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Macédoine : femmes, ouvrières précaires, interdites de maternité, vite licenciées...

Publié le 8 novembre 2016

Bilten | Traduit par Chloé Billon | mercredi 2 novembre 2016 

Source : Courrier des Balkans

Dans les entreprises textiles de Macédoine, les contrats de courte durée sont la règle, et quand une travailleuse tombe enceinte, c’est la porte... Le modèle ultra-libéral promu par le gouvernement annule tous les droits sociaux, mais ce même gouvernement prétend pourtant mener une politique nataliste favorable à la famille !

Par Adela Giorgijoska

Qu’est-ce qui est le plus désespérant ? L’annonce du licenciement ciblé, le 7 juillet 2016, de dix employées enceintes de l’usine textile de Kriva Palanka, dans le Nord-Est de la Macédoine, ou bien la manière dont les médias ont relayé l’information. « La grossesse fait perdre leur emploi à dix ouvrières », titrait l’un d’entre eux, mettant l’accent sur le corps des employées et ses fonctions reproductrices, évacuant ainsi du débat la responsabilité des employeurs... Le corps féminin se retrouve au cœur de la discussion, et le débat public porte sur l’intimité et la sphère privée au lieu d’aborder les rapports sociaux, la stratégie gouvernementale de développement ou bien les relations entre employeurs et employés.
Concrètement, il s’agit dans ce cas de l’usine textile Veibo, un investissement étranger direct turco-chinois attiré par la politique du gouvernement, dont le but proclamé est de créer un environnement favorable aux affaires. Comment ? Grâce à une modification des lois sur les investissements, le travail et les droits de propriété, « brillant » exemple de la stratégie gouvernementale qui conduit à une surexploitation des travailleurs, qualifiés dans le discours néo-libéral de main d’œuvre « flexible et élastique ». Cette flexibilité, dans le contexte macédonien, ce sont par exemple les directives formant la base juridique pour un salaire minimum mensuel de 101 euros par mois dans des industries telles que le textile, où 96, 8 % des employés sont des femmes. Ces politiques se caractérisent également par des heures supplémentaires pénibles et non rémunérées, des conditions de travail extrêmes, une protection sociale aléatoire et des licenciements comme celui des employées enceintes — toutes choses que l’on justifie par les sacro-saintes « mesures de rigueur ».

Une main d’oeuvre « élastique et flexible »

 
Ce dernier cas de licenciements à Kriva Palanka est loin d’être une exception. Le Comité Helsinki pour les droits de l’Homme fait état d’une pratique courante consistant à interroger lors des entretiens d’embauche les femmes sur leurs projets de famille et de grossesse. Il est vrai que les femmes subissent ce genre d’interrogatoire dans le monde entier et dans toutes les branches de l’économie, si bien que cet exemple ne reflète pas un phénomène particulièrement macédonien ou balkanique.
L’année dernière, de nombreuses femmes ont signalé à l’Association macédonienne des jeunes avocats (MSMP) qu’elles avaient perdu leur emploi à cause de leur grossesse. Techniquement, il suffit de ne pas reconduire le contrat à durée déterminée (en général de un à trois mois) qui est l’une des formes d’emploi les plus répandues. De fait, la loi sur les relations professionnelles (ZRO), qui interdit le licenciement pendant la grossesse (art. 101, p. 1), ne s’applique pas aux CDD, car l’employeur peut tout simplement attendre l’expiration du contrat (art. 101, p. 3), ce qui rend automatiquement la loi inapplicable.
Cependant, la légalité de ce genre de procédés à commencé à être sérieusement remise en question le 3 mars 2016, quand le tribunal de première instance de Skopje a, pour la première fois, rendu un verdict favorable à une salariée, estimant que la femme enceinte en question avait perdu son emploi en raison d’une « discrimination et d’un traitement inéquitable lié à son statut personnel, familial, marital ou à sa grossesse ». Ce jugement est venu confirmer que la non-prolongation du contrat de travail était, dans son intention, équivalent à un licenciement pour grossesse, car il a été prouvé que l’entreprise, avant la grossesse de l’employée, avait exprimé son intention de prolonger son contrat, et que la situation financière de la société ne justifiait pas un licenciement économique. Le jugement s’appuyait sur le Protocole et l’article 14 de la Convention européenne des droits de l’Homme, ainsi que sur la loi sur la prévention et la protection contre la discrimination.
Rien d’étonnant à ce que ce jugement soit considéré comme crucial. L’avocate Sofia Bojkovska, qui a défendu la plaignante, était très optimiste, convaincue que ce jugement allait mener à deux importantes évolutions : d’une part, il est censé dissuader les employeurs de licencier les femmes enceintes, de peur de se retrouver avec un procès sur le dos, de l’autre, il doit encourager les salariées à engager elles-mêmes des procédures juridiques et à ne plus se priver d’avoir des enfants de crainte de perdre leur emploi. Cette affaire, la première ayant abouti à une condamnation de la discrimination pour grossesse, représente indiscutablement une évolution positive dans la lutte contre les discriminations de genre et l’exploitation sur le lieu de travail. Cependant, la réalité du contexte socio-économique néo-libéral rend malheureusement peu probable une évolution radicale du statu quo.

