport et logistique] dont dépendent les travailleurs de la Plateforme n’a rien fait jusqu’à présent, pas même un débrayage, pour s’opposer à la cessation d’activité, précise Musso ». « Lors du débrayage du 8 juillet à l’appel des confédéraux, nous avons contribué à ce que se tienne une assemblée entre les deux secteurs et les caissiers en grève se sont rendus sur le piquet du dépôt de Tor Cervara, ce qui était une première », continue Ciemme.

« Pour les travailleurs de la logistique, faire voler en éclat la chape de plomb de la peur, dans un contexte politique très à droite au niveau du discours anti-migrants en Italie, et dans un climat de racisme et de despotisme patronal dans les centres de logistique, c’est une grande victoire. C’est ainsi qu’ils le ressentent et qu’ils le formulent : "Nous ne sommes pas des animaux, et nous avons droit au respect !", c’est la première chose que l’on entend sur les piquets, quand sont organisées les premières grèves, que ce soit ici, à Rome, ou dans le Nord du pays, où les luttes sont plus nombreuses. C’est d’ailleurs pour faire taire ces mouvements, qui impactent la production et la désorganisent, que se prépare un débat parlementaire, cet automne, pour renforcer la législation anti-grève, sous la houlette du gouvernement de centre-gauche de Gentiloni, mais qui compte sur un soutien de la plupart des forces présentes au Parlement. Le texte en discussion est d’ailleurs issu de la fusion de deux projets précédents, le premier écrit par Pietro Ichino, un ancien du PC, actuellement au Parti Démocrate, et par Maurizio Sacconi, ancien ministre du Travail de droite ».

En dépit des chaleurs intenses de l’été romain, les travailleurs de la logistique ne désarment pas. La procédure de redressement judiciaire de Tuodì est en cours mais ils sont bien déterminés à rester mobiliser, dans l’unité, pour imposer leurs droits.




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