Toutes les chances sont du côté des employeurs

 
De fait, les derniers licenciements de l’usine Veibo de Kriva Palanka sont la preuve qu’un procès remporté ne suffit pas à effrayer les employeurs pour qui, tout compte fait, il reste plus « rentable » de poursuivre leurs anciennes pratiques. Dans un contexte où la priorité est d’engranger le maximum de bénéfices, la situation ne pourra évoluer que lorsqu’il deviendra plus cher de licencier une ouvrière que de lui payer un congé maternité. Reste à voir ce que feront (ou pas) les ouvrières licenciées de Veibo, mais toutes les chances sont du côté des employeurs.
Derrière l’inertie apparente des salariées se cache davantage qu’une pure méconnaissance de leurs droits. Selon une étude menée en 2010 par le think tank Reaktor [1], la moitié des sondées a affirmé être informée des droits des employées enceintes. Ce qui dissuade les femmes d’intenter des procédures judiciaires, ce sont avant tout leur situation socio-économique et un manque de protection institutionnelle et juridique.
Les travailleurs n’ont pas accès à un soutien juridique adéquat, il n’existe pas de mécanismes juridiques efficaces visant à protéger leurs droits, et de tels mécanismes, vu la nature du cadre juridique, ne pourraient pas traiter de manière satisfaisante un grand nombre de procédures. Ainsi, même quand les travailleurs se décident à intenter une procédure judiciaire, ils se retrouvent par la suite confrontés à toute une série de problèmes, comme la réticence d’autres employeurs à les engager, alors que le marché de l’emploi est très tendu. Après leur licenciement, les ouvrières de Kriva Palanka avaient peur de parler avec des militants ou de faire des déclarations publiques, expliquant qu’il n’y avait dans la ville que deux usines (Veibo et une usine de chaussures italiennes), et que les ouvriers licenciés de l’une allaient souvent tenter leur chance dans l’autre, un grand nombre d’entre eux ayant déjà effectué au moins une fois cette rotation. Porter plainte contre un employeur peut réduire à néant les chances de trouver un emploi chez l’autre.
“Chez les ouvriers du textile et de la maroquinerie, la peur est le principal obstacle à l’organisation syndicale”
Cette peur est bien compréhensible dans un pays où le taux de chômage officiel s’élève à 29,9 % (dont 61,4 % d’hommes et 38,6 % de femmes), tandis que les chiffres officieux sont vraisemblablement encore plus élevés. Comme le montre un documentaire réalisé sur les ouvriers du textile dans la ville de Štip, « les femmes en particuliers se gardent de tout ce qui pourrait mettre leur emploi en danger, car la survie de leur famille dépend de leur salaire ». De plus, l’engagement syndical des femmes est largement inférieur à la moyenne dans un contexte de faible activité des mouvements de travailleurs, alors que les dirigeants syndicaux sont perçus comme corrompus, préoccupés de leurs seuls intérêts personnels et sous influence politique. Selon l’organisation Glasno de Štip, qui se bat pour la protection des droits des travailleurs dans l’industrie textile et de la maroquinerie, les syndicats, quand ils existent, ne servent guère qu’à engranger des frais d’adhésion.
Glasno confirme que « chez les ouvriers du textile et de la maroquinerie, la peur est le plus grand obstacle à l’organisation syndicale. L’intérêt existe, indiscutablement, étant donné le niveau d’exploitation, mais il y a également un degré élevé de défiance envers quiconque prétend soutenir et défendre les droits des travailleurs ». Les militants de Glason voient cependant un espoir de faire bouger les choses dans la récente loi sur la protection des lanceurs d’alerte, entrée en vigueur en mars 2016. Leur but est « d’informer les ouvriers sur cette loi et de suivre son application ».

Capitalisme périphérique et théorie marxiste du genre

 
La pratique selon laquelle un État périphérique et néo-libéral, en se positionnant comme simple fournisseur de services auprès du secteur privé international, limite les droits reproductifs, révèle une contradiction en soi de l’exploitation capitaliste. Comme l’expliquent la plupart des théoriciens marxistes du genre, « le capitalisme a besoin des femmes comme travailleuses, mais aussi comme mères de famille, destinées à produire une nouvelle main-d’œuvre ». Dans la périphérie, là où le néo-libéralisme atteint des extrêmes, il limite voire détruit la liberté et les conditions matérielles nécessaires aux femmes pour produire de nouveaux travailleurs. Dans le cas de la Macédoine, on en arrive ainsi à un gouffre béant entre d’un côté les pratiques néolibérales, et de l’autre la rhétorique nationaliste/traditionaliste/patriarcale en faveur de la natalité...
La position traditionaliste et soi-disant « pro-life » du VMRO-DPMNE a mené à des campagnes gouvernementales anti-avortement, à des restrictions à la loi sur l’IVG de 2013, et enfin à des allocations pour le troisième ou le quatrième enfant. De fait, de nombreuses familles choisissent d’avoir un troisième ou quatrième enfant uniquement pour être éligibles aux allocations familiales, car elles n’ont bien souvent pas d’autres moyens de subsistance. La contradiction entre les déclarations du gouvernement et ses actes s’illustre dans les chiffres : précisément pendant la période de mise en œuvre de la Stratégie pour une maternité sûre (2010-2015), la mortalité des nouveaux-nés est passée de 7,5 % en 2011 à 9, 9 % en 2014. En 2012 seulement, le nombre de décès de nouveaux-nés a augmenté de 25, 2 % par rapport à l’année précédente. Cette mortalité, bien que constatée dans toutes les communautés, a surtout augmenté dans les populations rrom et albanaise.
Conséquence de tous ces éléments, 61 184 femmes sont en Macédoine économiquement inactives, sans emploi et n’en cherchant pas. Selon une étude de Reaktor, 42, 3 % des sondés estiment que, s’il y a dans la famille des enfants ou des personnes âgées à charge, il n’est pas rentable que la mère travaille, car il est plus cher de financer leur garde que de les laisser aux soins d’une mère au foyer. Le manque de débats sur le sujet rend le problème invisible, si bien qu’à chaque génération, les femmes se voient contraintes de trouver individuellement des solutions en l’absence de politiques étatiques adéquates (crèches publiques, écoles publiques, système de santé public, prise en charge publique des personnes âgées, à travail égal salaire égal). On peut donc légitimement se poser la question du rôle de l’État, ne serait-ce que par son inaction, dans le maintien de la double oppression des femmes. Bien entendu, les principales victimes de cette double oppression sont les femmes les plus vulnérables, issues des couches les plus défavorisées de la classe ouvrière. Quand l’État limite son offre de soins sociaux, d’éducation et de santé, la plupart de ces travaux de prise en charge et de soins retombent sur le dos des femmes.
 

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